Théâtre
Les trois pièces que je réunis dans ce volume n'ont eu aucun succès. Thérèse Raqiiin a été jouée neuf fois; les Héritiers Raboiirdin, dix-sept; le Bouton de rose, sept. Le public de la première représentation a écouté Thérèse Raqiiin jusqu'au bout, dans une stupeur pleine de malaise, et, s'il n'a protesté que par deux ou trois coups de sifflet timides, c'est, m'a-t-on dit plus tard, que je l'avais rendu malade. On a laissé passer les Héritiers Raboiirdin sans trop les bousculer; pour cette fois, le mépris suffisait sans doute. Quant au Bouton de rose, il a soulevé de telles clameurs, de telles huées, un déchaînement de fureur si tempétueux, que l'artiste, chargé de dire mon nom, a dû le lancer au petit bonheur, dans l'orage. Une partie de la salle hurlait : « Pas l'auteur ! pas l'auteur ! » Mon nom aurait été une indécence, que les honnêtes gens qui étaient là ne se seraient pas fâchés avec une indignation de pudeur plus vigoureuse.
Et je ne parle pas de la critique. J'ai collectionné précieusement tous les articles publiés, j'ai créé pour chaque pièce un dossier, que j'ai mis à mûrir dans mon grenier. Un jour, je compte en secouer la poussière et faire un petit travail. Certaines citations, avec le temps, pourront prendre de l'intérêt.
Voilà les faits. J'ai voulu les constater et dresser moi-même le procès-verbal. Lorsque j'ai commencé à écrire mes romans, il y a eu contre eux, dans le public et dans la presse, des violences pareilles. Pendant dix années, on m'a traité en paria : ni talent d'aucun sorte, ni même de la simple honnêteté. Je me contentais de sourire, je me sentais le plus fort, parce que je travaillais et que je savais nettement où je voulais aller. On ne tue pas un livre. On peut chercher à l'enterrer sous le silence ou sous le scandale, mais il ressuscite à son heure, il a quand même le succès qu'il doit avoir. Malheureusement, au théâtre, les conditions changent. Une pièce sifflée est une pièce tuée. Il faut des circonstances extraordinaires pour qu'elle soit reprise un jour dans de bonnes conditions, et qu'un nouveau public casse le jugement du premier, s'il y a lieu. C'est pourquoi la lutte au théâtre est si difficile, si pleine de périls, lorqu'on veut y apporter des idées neuves. La moindre blessure reçue devient mortelle. Une foule, toute une salle de quinze cents à deux mille spectateurs, vous ferme brutalement la bouche. Il n'y a qu'à s'incliner. On n'a pas à compter sur les réflexions
i THÉÂTRE
du Ipndeinaii», la conquole lonle des esprits, le mouvement de prosélytisme que détermine un livre ori^'inal. 5i l'on n'a pas du coup pris le public en masse, il faut renoncer à l'accoutumer, à le séduire tête par tête. Une seule protestation est possible: publier la pièce sifdée et attendre.
C'est à quoi je me décide, je publie mes pièce» sifflées et j'attends. Elles. sont trois, les trois premiers soldats d'une armée. Lorsqu'il y en aura une vingtaine, elles sauront se faire respecter. Ce que j'attends, c'est une évolution dans notre littérature dramatique, c'est un apaisement du public et de la critique à mon égard, c'est une appréciation plus nette et ])lurf juste de ce que jo suis et de'ce que jo veux. J'ai beaucoup d'entêtement et de patience. On a bien fini par lire mes romans, on (iuira par écouter mes pièces.