DRAME E.\ QUATRE ACTES
P.eiu-ésenté pour la première fois à Paris, sur le tliéàlre de la Renaissance, le il juillet IS73.
PRKFACE
J'estime qu'il est toujoui'S dangereux de tirer un drame d'un roman. Une des deux œuvres est fatalement inférieure à l'autre, et souvent cela suffit pour les rapetisser toutes deux. Le théâtre et le livre ont des conditions d'existence si absolument difïérentes, que l'écrivain se trouve forcé de pratiquer sur sa propre pensée de véritables amputations, d'en montrer les longueurs et les lacunes, de la brutaliser et de la défigurer, pour la faire entrer dans un nouveau moule. C'est le lit de Procuste. le lit de torture, où l'on obtient des monstres à coups de hache. Puis, je ne sais, un artiste doit avoir la pudeur et le respect de ses filles aimées, belles ou laides; quand elles sont venues au monde avec sa ressemblance, il n'a plus le droit de rêver pour elles les hasards d'une secojide naissance.
Vis-à-vis de moi-même, j'ai donc commis une vilaine action en portant Thérèse Raqiiin au théâtre. La vérité est que j'ai longtemps hésité; et, si j'ai fini par céder, c'est en obéissant à des questions particulières, qui me serviront tout au moins de circonstances atténuantes. D'abord, des critiques, qui s'étaient montrés terriblement sévères pour le roman, lors de son apparition, m'avaient formellement mis au défi d'en tirer un drame; le livre, pour eux, était une ordure, ils le traînaient galamment dans le ruisseau, ils déclaraient que le jour où de pareilles infamies s'étaleraient sur les planches, les spectateurs éteindraient la rampe de leurs sifflets. Je suis très curieux de ma nature. Je ne déteste pas les belles batailles, et, dès ce moment, je me promis de voir ça. Il y avait provocation. Mais il m'eût semblé puéril d'obéir seulement à cette envie de mettre la critique dans son tort. J'étais sollicité par un intérêt plus haut. Il me semblait que Thérèse Raquin offrait un excellent sujet de drame, pour risquer à la scène une tentative, dont je rêvais parfois. Je trouvais là un milieu comme j'en cherchais un, des personnages qui me satisfaisaient pleinement, en un mot des éléments tels que je les demandais et tout prêts à être employés. Cela me décida.
Certes, je n'ai point l'ambition de planter mon drame comme un drapeau. Il a de gros défauts, et je suis plus sévère pour lui que personne; si j'en faisais la critique, il ne resterait qu'une chose debout, la volonté bien nette d'aider au théâtre le large mouvement de vérité et de science expérimentale, qui, depuis le siècle dernier, se propage et grandit dans tous les actes de l'intelligence humaine. Le branle a été donné par les nouvelles méthodes scientifiques. De là, le naturalisme a renouvelé la critique et l'histoire, en soumettant l'homme et ses œuvres à une analyse exacte, soucieuse des circonstances, des milieux, des cas organiques. Puis, les arts et les lettres ont subi à leur tour l'influence de ce grand courant; la peinture est devenue toute réelle, notre école de paysage a tué l'école historique: le roman, cette étude sociale et individuelle, d'un cadre si souple, sans cesse élargi, a pris la place entière, absorbant peu à peu les genres littéraires classés par les rhétoriques d'autrefois. Ce sont là des faits que personne ne saurait nier. Dans l'enfantement continu de l'huma-
nil.', nous en sommes à raccouchemenl du vrai. Et là est la seule force du siècle. Tout marclio de front dans une époque. Quiconque voudrait retourner en arrière ou s'écluiiiper de côte, serait écrasé sous la poussée générale. C'est poui'quoi je suis absolument convaincu de voir prochainement le mouvement naturaliste s'imposer au théâtre, et y apporter la puissance de la réalité, la vie nouvelle de l'art moderne.
Au théâtre, toute innovation est délicate. Les révolutions littéraires sont lentes à s'y faire sentir. 11 est lofjique (pie là soit la dernière citadelle du mensonge, dont le vrai ait à faire le siège. Le puMic, pris en masse, n'aime pas à être dérangé dans ses habitudes, et les jugenu'nls qu'il porte nnt la brutalité d'un arrêt de mort. .Seulement, il arrive un moment où le public devient à son insu complice des novateurs; ce moment est celui où, pénétré lui-mênu^ par le souffle nouveau, las des éternelles histoires qu'on lui conte, il éprouve un impérieux besoin de jeunesse et d'originalité.
Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que le public en est là, aujourd'hui. Le drauu' agonise, si imc nouvelle sève ne:le rajeunit. 11 faut du sang à ce cadavre. On dit que l'iipé'rolte et la féerie ont tué le drame. Cela est faux, le drame meurt de sa belle nu)rt, il meurt d'extravagances, do mensonges et de platitudes. Si la comédie reste debout, dans cet effondrement de notre scène, c'est qu'elle tient davantage à la vie réelle, c'est qu'elle est vraie souvent. Je défie les derniers des romantiques de mettre à la scène un drame à panaches; la ferraille du nuiyen âge, les portes secrètes, les vins empoisonnés et le reste, feraient hausser les épaules. Le mélodrame, ce fils bourgeois du drame romantique, est encore plus mort (pie lui dans les tendresses du peuple; ses sensibleries fausses, ses complications d'enfants volés et de papiers retrouvés, ses gasconnades impudentes, l'ont fait prendre en mépris à la longue, à ce point qu'on se tient les côtes, lorsqu'il tente de ressusciter. Les grandes œuvres de 1830 resteront conmie des œuvres de combat, des dates littéraires, des clïorts suptrbes, qui ont jeté bas le vieil échafaudage classique. .Mais, maintenant que tout est par terre, les capes et les épées sont inutiles; il est temps de faire des œuvres de vé-ité. Hemplacer la tradition classique par la tradition romantique, ce serait ne pas savoir pro- (iter de la liberté qu' nos aîné» ont conquise. 11 no doit plus y avoir d'école; plus de f(u'mnle, plus de ]>ontife d'aucune sorte; il n'y a que la vie, un champ immense où chacun peut étudier et créer à sa guise.
Je no fais pas ici une thèse pour ma cause. J"ai la ctinvictinn profonde, — <'t j'iusisto ■ sur ce point, — que l'esprit expérimental et scientifique du siècle va gagner le théâtre; et' que là est le seul renouvellement possible de notre scène; Que la critique regarda autour-! fl'elld, et qu'elle me dise de quel côté elle attend un secours quelconque, un souffle de: vi&i qui remette le drame debout. Certes, le passé est mort. H faut aller à l'avenir; et l'avenir;" c'est le problème humain étudié dans le cadre de la réalité, c'est l'abandon de toutes'les"fables, c'est le drame vivant de la double vie des personnages et des milieux, dégagé des contes de nourrice, des guenilles histoj'iques, deS' grands mots bêt«s, des uiaiseries'et'i des fanfaronnades de convention. Les charpentes pourries du drame d'hier tombent d'olloS'" mêmes.' La place doit être nette. Les recettes connues pour nouer et dénouer une intrigue ont fait leur temps; il faut, à cette heure, une large et simple ])ointure dos liommes et deS"choses, un drame quuMoliére aurait pu écrire: En dehors de certaines nécessités sç<'niques;. ce que l'on nomme «ujourd'hui la science du théâtre n'est que l'amas des petites habiJotéS' desfaiBpurs, unesorle de tradition étroite ([ui rapetisse la scène, un code de langage convenu' l't de situations notées à l'avance, que tout esprit original refusera énergiquement d'ap- ■ ]>lii|uer.
El, d'ailleurs, le naturalisme balbutie déjà au théâtre; Je no veux citer aucune œuvremais, parmi les drames représentés 'iiondant ces dermères années, il en est beaucoup' qui - C intiennent en germe le mouvement dont je signale l'approche. Je laisse de côté les piéoes'^ des deliutants; je parle surtout de i-ertains drames (Writs par des 'auteui-s dramatiques;' Tii'illin dans le métier et assez habiles pour pressentir la transformation lil)téraire qui s'opère. Ou le dranu' mourra, ou le drame sera uuidcrno et réel.
C'est sous l'influence de ces idées que j'ai tiré un drame de Thérèse Raqidii. Comme je l'ai dit, il y avait là un sujet, des personnages et un milieu; qui constituaient, selon moi,, des l'Ii'menls excellents pour la tenlalivc (put je rêvais. J'allais pouvoir faire une étude' purement humaine, dégagée de (oui intérêt étranger, allant droit à son but; l'acticui n'était' plus dans imc liistnire iiui:lc(uique, n>ais dans les c(unbats intérieurs des personnages; il n'y >av.nit plusune logique rie f;uls.mais une l()gif|ue dct scnsationset de sentiments; et le dénoue*'mnnt devenait un résultat orilhmoliquo du ]iroblèmp posé. Alors, j'ai suivi le roman pas à ' pas; j'ai enferiné li- drame (\i\w- la même chandire. humide et noire, afin de ne rien lui ôlor <le son relief. i]i de sa fat.dilr; j';ii choisi des (•i)m[)ai'ses sids et inutiles. ]Hiur mettre, soua les anguibses atroces di' mes liénis, l;i barralité' de l.'i vie de Iniis les Idiii-s; i'.-ii leiih' di' r.'i mener
THÉRÈSE RAQUIN
continuellement la mise en scène aux occupations ordinaires do mes personnages, de façon à cequ'ils ne « jouent » pas, mais à ce qu'ils « vivent » devant le public. Je le confesse, jecomptais, et avec quelque raison, sur le côte poignant du drame, pour faire accepter aux spectateurs ce vide de l'intrigue et cette minutie des détails. La tentative a roussi, et j'en-' suis plus heureux pour mes drames futurs que pour Thérèse Ratjniii; car je publie celui-ci avec un vague regret, avec une envie folle du changer des scènes entières.
La critique a été passionnée; elle a discuté mon œuvre violemment. Je no m'enplains • pasj et je l'en remercie. J'y ai gagné d'entendre l'éloge du roman dont la pièce est tirée; ce > roman que la presse a si maltraité à son apparition; aujourd'hui, le roman est bon, et c'est ledrame qui ne vaut rien; espérons que le drame vaudrait quoique chose, si je' pouvais • en tirer une nouvelle reuvre qu'il s'agirait de déclarer détestable. Puis, en matière de' cri- • tique, il faut savoir lire entre les lignes; Coiument voulez- vous, par exemple, que les vieux champions de 1830 soient tendres pour Thérèse Raqiim? Passe encore si ma mercière- était une reine et si mon assassin portait un justaucorps abricot;il faudrait aussi qu'au dénouement Thérèse et Laurent pussent s'empoisonner à l'aide d'une coupe d'or pleine de vin de Syracuse. Mais fi de cette arrière-boutique ! fi de ces petites gens qui se permettent d'avoir un drame chez eux, à leur table couverte d'une toile cirée ! Il est certain que les derniers des romantiques, même s'ils avaient trouvé quelque talent dans mon œuvre, l'auraient nié absolument, avec la belle injustice des passions Httéraires. Il y a eu ensuite les critiques de croyances opposées aux miennes; ceux-là, très loyalement, ont essayé de me prouver que j'avais tort de me fourvoyer dans un sentier qui n'est pas le leur; je les ai lus avec attention, ils ont dit d'excellentes choses, et je tâcherai de profiter des observations justes qui m'ont particulièrement frappé. Enfin, j'ai à remercier les critiques tout sympathiques, ceux qui ont mon âge et mes espérances; car, cela est triste à dire, on ne trouve que rarement des appuis parmi ses aines; il faut grandir avec sa génération, être poussé par celle qui vous suit, arriver avec l'idée et la forme de son temps. En somme, voici le bilan de la critique sur Thérèse Raqiiin : on a parlé de Shakespeare et de Paul de Kock,et il y a, entre ces deux noms, une assez large place pour que je puisse m'y loger à l'aise.
Il me reste à témoigner publiquement toute ma reconnaissance à M. Hippolyte Hostein, qui a bien voulu donner à mon œuvre son hospitalité tout artistique. J'ai trouvé en lui, non pas un entrepreneur de spectacles, mais un ami, un confrère d'esprit large et original. Sans lui, Thérèse Raqiiin restait longtemps encore au fond de mes tiroirs. Il fallait, pour l'en faire sortir, cette rencontre inespérée d'un directeur croyant, comme moi, à la nécessité de renouveler le drame, en s'adressant aux réalités du monde moderne. Pendant qu'une opérette enrichissait un de ses voisins, il a été vraiment beau de voir M. Hippolyte Hostein, en plein été, vouloir perdre de l'argent avec mon drame. Je lui en garderai une éternelle gratitude.
Quant aux artistes qui ont interprété mon œuvre, ils ont eu un des plus vifs succès qu'on ait constatés depuis longtemps au théâtre. J'ai mêmegoûté là une grande joie, heureux de les voir réaliser ma pensée avec cette ampleur, et de leur avoir donné l'occasion de déployer toutes les ressources de leur beau talent. Madame Marie Laurent a véritablement créé le rôle de madame Raquin; j'y suis personnellement pour peu de chose, et c'est elle qui a trouvé tout cet admirable personnage du quatrième acte, cette haute figure du châtiment implacable et muet, ces deux yeux vivants cloués sur les coupables et les poursuivant jusque dans l'agonie. La bonhomie du premier acte, la douleur maternelle du second, l'effroyable crise du troisième, elle a tout rendu en très grande artiste, et ce rôle restera comme une de ses créations les plus surprenantes. Mademoiselle Dica-Petit a été une Thérèse telle que je désespérais d'en trouver une; elle s'est fait un talent nouveau, elle a surpris ses admirateurs eux-mêmes en jouant ce personnage complexe, cette nature de femme ardente qui est un monde, qui va de l'amour fou à la haine farouche, en passant par l'hypocrisie, le dégoût, la terreur, toutes les secousses des passions et des sentiments humains. Elle a eu des cris de vérité qui ont enlevé la salle. Désormais, elle est au premier rang, au rang des actrices originales et puissantes. Un rôle terrible restait à jouer, celui de Laurent, et M. Maurice Desrieux a su porter le poids en artiste hors ligne; il a été tour à tour ce gros garçon fainéant et prudent qui aime Thérèse « parce qu'elle ne lui coûte rien », cet amant que sa maîtresse rend fou jusqu'à faire de lui un meurtrier, et plus tard ce misérable affiné par la souffrance, devenu poltron, se détraquant de plus en plus, roulant jusqu'à l'hallucination et jusqu'à un second crime qui doit legûorirdu premier. Il aparticu- {•èrement eu, au troisième acte et au quatrième, des hébétements effroyables, des rugissements de bête blessée, toute la mimique de la folie naissante, battant le crâne d'un homme. Et ce n'est pas seulement ce terrible trio, la mère et les deux meurtriers, qui ont tenu hautement la scène, l'ensemble do l'interprétation était tel, que les rôles épisodiques ont pris
un l'-lief sur k'(|uel je n'osais coiiiptfr. M. Grivol a composé avec une rare intelligence le boni du rôle (le Camille, de cet être chétif, gâté et entêté, et. il en a merveilleusement accusé les nii .squini ries bourgeoises, la pauvreté physiologique; M. Montrouge a fait du vieil eniployé Cliivel un type inoubliable de vérité comique, cela avec une nicsuro, un (net, une (ines^c s'arrêtanl juste à la limite de la caricature, qui témoigne d'un véritable esprit littéraire, et dont je le remercie infiniment; M. Reykers s'est mis réellement dans la peau d'un connuissairo de police en retraite, à ce point qu'il en avait la tête, la démarche, la voix, in.squ'aux lies et à la bonhomie brusque de la profession; enfin, madenioisillr Blanche iMinoyer a été l'espiègle sourire de ce drame noir, la chanson de la seizième année alliriianl avec les sanglots déchirants de Thérèse, et c'est d'une façon exquise qu'elle a cdiiti' rUistoire de son prince bleu.
Je dis ce qu'un- capitaine devrait dire à ses soldats au lendemain d'une bataille : — Merci à tous ces grands artistes, c'est par eux seuls que j'ai vaincu.
Paris, 25 juillet 1873.
THÉRÈSE RAQUIN
PERSONNAGES
LAURENT Mil.