EMILE AUGIER
1 ora lo soufflet. Au dénouement, comme je l'ai dit, -Marie refuse I.éopold et épouse Bernard.
Ce cinquième acte est assurément préparé et dJnoué de main de maître. H a acluvé le succès en triompiie. Trois salves de bravos ont accueilli le mot : " Elîace : ■ La salle trépisnait. A ce point d'enthousiasme, toute critique est emportée, on regarde de travers ceux qui voudraient hasarder une réflexion. Les tètes sont montées, on crie le mot chef-d'œuvre, on écrasé toutes les œuvres passées de Tau teur sous r oeuvre nouvelle. J 'avoue que cette griserie d'une salle dont les nerfs sont si violemment ébranlés, m'inquiète toujours un peu. La justice est impossible, dans un pareil coup d'admiration. Je demande donc à garder ma sincérité, qui est mon unique force. Je ne crois pas bon de casser des encen.soirs sur la figure de M. Emile Augier. Sans doute ma voix pourra surprendre, au milieu de ce concert. Mais, demain, on verra bien que, peut-être seul, j'ai gardé la mesure.
Je dirai d'abord (|ue la peinture de la famille Fourchambault me paraît grise. Nous l'avons déjà vue vingt fois au théâtre, cette famille rongée par le luxe, où la mère sacrifie tout à sa coquetterie, où les enfants poussent au petit bonheur, sous les yeux indilîérents du père. La voilà revenue, et M. Emile Augier ne Ta pas marquée de traits assez fermes, ni assez décisifs, pour que cette nouvelle incarnation puisse compter. Cela est bien dessiné, bien mis en place, mais cela ne dépasse pas un niveau honorable.
Et je sais bien pourquoi la famille Fourchambault est grise. Ce n'est pas que M. Emile Augier ait mani|ué de puissance, c'est que l'économie de son drame voulait (ju'il n'en accusât pas davantage le relief. En effet, au dénouement, il faut que les Fourchambault se convertissent, deviennent tous, grâce à Bernard, de braves gens. De là, la nécessité de les préparer pour cet te conversion, d'atténuer leurs traits, de les laisser dans un vague qui lesrende commodes et malléables. Le père n'a jamais eu de volonté, il n'est que faible et indulgent; autrement, on ne comprendrait plus l'estime de madame Bernard pour lui, on conqsreiidrait moins encore que Bernard vînt à son secours. Voilà déjà un personnage en pâte tendre. Il est comme ( ela, parce que la fable romanesque perdrait toute vraisemblance, s'il était autrement. Je passe aux enfants. Blanche n'a pas la carrure d'une jeune demoiselle dont le goût du monde a troublé la tête. Une délicieuse scène, une sorte d'églogue du mariage d'amour, murmurée derrière elle par les deux voix de Bernard et de Marie, qui lui conseillent d'épouser le jeune homme dont elle est aimée, suffit pour la guérir à jamais de ses velléités de coquetterie. Cette cure si aisée ne peut s'accomplir que sur une bonne petite fille. Mêmes réflexions pour Léopold : au fond, un bon cœur, qui, au cinquième acte, se jettera très attendri dans les bras de son frère naturel, en effaçant tout ce qu'on voudra sous des baisers. Quant à madame Fourchambault, elle était plus difficile à manier, étant réellement le seul mauvais cœur de la pièce. Mais M. Emile Augier s'en est adroitement tiré, par un mot comique. Quand Bernard a exigé des réformes dans la maison Fourchambault, voilà la dame qui renchérit et
qui se lance dans l'économie avec une passion de femme sans cervelle. Le banquier dit : « Pose pour pose, je préfère celle-là. » Et ce mot finit le personnage, madame Fourchambault disparaît.
Tous braves gens, telle est au demeurant celte terrible famille qui représente la mauvaise famille,basée sur un mariage d'argent.Fn somme, M. Emile Augier la montre sur la pente plutôt que dans le gouffre. C'était son droit. Seulement, sa peinture en reste molle et souriante, au lieu de prendre le relief nécessaire. Je joindrai même aux Fourchambault Marie Letellier. qui est, elle aussi, de contours bien indécis. .Malgré le soin que l'auteur a pris de faire d'elle une Américaine, pour expliciuer qu'elle tolère les assi-, duités de Léopold, sa situation reste fausse et l'on ne peut que s'intéresser faiblement à elle, lorsqu'elle se sauve devant une calomnie qui ne devrait pas la surprendre. Tous ces nMes sont médiocres. Il a fallu les artistes de la Comédie- Française pour leur donner de l'importance. Mademoiselle Croizette, madame Ponsin, mademoiselle Reichemberg, M. Barré, n'ont pas une scène qui vienne en avant et que l'on puisse garder dans la mémoire. Quant à M. Coquelin, il ne sert guère qu'au fameux : « Efface ! » du cinquième acte, et, malgré son très grand talent, il n'arrive pas à donner un corps à ce personnage si incertain de Léopold.
Remarquez que les Fourchambault occupent trois actes entiers, les trois cinquièmes de la pièce. Restent deux actes aux Bernard. C'est là, en réalité, que le drame se trouve. J'ai expliqué l'émotion profonde provoquée par ce roman du bâtard sauvant la famille légale. On a jugé cela d'une honnêteté supérieure, d'une grande leçon morale. Quelle étrange chose que le théâtre : Un bâtard fait fortune, ce qui lui permet d'empêcher la faillite du père qui l'a renié. Conclusion : il faut épouser les maîtresses de piano que l'on séduit, quand on veut être heureux plus tard et ne pas faire faillite. Dans la vie réelle, j'estime que la leçon est plus forte. Lorsqu'on a séduit une maîtresse de piano, on l'épouse, si l'on est un garçon d'honneur; et, comme on est généralement très malheureux avec elle, la morale est bien autrement vengée par ce châtiment.
N'importe, l'histoire est touchante et fera couler beaucoup de larmes. Elle amène des scènes très fortes, des situations de théâtre dont la réalité pourrait être discutée, mais que l'auteur a réalisées avec beaucoup d'énergie. Ma seule réserve est celle-ci : la qualité littéraire de cette histoire est des plus ordinaires. Nous autres romanciers aurions haussé les épaules. Il y a, parmi les œuvres de M. Emile Augier, des pièces qui ont une autre largeur. L'observation est ici superficielle, l'invention sent par trop l'apprêt et le mélodrame. Pas un type ne se détache. Bernard est le bourru^ bienfaisant, le loup de mer qui a la bonté d'un ange sous la rude écorce d'un marin. Il n'est point frappé à l'effigie de ces figures qui apportent un trait humain et qui vivent éternellement. M. Got a fait le rôle, par sa façon de le jouer en dedans. C'est surtout un immense succès d'artiste. On le verra plus tard.
Voilà ce que je pense en toute sincérité. Je préfère le Fils deGihoyer, Paul Forestier, d'autres
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NOS AUTEURS DRAMATIQUES
drames encore. Madame Agar a beau prêter à l'inconsolable victime son jeu tragique, la fable de cette ancienne maîtresse qui écrase la femme légitime, garde pour moi je ne sais quelle odeur d'Ambigu. Une seule chose m'a beaucoup frappé: c'est le secret gardé vis-à-vis du père, c'est Bernard exigeant de Léopold qu'il ne parlera jamais. Les Fourchanibaull ont disparu, ils ne se montrent même pas au dénouement. Cela n'est pas ordinaire, M. Emile Augier a fini là en maître. Peut-être est-ce parce que la nièce est trop honnête qu'elle ne me plaît pas ; j'entends de cette honnêteté de théâtre, qui est si enfantine. C'est bien possible. A quoi bon combiner si péniblement des faits peu \Taisemblables, lorsque la vie est là, plus vengeresse et plus profonde?
Les Fourchanibaull n'en sont pas moins supérieurs à tout ce que nous avons vu jouer cet hiver. Je suis certain qu'il y avait, dans l'enthousiasme du public, le besoin plus ou moins conscient de protester contre les petites habiletés des Bourgeois du Pont-Arcy et contre les insanités de Balsamo. Enfin, on pouvait donc applaudir une pièce solidement bâtie, sainement écrite. Quel que soit mon jugement sur la comédie nouvelle, M. Emile Augier est à cette heure le maître de notre scène française.
On connaît.le sujet de Paul Forestier, la pièce en quatre actes de M. Emile Augier, que vient de reprendre la Comédie-Française. Un grand sculpteur. Forestier, a un fils peintre, Paul, dont les passions, selon lui, compromettent l'avenir; et il propose une épreuve à la maîtresse de Paul, Léa, une dame du meilleur monde, qui vit séparée de son mari. Puis, pendant que celle-ci a consenti à six mois d'absence, le jeune peintre, se croyant trahi, épouse une orjiheline, Camille, que son père protège. Mais Léa revient veuve, et Paul se reprend furieusement à l'aimer, enragé par une histoire odieuse, une chute de Léa à l'étranger dans les bras d'un garçon vulgaire, de Beaubourg. Il veut la suivre, il va partir, quand son père et sa femme lui barrent le chemin. Et il finit par rester, Léa elle-même travaille au bonheur de Camille, le devoir l'emporte sur la passion.
J'ai assisté à la première représentation de cette o?uvre, il y a près de neuf ans. Je me rappelle parfaitement les sentiments qu'ellesouleva dans le public, ungrandenlhousiasmemêlé à une grande stnijeur. (in trouvait d'une audace rare le récit dans leciuel de Beaubourg raconte sa facile conquête, jusqu'aux derniers détails possibles. Léa est dans un petit salon ; de Beauliourg, la voyant étrange, reste le dernier, devient entreprenant; et, lorsque minuit sonne, elle se livre, dans une rage sourde, dans une sorte d'hallucination qui lui montre, à la même heure, la chambre nuptiale où Paul, marié du matin, baise les cheveux de Camille. On trouva plus hasardée encore la passion qui reprend le jeune peintre tout entier, lorsqu'il sait Léa déchue, souillée du contact d'un autre; on voulait voir là
le raffinement d'un goût abominable, la perversion même de l'amour.
J'avoue humblement que ce qui me plaît, dans la pièce de M. Emile Augier, c'est justement cette chute de Léa et ce brusque délire de I Paul. Mais, à la vérité, je n'y vois pas et je n'y mets pas tant d'ordure. Je comprends parfaitement les œuvres saines; seulement, comme la santé, hélas! n'est pas l'état chronique de l'humanité, il faut bien permettre aux écrivains d'étudier et de peindre les maladies; et, quand on leur a permis cela, il faut en outre leur lâcher la bride sur le cou et les laisser aller jusqu'au bout de leurs observations. La chute de Léa n'est, en somme, qu'un égarement et qu'une vengeance de femme; dans nos anciens contes, cette histoire se trouve à toutes l'es pages, la trahison appelle la trahison. Et quant au désir rallumé et dévorant de Paul, il n'est pas uniquement un désir malsain, il serait nécessaire de l'analyser, pour en démêler le caractère très complexe.
La meilleure scène de la pièce, celle qui est d'un souffle puissant, est justement la scène où Paul, venu chez Léa pour l'insulter, commence par la traiter comme une fille, et finit par se traîner suppliant à ses pieds. 11 y a là une lente explosion de passion, d'une largeur incomparable. Les premières injures elles-mêmes sont des cris d'amour. Et c'est dans cette scène qu'il faut décomposer les sentiments qui agitent Paul. Les gens prudes dont l'esprit est tourné aux sous-entendus orduriers, ne voient que l'infamie de Léa. Mais la vérité est que le récit de Beaubourg a soulevé chez le jeune peintre un orage de colère, une tempête dans laquelle luimême reste inconscient et aveuglé. 11 accourt chez son ancienne maîtresse pour lui cracher son mépris à la face; puis, devant elle, devant le souvenir du passé, son grand trouble aboutit au besoin impérieux de ressaisir ce passé qui lui échappe, de retrouver l'amour qu'on lui a arraché. Tout cela est profondément humain; et, en dehors des mensonges de l'hypocrisie courante, chacun de nous avouerait qu'il a plus ou moins éprouvé ce vertige de Paul, en face des femmes encore aimées, dont la possession vous est disputée.
Remarquez, d'ailleurs, que précisément alors Paul apprend le piège dans lequel on l'a fait tomber. Léa lui révèle l'épreuve à laquelle Forestier a voulu les soumettre tous les deux. C'est le comble. On lui a volé son cœur, on a disposé d'une tendresse (jui faisait sa .oie. Eh bien ! il retournera à cette tendresse, même si elle est souillée. Sa passion renaissante est une révolte coiTtre cet étrange dévouement intlernel qui a désolé sa vie. On a chassé Léa, il ne veut plus que Léa. Tout ceci, je le répète, est d'une observation profonde, exacte, magistrale. M. Emile Augier a mis là un des coins d'humanité les plus vrais qu'il y ait dans son théâtre.
Mais je confesse que le cadre dans lequel l'auteur a placé cette étude de la passion enragée, ne me plaît guère. 11 n'a point osé avoir la volonté de faire entièrement vrai. Il a imaginé d'accommoder le réel, le monstre, à la sauce connue du devoir et des beaux sentiments. Sans doute, c'était la seule façon de faire accepter, la pièce; seulement, elle perd toute
Alexandre Dumas flls.