‹ ThéâtreChapitre 116 sur 151 · EDMOND GONDINET · texte numérisé non relu

EDMOND GONDINET

Raoul épouse Geneviève, tout le monde est converti.

N'est-ce pas là, je le répète, le canevas d'une comédie fortement bourrée de situations? En ajoutant des péripéties, en compliquant les faits, on arriverait à une intrigue touffue et inextricable, qu'on dénouerait à la fin du coup de baguette habituel. Ce canevas, il est vrai, manque de toute originalité; on a vu cela cent fois à la scène; rien n'est plus banal ni plus inutile. Mais, justement, ce serait encore une raison pour qu'on obtînt avec de pareils éléments une bonne comédie d'intrigue.

Eh bien, dans les mains de M. Gondinet, cette comédie d'intrigue a avorté. Non seulement il ne l'a pas compliquée, mais encore il l'a exposée avec tant d'insouciance, qu'il faut arriver à la fin du second acte pour comprendre. Il est évident que la fable ne lui importe pas; il a pris la première venue, il en aurait choisi une autre, si une autre s'était présentée. Sa .grosse affaire n'est pas là. Ce qu'il veut, c'est nous présenter des tableaux parisiens, des types parisiens, un coin, amusant de la vie parisienne. Ainsi, au premier acte, nous avons une soirée chez Jordane, à l'heure où l'on sort de table; au second acte, il nous mène chez le prince Orbeliani, un riche étranger, et nous fait assister à une redoute, une de ces fêteS où ne vont que les femmes galantes ; quant au troisième acte, selon la formule de l'auteur, il est réservé au drame. Ce n'est plus la pièce bien faite de Scribe et de M. Sardou ; ce sont des scènes de la vie qui défilent, à peine reliées les unes aux autres par une histoire quelconque.

Cette fois, M. Gondinet nous montre une galerie de portraits, tout un petit monde d'originaux qu'il nomme « les tapageurs ». Pour lui, le tapage, c'est cette soif de réclame qui brûle nos temps modernes, c'est cette vie jetée aux quatre vents de la publicité, cette course après la notoriété bruyante, ces réputations d'un jour fondées sur les indiscrétions et les informations des journaux. Voilk Jordane qui se compromet dans le tapage des viveurs; son fils Raoul, élevé par lui en camarade, et qui l'imite dans le monde tapageur des filles; le prince Orbeliani, qui vient à Paris jeter son argent par les fenêtres pour entendre le bruit qu'il fera en tombant sur le pavé; Cardonnat, le gredin pour lequel la réclame est un moyen d'attrouper les dupes. Voilà enfin les seconds rôles : Balistrac, un ancien préfet qui a le besoin d'entendre continuellement parler de lui; Saint-Chamas, un député battant lui-même la grosse caisse autour de ses discours; Puyjolet. Descourtois, d'autres encore tous dévorés de l'ambition d'être quelqu'un, de jouer un rôle, de lire chaque matin leurs noms dans les échos et les chroniques des feuilles du boulevard.

Il y a là, en effet, un travers du temps qui prêtait à la comédie. Je regrette seulement que les types seuls soient vivants et que l'action ne soit pas déduite des caractères. Jordane, en somme, n'est pas un tapageur, mais un viveur. S'il se ruine, s'il risque de se déshonorer, s'il met sa femme en larmes et s'il compromet le mariage de son fils, ce n'est pas parce qu'il aime la réclame, le bruit, la notoriété; c'est parce qu'il aime madame Cardonnat. Dés lors, l'ac-

tion centrale ne répond plus à la donnée générale, et la pièce entière se déséquilibre. Il y aurait aussi beaucoup à dire sur la façon dont le fléau du tapage est présenté. Ce lléau est né évidemment de la presse à informations. De tout temps, l'homme a été vaniteux; seulement, aujourd'hui que des outils puissants de publicité ont été créés, la vanité se traduit par ce besoin de livrer sa vie à tous, d'être continuellement en scène comme un comédien, de donner son nom chaque matin en pâture à un million de lecteurs. Donc, dans la comédie de la réclame, qui reste à faire, il faudra mettre le journalisme en avant.

Je ne regarde les Tapageurs que comme un agréable mélange de toute sorte d'éléments. Ce que je loue beaucoup chez M. Gondinet, c'est la tendance très marquée qu'il montre à s'affranchir de la vieille formule dramatique. Ses deux premiers actes sont curieux à ce point de vue. On n'y trouve plus une scène filée ; le dialogue se casse en petits morceaux; ce ne sont que des entrées et des sorties, avec des mots jetés, des phrases dites en courant. L'action disparaît, se noie; nous sommes dans un véritable salon, écoutant une véritable conversation parlée. Dans le Club, j'avais signalé la manière originale de M. Gondinet comme une tentative naturahste intéressante. Aujourd'hui, il me semble que les Tapageurs affirment cette manière plus largement encore. Aussi, suis-je très heureux du succès II est désormais prouvé que l'action n'est pas indispensable au théâtre; un tableau de la vie suffit pour intéresser.

Jlaintenant, j'aurais de bien gros reproches à faire. Comme M. Gondinet soutient surtout ses pièces par son esprit paiisien, par ses mots, elles languissent un peu, dès que son esprit sommeille. Je suis pour la vérité des tableaux, pour les comédies vécues et non jouées; mais si la meilleure langue au théâtre me paraît être la langue parlée couramment, encore faut-il que cette langue soit réduite aux phrases typiques. Dans les Tapageurs, on parle trop pour ne rien dire; de là, une certaine fatigue, des moments d'ennui. C'est comme pour le mouvement, je trouve qu'on s'y agite beaucoup trop ; la vérité même demanderait qu'on ne gesticulât pas autant dans un salon. Le mouvement n'est pas la vie. En quelques traits plus forts, plus originaux, choisis avec plus de puissance, M. Gondinet obtiendrait, je crois, un relief plus grand ses cent petites touches, ses peintures essayées, lâchées, puis reprises, ce papillotage d'observations menues arrivent à danser devant le spectateur et à ne pas constituer un ensemble.

Enfin, je l'ai dit, mon blâme porterait particulièrement sur le manque de liaison entre l'action, le milieu et les personnages. Je comprends très bien le cas de M. Gondinet. 11 a senti combien la comédie d'intrigue étaitusée, il a éprouvé le besoin de renouveler la formule. Dès lors, il a pris en mépris l'action, il s'est juré de ne plus donner d'importance à la fable. Tout son effort a porté sur les milieux. Son but a été de peindre des tableaux parisiens : un club, une vente de charité, une soirée, une redoute; et il est arrivé que le public s'est intéressé à ces tableaux détachés, ce qui montre combien, d'une façon plus ou moins consciente, le public a un besoin grandissant de réahté au, théâtre. Malheureuse-

NOS AUTEURS DRAMATIQUES

ment, M. Gondiml s eu est tenu aux cadres: il a Luiuiié des personnages d'une manière charmante, il les a placés dans des milieux repro- <inils trts exactement; mais, lorsqu'il a dû les faire agir, il s'est contenté de tous les ^■ieux ponc ifs d'intrigue qui traînent. Son dédain do 1 intrigue sotte n'est pas allé jusqu';\ la supprimer tdut à fait; il en a gardé des lambeaux, peut-être IMHir ne pas trop heurter le public et se sauver par cette dernière concession, si les milieux vrais venaient à le compromettre C'est ce mélange d'intrigue banale et de milieux vrais qui empêche les œuvres de M. Gondinet d'être solides et supérieures.

J'ai déjà répété souvent que, pour moi, l'action était la résultante logique des personnages et des milieux. On ne peut pas prêter à des types réels des actes de pure imagination; c'est ainsi que la conversion de Jordane et de Raoul, au dénouement, fait sourire, parce que la nature humaine n'a pas de tes souplesses. Evidemment, au bout d'un mois, Jordane retournera chez ses maîtresses. Rappelez-vous le baron Hulot, cette superbe figure de Balzac, aussi grande (|ue les figures de Shal;espcare, .sinon plus srande. N'importe, je conclus en souhaitant un "très vif succès aux Tapageurs; il suffit que les cadres vrais soient acceptés aujourd'hui ; demain, nous aurons sans doute foute la vérité.

M. Edmond Gondinet vient encore de donner au théâtre du Palais-Royal un petit acte qui est toute une fine comédie. Les Convictions de papa mettent en scène un député fort amusant, et dont chaque mot a été accueilli par les applaudissements et les rires de la salle. Cela montre quelle mine féconde de comique serait la politique, si les auteurs pouvaient marcher hardiment sur ce terrain brûlant. Je suis certain pour mon compte que la coraédfe moderne est là, et là seulement on la trouvera, le jour où il sera permis de tout dire.

11 faut tenir compte à M. Gondinet des difficultés qu'il a dû rencontrer. Son député est tout juste le député permis par la censure. Nous avons déjà vu ce député dans Dora, dans le Secrétaire paninilier et dans plusieurs autres pièces. Si un auteur sort de cette silhouette facile et inoffensivc, il est immédiatement arrêté, et l'on réduit son personnage aux dimensions voulues. Je veux dire qu'il est défendu de fouillorl'homme politique trop à fond, d'en faire un type de (juelque puissance. On tolère une agréable plaisanterie, mais on empêcherait une création large et vivante.

Ce dont il faut louerM. Gondinet, c'est d'avoir su tirer un si habile parti du député en pâte tendre admis par la censure. 11 a d'abord inventé une fable ingénieuse. Flavignac a une fille, Marthe, qui est aimée du jeune Alcide. le fils du concurrent malheureux de son père; elle-même, le voit d'un œil tendre, seulement elle se désole^ car jamais Flavignac n'acceptera un gendre qui ne partageniil pas ses opinions. Alcide n'a pas d opinions. Il est prêt à partager tout ce qu'on voudra. Et le voilà à la piste des opinions de Fla-

vignac. Rude lâche, et qui suffit à toute la gaieté de la pièce.

L'A scène, naturellement, se passe à Versailles L'Assemblée est en séance, au beau milieu d'une crise ministérielle. Marthe, pour tout renseignement, apprend à Alcide que son père fait pnrtie du groupe Fléchinel. Qu'il étudie le groupe Fléchiiiel. Alcide court acheter une douzaine de journaux, et il revient avec les convictions du groupe Fléchinel. Mais, pendant sa courte absence, Flavignac a reparu, en déclarant qu'il appartient désormais au groupe Lalubize. Qu'à cela ne tienne, .\lcide relit les journaux et prend les convictions du groupe Lalubize. Troisième rentrée de Flavignac; la crise continue, il vient de fonder un groupe à lui tout seul, le groupe Flavignac; comme cela, dit-il judicieusement, si l'on choisit un ministre dans mon groupe, ce ministre ne pourra être un autre que moi.

On comprend l'effarement du painTe amoureux. Comment connaître les convictions du groupe Fla\ignac? Marthe elle-même no peut donner aucun renseignement précis. Une scène amusante est encore celle où Flavignac trouve Alcide dans son salon. Heureusement, il ne le connaît pas. Aussi le prend-il pour un reporter chargé par un éditeur de biographies de venir recueillir des notes sur lui. Et le voilà qui remet au jeune homme, feuille par feuille,' un dossier. Alcide est obligé d'entendre, entre autres histoires, comment une de ses tantes a trompé autrefois son mari avec Flavignac. La scène est finement menée; c'est de l'excellente comédie, comme on en voit rarement dans nos théâtres les plus littéraires. La vanité complaisante de Flavignac, la pose qu'il prend devant l'histoire, l'ahurissement d'Alcide, sont des traits du meilleur comique.

Je n'ai point encore parlé d'un autre personnage, le père Grenou. Celui-là est chargé de représenter les électeurs. C'est un vieux cultivateur madré qui soutient un procès interminable, au .sujet d'un héritage dont il jjaraît s'être emparé indûment. Il s'est installé chez son député, et il veut l'amener à jurer devant le tribunal qu'il est bien le parent du défunt, (o que l'iavignac ignore absolument. Je signale encore cette scène qui est un petit bijou de satire; je trouve même qu'on n'a jamais rien écrit de plus vif sur la matière. Ici. la comédie politique dépasse les limites tolérées d'habitude.

Ce ,père Grenoii sert au dénouement. Flavignac reçoit une lettre qui l'invite à se rendre chez le président, et il s'évanouit presque de joie en se voyant déjà ministre. Dans l'ivresse du triomphe, il jiardonne à ses adversaires, il consent au mariage de Marthe et d'Alcide: mais le père Grenou re|)araît, c'est lui qui a fait prier Flaviguiic de se rendre chez le président du tribunal. l';t,i)our comble de malheur, on a ])rofité de l'absence de Flavignac. à l'.Assemblée. pour l'invalider. .Mors, celui-ci accepte définitivement Alcide pour gendre, à la condition qu'il soutiendra sa nouvelle landidature, contre le père Grenou qui. lui aussi, déclare se porter candidat. 11 ne faut pas regarder ce dénouement de trop près. M. Gondinet, pour le talent duquel je me sens de la sympntliie. me permeltra-t-il de lui dire toute ma pensée? J<! trouve ([u'il emploie des moyens dramatiques un peu troj) ingénieux

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