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SCÈNE IX

VALENTINE, BROCHARD, RIBALIER, puis JULES

{Pendant cette scène. Putois et Françoise entrent et sortent pour le service.)

Valentine. — Ah ! vous voilà, mon ami? {Elle lui tend son front. )

Brochard, l'embrassant. — Oui, c'est moi, j'arrive... Ne nous attendrissons pas... Avezvous été sage?

Valestine. — Très sage, mon ami.

Brochard. — Tant mieux, madame ! Car je ne suis pas en train de rire... Nous déjeunons

Valentine. — Bien, mon ami.

Brochard. — Ne nous attendrissons pas... Je vais ôter mes bottes... {Il sort par la gauche et laisse la porte ouverte.)

Ribalier, s'approchant de Valentine. — Eh bien?

Valentine. — Il sait tout.

Ribalier. — Ah !

Brochard, de la chambre voisine. — Sacrebleu ! où estletire-bottes?oùa-t-oncachéle tirebottes?... Je les massacrerai tous. {On entend le bruit d'un objet qu'il casse.)

Valentine. — Mon Dieu 1 que va-t-il faire de nous !

Ribalier. — Etes-voussiîrequ'ilsachetout?...

Il vient d'arriver par le train de dix heures et demie.

Valentine. — Une comédie, un retour simulé... Ah ! que le ciel nous protège !

Ribalier, très tnal à l'aise, entre ses dents. — Diable ! diable !

Brochard, de sa chambre. — Ribalier, mettez-vous à table, ne m'attendez pas... Je me fâche, si vous m'attendez !

Rebalier, haussant la voix. — Nous n'attendons pas, nous sommes à table... (.-1 Jules qui entre par la droite.) Mon ami, il sait tout, il ne faut pas le contrarier, assieds-toi vite... (// fait placer vivement Valentine et Jules.) Placez-vous, placez-vous... Il est inutile de l'irriter davantage.

Brochard, de la chambre. — Mangez !

Ribalier. — Nous mangeons, nous mangeons, ne te fais pas de mauvais sang... {Coupant de gros morceau-v de pain et les donnant à Valentine et à Jules.) Mangez donc, vous allez l'exaspérer.

Jules. — J'attends les œufs.

Ribalier. — Avale du pain en attendant, tu peux bien faire cela pour moi. (// mange du

pain ) C'est gpnlil, nuaiid ça tourne bien: mais c4uand ça tourne mal. dame : qa inanqne d'agrément. {Putois eiUre utvc ley œujs.) Ah '. voici les œufs. .VUons vite, vite ; (Chacun se sert.)

PiTois. — Comme vous les aimez un peu cuit». iiKinsieur, on les a laissés trente secondes de plus.

HijiALiER. — Fithti-e : Et Brochard qui les aiiui' riiiillcls :

liitociiARD, cnirani. — On ne trouve rien, il y a un désonlre ici : J« ne peux pas m'absenter... (Dvioitl dci-unl la table, avec amertume.) Ah ! vous êtes à table, vous ne m'avez pas attendu... Vous bâfrez I

HiBALiER. — Mais, c'est toi, mon ami, qui as voulu...

Hkochard. — Oui, oui, je sais, pas le moindre égard... Dés que j'ai le dos tourné, on se jette sur la nourriture.

\alentinjs. — Monsieur Ribalier avait très faim.

Jules. — Il nous a fait asseoir de force. UiBALiER, se débattant. — Comment ! comment :

Bkochari) (1), violemment. — Silence ! Cela finira... (// s'asseoit.) Encore des œufs 1 On voit bien qu'il y a ici quelqu'un qui les adore. Noyons cet œuf... (// casse la coquille.) Mais il est dur I Je n'en veux pas, on se moque de moi !

Putois. ^ C'est monsieur Ribalier qui les aime un peu cuits.

Ribalier, vivement à Brochard. — Tiens, prends le mien, il est beaucoup mieux... Je vais te couper des mouillettes... Jules, verse donc à boire à Brochard.

Jules. — El vous, mon oncle, vous nous regardez?

Ribalier. — Tout à l'heure, tout à l'heure. (// fait signe que les morceaux ne peuvent pa£ passer. ) Brochard, après un silence. — Qui est-ce qui remue sous la table?

N'alentine. — C'est monsieur Ribalier qui vient <ie marcher sur ma bottine.

RiiiALiEK. — .Aloi, par cxcinplo :

Jules. — Oui, vous allongez les jambes. Ribalier. — Mais j'ai les pieds sous ma chaise :... (.1 part.) lis vont me faire massacrer. (// fait des signes à Valenline. )

N'ale^tine, ingénument. — Nous voulez quelque chose, monsieur Ribalier?

Ribalier. — Non, rien du tout.

\ALEîm?«E. — .-Mors^ pourquoi rae faites-vous des signes?

Rihalieb. — Je ne fais pas de signes... Vous voyez bien que je mange.

Brochard. — Tu as cligné l'œil, je t'ai vu !... X'est-ce pas, jeune homme?

Jules. — Je crois qu'il a cligné l'œiL Ribalier. — C'est possible, ça dort être un mouvement nerveux... (.4 part.) Mais ils sont idiots dp ne ])ns comprendre 1

Françoise, entrant. — N'oici les côtelettes. (Elh: et Putois enlèvent les assiettes et versent les côtrlettrs. )

Brochard. — Des œufs, des côtelettes, tout ce que je déteste... Et je parie qu'elles ne sont pas assez cuites !... (Il coupe sa côtelette.) Là, qu'est-ce i|iii- je disais I ce n'est pas mangeable...

(1) Brochard, Valeatine, Jules, Ribalier.

11 n'y a que Ribalier pour aimer les œufs durs et les côtelettes crues.

Ribalier. — Noyons, mon ami.

Brochard. — Des goûts de cannibale 1 J-'bauçoise. — Si monsieur veut qu'on la remette deux minutes sur le gril?

Buochabd. — Tais-toi, grande serine : Je veux qu'on me laisse tranquille... (Pris d'un brusque accès de fureur.) Et plus un mot, ou je jette la table par la fenêtre !... (Un silence. Il attaque sa côtelette avec rage.) Je la mangerai comme ça pour me faire du mal. (Un silence. Tous mangent avec embarras.)

Ribalier, à Putois, très bas. — Du pain. Putois, de même. — Voilà, monsieur. (Un silence. ) Jules, à Françoise, très bas. — De l'eau. Fba-Nçoise, de même. — Voilà, monsieur. (Un silence.)

Brochard, à Ribalier. — Mon Dieu 1 que tu es f^açaul avec ta fourchette 1 Ribauer. — Ma fourchette...

Brochard. — Tu es là, à la faire grincer. Jules. — Ça, c'est vrai, mon oncle, vous faites un bruit !

N'/ViENTiNE. — Oh 1 un bruit à ne pas s'entendre manger. (Un silence.)

Françoise, à Brochard. — N'oulez-vous un peu de fromage?

Brochard. — Sans doute, ce n'est pas parce qu'il incommode Ribalier... (// prend le fromage.) Enfin, je vais donc commencer à déjeuner... (Un silence.) Eh bien ! vous ne dites rien? Causez donc !

Ribalier. — C'est toi qui ne veux pas qu'on parle.

Brochard. — Moi 1... -Vil ! vous me faites un bel accueil I Vous êtes là, le nez dans votre assiette, avec des figures retournées... Sacrebleu : remuez-vous donc !... Qu'avez-vous fait pendant moa ahsence, Valentine? Vous vou.s êtes ennuyée?

Nalestise. modestement. — Oh ; mon ami, comme une croûte de pain derrière une malle. Bbochabd, entre ses dents. — l'ne croûte de pain... Drôle de comparaison 1 Le fait est qu'une croûte de pain ne doit pas s'amuser... Ma chère, je comprends ciue mon absence vous ait paru longue.

Valbntine, même jeu. — Dame ! ça n'avait rien de rigolo, bien sûr... J'avais un piton !

BrociiARD, étonné, à part. — Piton... Rigolo... Où a-t-elle pris rigolo et piton?

Ribalibb, très inquiet, à part. — La malheureuse ! Elle nous perd avec son langage de caserne..-. (Haut, vivement.) Jules, verse donc à boii'e à Brochard... .Ah ! cç cher Brocluird, que je suis content de son retour ! Nous allons trinquei-.

Brochard. — Non, laisse-moi, je veux savoir...

Ribalier, levant son verre. — A ton bonheur t Brochard. — Non, plus tard... Continuez, Valentine. La journée, n'est-ce jias? vous a paru interminable?

Nalentine, s'animanl. — Oh ! je le crois, et sans messieurs les militaires auxquels j'ai tapé dans l'œiL..

Brochard, stupéfait. — Tapé dans l'œil ! Jules, riant. — Ha ! ha 1 c'est drôle !

LE BOUTON DE ROSE

RiBALiER, bas. — Ne ris donc pas : Pourvu qu'elle ne chante pas U; Petit Tonneau, mon Dieu 1 (Haut, d'un air dégagé.) Tiens 1 tapé dans l'œil, ça me rappelle tpie j'ai rencontré, l'autre jour, monsieur le maire et sa dame. Ils m'ont parlé du lutteur qui a une baraque à la, foire... Madame m'a dit : « Cet homme m'a tapé dans l'œil... »

Bbochard. — La femme du mair« t'a dit ça?

RiBALiER. — Parfaitement... C'est nouveau, ça vient de Paris.

Valextixe, à Brochard, très lancée. — Est-ce que vous êtes fâché? Est-ce que vous doutez de mon chagrin?... Oh ! j'aurais été bien triste, sans un capitaine qui toute la journée, pour me voir, s'est collé des petits verres dans le fusil.

Bkochabb, hors de lui. — Dans le fusil 1

RiBALiER, vivement, voulant trinquer. — A ta santé, Brochard ! à ton bonheur !

Brochard. — Dans le fusil ! dans le fusil :... Mais où avez-vous appris une telle langue, madame?

Valbntine. — Aimez-vous mieux dans le coco, mon ami?

Brochabd, furieux. — Dans le coco !... Tonnerre 1... Ribalier, qu'est-ce que cela signifie?

Ribaliee, perdant la itte. — Et zut ! après tout!... Madame parle très bien. Tout le monde parle comme ça, maintenant C'est la mode... Tu n'es pas à la hauteur, mon fiston. N'est-ce pas? Jules, il peut se fouiller.

Jules. — Mon Dieu ! quand madame se serait cocardée un peu avec les bons zigs du 207^, cela arrive dans les meilleures sociétés.

BsocHABD. — Tous à présent, ils parlent touSiCette langue !... (.-1 Ribalier.) Dans quels bas-fonds avez-vous donc traîné ma femme?

Ribalier, se levant. — C'est assez, monsieur ! Finissons cette comédie !

Brochard. — Quelle comédie?

Ribalier. — Je n'attendrai pas plus longtemps votre bon plaisir. J'aime mieux terminer tout de suite.

Brochard. — Ah ! ça, que dit-il?

Ribalier. — Je prends mon courage quand il vient, monsieur : Je n'ai pas été sergentmajor, moi... Allons, cessez de dissimuler.

Brochard. — Je dissimule :

Ribalier. — Jouons cartes sur table... Seulement, monsieur, j'ai à vous dire qu'il est mal de mettre un ami dans l'embarras, comme vous l'avez fait... On ne lui donne pas à garder une chose qui n'existe point.

Brochard. — Qu'est-ce qui n'existe point?

Ribalier. — Je vous ai prévenu... Puisque les vingt francs n'y étaient pas, vous n'avez pas à me les réclamer. (Valentine et Jules quittent la table.)

Brochard. — Les vingt francs... {Comprenant.) Ah ! sacrebleu, les vingt francs !... (A Valentine.) Venez ici, madame, tournez- vous... Eh bien, et votre gage, et le bouton de rose? Qu'avez-vous fait du bouton de rose?

Valentine (1). — Mon ami...

BROcnARv. furieux. — ^'ous l'avez perdu !

Ribalier. — Je ne parle ni du capitaine, ni du lieutenant, ni du sergent...

(1) Valentine, Brochard, Jules, Ribalier.

Bbochard. — Trois : ils sont trois ;

Ribalier. — Quant à moi, je ne nie plus. Mais si j'ai abusé du dépôt...

Brochard, se jetant sur lui. — Toi, Ribalier? Toi aussi?

\"alentine. — Monsieur Brochard : monsieur Ribalier I

Jules, voulant les séparer. — Messieurs, je vous en prie !

Rxbalieb. — • Cessez de dissimuler... Vous savez tout, puisque vous m'avez surpris.

Brochabd. — Moi, je t'ai surpris?

Ribalier. — Cette nuit, dans votre chambre.

Bbochard. — Dans ma chambre !

Ribalier. ^ Et vous avez sans doute trouvé ma bague... Rendez-la-moi.

Brochabd. — Quelle bague? Mais c'est à devenir fou !

Reb.alibr. — Enfin, toutes ces explications sont inutiles, puisque j'étais avec madame.

Brochabd, se jetant sur lui. — Ne dis pas ça, ou je t'étrangle.

Valentine. — Messieurs...

Ribalier. — Et je suis à vos ordres. Marchons, je n'ai jamais touché une épée, mais un homme en vaut un autre... (Il met son chapeau, où le boulon de rose est planté en guise de pompon.) Allons, marchons !

Valentine, à Jules, bas. — Les choses vont trop loin.

Jules, bas. — Laissez, soyez sans crainte.

Brochard, apercevant le boulon de rose. — Le bouton de rose !... C'est là qu'il l'a mis ! c'est là qu'il le porte!... Ah! tonnerre et sang! je le tuerai... {Poussant Valentine vers la porte de gauche.) Rentrez chez vous, madame. J« réglerai votre compte ensuite... {Se retournant vers Ribalier.) Attends-moi, gredin ! Je reviens avec des armes. (// sort derrière Valentine.)

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