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SCÈNE VII

FRANÇOISE, PUTOIS, puis BROCHARD

Putois. — Il est toqué... {Regardant la table.) Hein? tout y est... {A Françoise.) Eh lùen I qu'est-ce que tu fais là, le nez en l'air, avec tes

yeux qui flambent?... Ahl les bourgeois te perdront, tu aimes trop les bourgeois.

Françoise. — Moi, par exemple ! je songeais que tu as oublié le sel.

Putois, grognant. — Bon, bon, méfie-toi, je te surveille... {On entend du bruit à la porte de droite.) Est-ce que c'est encore ce vieux singe? {Drochard entre en costume de voyage, un sac de nuit à la main.)

Françoise, joyeusement. — Monsieur Brochard ! Ah ! que monsieur Ribalier va être content ! {Se tournant vers le cabinet et appelant.) Monsieur Ribalier 1 Monsieur Ribalier !

Brochard, furieux. — As-tu fini de brailler, grande cruche !... Allons, décampe, ne me casse pas les oreilles.

Putois, à Françoise. — 11 n'a pas l'air de bonne humeur. Filons.

Françoise. — N'importe. Monsieur Ribalier va être joliment content ! ai ,

SCÈ.NK VIII RIBALIER, BROCHARD, puis FRANÇOISE

Ribalier, sortant du cabinet de toilette. — Quoi donc? Françoise, le feu est à la maison? Tu me fais toujours des peurs, ma fille ! Je nouais ma cravate... (// se tourne, aperçoit lirochard et reste saisi, la voix étranglée.) Ah ! c'est toi !

Brochard. — Oui, c'est moi... Ça t'étonne?

Ribalier. balbutiant de plus en plus. — Pas du tout... Je t'attendais.

Brochard. — Alors, pourquoi prends-tu ton air bête?

Ribalier. — Je ne prends pas mon air bête... {A part.) Mon Dieu ! et pas de plan arrêté 1 {Après un silence.) Tu arrives?

Brochard. — Par le train de dix heures et demie.

Ribalier. — Tu descends de wagon?

Brochard. — Parbleu 1 je ne descends pas de ballon... (// s'arrête brusquement devant lui.) Ah ! ça, tu es stupide, qu'est-ce que tu as, ce matin?

Ribalier. — Je n'ai rien... J'ai que je suis bien content... {A part.) Il dissimule... {Après un silence.) .Mors, tu as fait un bon voyage? Pas d'accident?

Brochard, se plantant devant lui. — Et ma femme?

Ribalier. — Ta femme... Mais elle va bien, elle a même beaucoup mangé, hier soir.

Brochard. — Intacte?

Ribalier. — A moins d'une indisposition, cette nuit... Elle est d'une forte constitution.

Brochard, haussant la voix. — Je te demande, Ribalier, si tu me la rends intacte, telle que je te l'ai confiée?

Ribalier. — .\h ! oui, fichtre ! Je le crois bien I

Brochard. — Tu en es sûr?... Allons, tant mieux 1

Ribalier, à part. — Je m'enferre, je suis perdu... Il dissimule.

Brochard. — Tant mieux I tant mieux 1 parce que. vois-tu, Ribalier, je ne suis pas d'humeur m re ()ii'(in se iiinqne de moi, .aujourd'hui.

LE BOUTON DE ROSE

RiBALiER, timidement. — Ça n'a donc pas bien marché, au Mans?

Brochard. — Non.

RrBALiER. — Alors, les chapons?

Brochard. — Je n'ai pas les- chapons... (Taparit du pied.)'VonneTve !

RiBALiER, sautant en arrière, à part. — Me voilà propre !

Brochard (1). — J'arrive à six heures. Péquignot m'attendait à la gare. Je lui dis : « Allons tout de suite voir ces volailles. » Il me dit : « Rien ne presse, viens prendre le vin blanc... » (A Ribalier.) Tn écoutes?

RiBALiER. — Oui, oui, vous prenez le vin blanc.

Brochard. — A sept heures, je lui dis : « Il serait temps d'aller voir ces volailles. » Il me dit : « Tu dois avoir faim, mangeons quelque chose. » Nous mangeons une omelette, des rognons sautés, des côtelettes aux cornichons...

RiBALiER. — Vous mangez, c'est parfait.

Brochard. — A neuf heures, lorsque nous arrivons au marché, j'aperçois Bourguignon, de la Cloche d'Or, qui emballait les volailles dans un panier... Alors, je me tourne vers Péquignot, un ami de trente ans qui me joue un tour pareil, et je lui dis : « Si c'est pour me faire voir ça que tu m'as appelé au Mans, tu aurais mieux fait de rester couché. » Là-dessus, il me dit : « Je reste couché quand je veux, je n'ai d'ordre à recevoir de personne... « Nous étions un peu excités tous les deux.

RiBALiER. — Le déjeuner.

Brochard. • — Je m'avance, je le pousse... (^4 mesure qu'il parle, il reproduit la scène avec Ribalier.)

RiBALiER. — Non, c'est inutile, je comprends très bien.

Brochard. — Je le colle contre un mur, je l'empoigne au collet.

Ribalier. — Je comprends, lâche-moi donc !

Brochard. — Et je lui dis dans la figure : « Tu t'es entendu avec cette canaille de Bourguignon. Tu n'es qu'un pas grand'chose. Tu as trahi l'amitié. » Puis, v'ii : v'ian ! une paire de claques soignées. {Il pousse Ribalier et le fait tomber dans le fauteuil, à droite.

Ribalier, assis, à part. — Ouf! J'ai compris... Tout ceci s'adresse à moi.

Brochard. — Péquignot a servidansle212«... Il m'a envoyé ses témoins. Nous nous sommes battus.

Ribalier, terrifié. — Et tu l'as tué?

Brochard. — A peu près... La Cloche d'Or a les chapons, mais l'honneur du Grand-Cerf est sauf.

Ribalier, à part, se levant. — C'est cela, il me propose un duel, il ne veut pas de scandale.

Brochard, recommençant à se promener d'un air furibond. — Tonnerre ! Tonnerre ! Si quelqu'un me marchait sur le pied ! {A Françoise qui entre.) Qu'est-ce que tu veux encore toi? Tu ne vas pas crier?

Françoise. — J'apporte le sel, monsieur. (Elle pose une salière sur la table.)

Brochard, apercevant la table. — Ah ! on déjeune ici. Ajoute deux couverts. Va chercher madame. {Françoise sort par la porte de gauche.)

(1) Brochard, Ribalier.

Ribalier, àpart. — Ildéjeune, maintenant!... Quelle vengeance abominable machine-t-il?

Brochard, se plantant encore devant Ribalier. — Et rien du tout, pas une risette, pas une œillade?

Ribalier. — Tu le sais bien.

Brochard. — Pas un souffle... Parce qu'un souffle, entends-tu, ce serait déjà trop. Je ne souffrirais pas un souffle.

Ribalier. — Non, personne, personne... {A part.) A la fin, sait-il, ne sait-il pas?

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