‹ ThéâtreChapitre 115 sur 151 · MEILHAC ET HALÉVY · texte numérisé non relu

MEILHAC ET HALÉVY

une originalité. Sans doute, il serait fâcheux que d'autres auteurs dramatiques allassent s'ingénier à copier la Cigale; et ces auteurs tomberaient, que la chute me paraîtrait méritée. Seulement, puisque l'originalité réussit si bien au tliéâtre, en dehors do tout code dramatique, pourquoi d'autres originalités ne tenteraientelles pas de même le succès, sans s'embarrasser le moins du monde des traditions? Nous voyons les règles souffletées, aux grands applaudissements d'une salle. Cela doit nous retirer le peu de respect que nous aurions pu garder pour les règles.

Et remarquez que je ne vais même pas si loin que M-M.Meilhacet Halévy.io Cigale est un bon argument pour la cause de la liberté du talent, dont je me suis fait l'avocat. Mais j'estime que les choses n'en iraient pas plus mal, si, au lieu de ce sujet dégingandé, ils avaient choisi quelque histoire solide, se tenant d'un bout à l'autre. A force d'esprit parisien et de fme observation, ils arrivent à se passer tout à fait de charpente, qui plus est à gagner la gageure de lutter contre une charpente défectueuse. C'est là un tour de force que j'applaudis, sans conseiller à personne de l'imiter.

Xe comprennent-ils pas eux-mêmes la puissance que leurs œuvres prendraient, s'ils poussaient jusqu'au bout leur tendresse de la modernité et de la réalité? Ils ont l'amour de notre Paris et la connaissance de tous ses mondes, la touche légère et vive qui est nécessaire pour le bien peindre. Mais ce ne sont là que des outils. Il faudrait ajouter le^fond, je veux dire une grande carrure de sujet. Puisqu'ils empruntent les types et les dialogues à la vie réelle, pourquoi ne lui prennent-ils point aussi des histoires, au lieu de s'enfermer dans des intrigues qui ne supportent pas l'examen? Ils ne tiennent pas à la charpente; qu'ils choisissent donc alors, en même temps que des personnages vrais, une action vraie, bien simple, et ils écriront un chefd'œuvre, j'en suis certain.

Je sais bien que là est le difficile. Porter la réalité des faits au théâtre, c'est autrement grave que d'y porter la réalité des types et des mots. Si laCigaleA réussi, cela ^^ent de ce que le public a vu que les auteurs plaisantaient. Enfin, les temps arrivent où la tentative pourra sans doute être risquée. MM. Meilhac et Halé\'y auront eu l'honneur d'être les pionniers les plus hardis dans cette voie; et je ne serais pas étonné, s'ils faisaient jouer un jour la pièce que je demande, celle où la solidité du fond se joindrait à l'exactitude et à la finesse de la facture. Une telle œuvre serait digne de leur grand talent. En finissant, je crois devoir dire pourquoi je mets un tel entêtement à réclamer toute liberté sur la scène. C'est que je songea la génération d'écrivains qui grandit, cette génération qui fatalement renouvellera notre art dramatique. Or, l'obstacle le plus terrible pour un auteur qui veut écrire des drames ou des comédies, c'est le code que la critique entend lui imposer. Il lui faut accepter la vieille formule et laisser là toute originalité. Aussi ne me lasserai-je jamais, chaque fois qu'un argument se présentera, de prouver qu'on réussit au théâtre par la seule force du talent, sans avoir besoin de se plier à ce joug. Sans doute je ne donnerai du talent à per-

sonne Mais, si quelque nouveau venu en a, je le déterminerai peut-être à se lancer dans les tentatives originales. Ce sera ma récompense. J'aurai, à mon sens, fait plus dignement mon devoir de critique, que ceux d'entre mes confrères qui rappellent chaque jour les débutants au respect de je ne sais quelles règles.

Le Palais-Royal semble tenir un succès avec la pièce nouvelle de jI.M. Meilhac et Halévy : le Mari de la débutante. Le public a fait aux quatre actes dont cette pièce se compose un accueil différent : très chaud au premier, enthousiaste au second, chaud au troisième, légèrement froid au quatrième: et je demande à parler de l'œuvre justement au point de vue de ces façons d'être du public, car il y a làd'utilesobservations à faire.

D'abord, je donnerai une courte analyse de chaque acte.

Premier acte. Mina a été élevée par madame Capitaine, une ancienne Rigolette, qui est devenue une épouse sage. Or, madame Capitaine a donné à Mina une double éducation : les solides qualités d'une ménagère et les agréments d'une fille ; si bien que Mina hésite entre deux partis, épouser l'employé Lamberthier, ou se faire entretenir par le vicomte de Champd'Azur. Mais le sort décide, elle épouse Lamberthier.

Deuxième acte. On est à la mairie. L'adjoint Montdésir va marier Lamberthier et Mina. Il faut savoir que Montdésir est en même temps directeur d'un théâtre d'opérette. Or, au beau miheu d'un immense succès, son étoile vient de tomber malade, et il est au désespoir, lorsqu'il apprend que Mina a déjà chanté le rôle dans une petite salle. Il l'engage séance tenante, il emmène toute la noce au théâtre.

Troisième acte. Il se passe sur la scène même du théâtre de Montdésir. Toutes sortes de petits épisodes s'y produisent. Le seul fait important est que Lamberthier, casé par le régisseur dans une avant-scène du rez-de-chaussée, se fâche en voyant sa femme paraître devant le public, vêtue d'un costume très décolleté Il enjambe la rampe, et l'on doit baisser le rideau, au miheu d'un tumulte épouvantable.

Quatrième acte. Un an s'est écoulé. Chez les Lamberthier, les choses ont changé singulièrement. Mina a un succès fou ; les directeurs et les auteurs se la disputent. Quant à la transformation de Lamberthier, elle est plus complète encore : il a hôtel, voiture, secrétaire; il n'est plus dans le ménage qu'un bon administrateur, tirant le plus d'argent possible du talent de madame. C'est lui qui l'aide à répéter ses rôles, en indiquantes intentions égrillardes ; c'est lui qui accepte ou qui refuse les pièces que les auteurs viennent lire humblement. Cependant, il force Mina à congédier deux amoureux. Mais celle-ci a déjà pris pour amant le secrétaire de son mari. Il lui faut rompre, et la pièce finit brusquement par le départ du ménage pour l'étranger, où la chanteuse est engagée à des prix fabuleux. — ■

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Tels sont les quatre actes du Mari de la débitatnte. Comme on le voit, M,M. .Meilhac et Ilalévy continuent à s'alTranchir du code dramatique, en se moquant parfaitement de toute intrigue suivie et équilil)rée. Nous voilà loin des pièces bien faites de Scribe. Les auteurs présentent simplement au public une série de tableaux, réliés entre eux par un fil très mince, et qui casse même parfois. Ils n'ont au fond qu'un souci : traiter séparément chaque tableau avec le plus d'esprit et le ])lus de tjaieté possible, y promener des types pris sur nature, relevés d'une pointe de fantaisie parisienne. Quant aux péripéties, elles arriveront tant bien que mal, elles n'arriveront même piis du tout; et ()uant au dénouement, il sera n'importe lequel. L'intérêt n'est plus dans le mécanisme ingénieux des divers éléments de la comédie; il est dans la vivacité dans les peintures fines et vivantes de tableau-x traités isolément.

Cela est si vrai, qu'en analysant le Mari de la débutante, j'ai pu négliger un personnage important, le comte Escarbonnier, joué jiar Geoffroy. Cette incarnation nouvelle de M. Prudhomme, ce superbe imbécile qui traverse les quatre actes en faisant des discours, ce cocu magnifique que sa femme a abandonné et qui s'attendrit, en trouvant un amant de la dame dans le régi.sseur de Montdésir, est une excellente figure comique, d'un grand relief et très amusante; mais elle est absolument inutile à l'action, elle n'est nécessitée par rien et n'amène rien.

J'en dirai autant de Biscarat et de Marasquin, accompagné de ses quatre filles. Biscarat, que chaque nouvelle étoile enflamme, a fait sourire, parce qu'on a cru entrevoir le profil discrètement indiqué d'une personnalité bien connue dans le monde des théâtres. Marasquin et ses

Suatre filles ont été accueillis également comme e vieilles connaissances, car ils ont déjà servi plusieurs fois: MM. Meilhac et Ilalévy euxmêmes nous les avaient montrés dans le Roi Candaule. En somme, ce ne sont que des types qui défilent Ils n'apportent rien à l'intrigue; ils complètent une collection d'originaux parisiens, .l'insislo, parce qu'il y a là une nouvelle application, heureuse et applaudie, des idées que ie défends. Une fois de plus, il est prouvé que le stijet n'importe pas. que l'intrigue peut manquer, que les persouTiages n'ont pas même besoin d'avoir un lien quelconque avec l'action ; il suffit que les tableaux ofierts au public soient vivants et qu'ils le fassent rire ou pleurer.

Toutefois, le public est encore singulièrement ombrageux sur cert.iins points. Rien ne m'intéresse comme la façon dont une salle se comporte devant une œuvre <lrnmatique: et cela me ramène à l'examen des quatre actes, dont j'ai donné l'analyse plus haut.

La salle a été prise par le premier acte. II est réellement charmant d'un i)out à l'autre. J'ai déjà dit que MM. Meilhac et Ilalévy, dans leurs pièces, réussissaient toujours le premier acte, et cela s'explique par la façon même dont ils travaillent. Procédant par tableaux, ils mettent fatalement dans le permier l'idée qui les a frappés, le point de départ; cnsiiite, il leur faut se battre les flancs pour tirer des conséquences et arriver au dénouenn-iil. Rien n'est joli comme

la scènerdeîséduction,îloreque11e vicomte de Champ-d'Azur se penche sur l'épaule de Mina. assise à son piano, et lui promet un hôtel, une voilure, toute une vie de pare.sse et de luxe; Mina refuse d'abord, puis elle va céder, et la phrase du piano revient en mourant, avec une langueur voluptueuse. Cela est d'une fantaisie littéraire tout à fait exquise. Excellente scène aussi, la partie de whist qui décide du sort de Mina; si Lamberthier gagne, elle l'épouse; et il gagne, après lui avoir donné l'émotion d'une partie nulle.

J'ai dit qu'au second acte, la joie de la salle était devenue <le l'enthousiasme. J'aime pourtant beaucoup moins ce second acte. Il est très gai. mais d'une gaieté un peu grosse. Puis, ou l'a déjà vu. Sans parler de la noce d'UnCItapeau de paille d'Italie, l'adjoint Montdésir, auquel ses soucis de directeur de théâtre font perdre la tête, ne rappelle-t-il pas le juge de la Roule, qui mêle les couches de sa femme à l'affaire qu'on débat devant lui? La situation est identique, le rire est amené par les mêmes procédés. Examinez de près les deux actes, et vous serez frappé de la ressemblance. Sans doute, le public s'est tant amusé, précisément parce qu'il retrouvait un cadre connu Toute la force de la tradition est là. On a ri hier d'une chose, pounjuoi n'en riraiton pas encore aujourd'hui'? Rien n'est plus drôle, en effet, que cet adjoint fantasque, qui interrompt à chaque instant la lecture du Code pour s'inquiéter de son théâtre. D'autre part, la noce ahurie, affolée, la mariée qui chante la Petite Poularde avec sa couronne de fleurs d'oranger, l'effarement du mari, l'importance bête du comte Escarbonnier,élargissent le cadre connu et j' apportent des éléments nouveaux. De là, le grand succès.

Et ce qui prouve que la tradition ne suffit plus, c'est que le troisième acte a moins pris le public. Les dix à douze petits épisodes qui s'y suivent à la débandade, ne sont pas bien nouveaux. On a déjà vu souvent, d'ailleurs, la scène d'un théâtre regardée à l'envers, avec les coulisses retournées, le rideau se levant et découvrant, comme toile de fond, une salle emplie de spectateurs. Le grand succès a été le truc très simple qui montre les spectateurs de cette sallo dans trois états, d'abords immobiles et attentifs, jjuis commençant à s'agiter lorsque Lamberthier trouble le spectacle, puis tout à fait furieux, menaçant du poing, faisant voler les petits bancs On baisse simplement le rideau, qui découvre successivement, en se relevant, les toiles de fond, où les trois ét^ts du public sont peints d'une façon fort amusante.

J'arrive au quatrième acte, et j'insisterai, car c'est surtout celui qui m'a intére.ssé.

Je crois savoir que c'est là qu'il faut chercher l'idée première de la pièce. Les auteurs voulaient mettre à la scène un certain ménage d'artistes, la femme adorée du public, le mari battant monnaie avec cette adoration, homme charmant au fond, mais chez lequel l'époux s'est effacé pour faire place à un administrateur de premier ordre. Il est inutile de chercher si les auteurs n'ont pas trouvé leurs modèles dans notre monde contemporain. Ce qu'il faut diiv. c'est que la donnée était d'une grande origiifalité et j (|u'clle (levait fatalement tenter un jour des

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observateurs parisiens comme MM. Meilhac et Halévj-.

Ainsi donc, la donnée était très originale; j'ajoute qu'elle était très dangereuse. C'est sans doute ce que les auteurs ont compris, carils n'ont point osé l'aborder franchement. Je veux bien croire nue, s'ils l'ont réservée pour leurquatrième acte, s'ils l'ont étranglée et escamotée dans un dénouement au lieu de l'étendre dans toute une pièce, cela est simplement venu du désir qu'ils ont pu avoir de répmidre aux critiques qui leur reprochent d'habitude do terminer pauvrement leurs pièces; ils espéraient sans doute finir par un coup d'édat. La vérité n'en est pas moins qu'ils semblent avoir reculé devant leur idée première, que les trois premiers actes paraissent une préparation bien longue au quatrième; que la pièce, en somme, la pièce nouvelle, originale, hautement contemporaine et parisienne, était dans ce quatrième acte. Pour moi, la comédie s'achève juste au moment où elle commence. MM. Meilhac et Halévy n'ont pas plutôt abordé la situation capitale de leur œuvre, qu'ils tournent court et font disparaître leurs personnages, en les envoyant à l'étranger.

On a fait remarquer que le titre parle du mari d'une débutante, et non du mari d'une comédienne. Eh bien, j'attendrai alors la pièce qui doit suivre, la pièce originale, celle, en un mot, que nous promet le quatrième acte interrompu. MSI. Meilhac et Halévy sont tenus à l'écrire.

D'ailleurs, ils ont fait preuve d'une grande habileté, en promenant les spectateurs dans trois actes d'épisodes déjà connus, avant d'aborder la grosse affaire, celle qu'ils avaient sans doute depuis longtemps en notes dans leurs tiroirs, et qu'ils n'osaient risquer. Le public, en effet, est devenu subitement sérieux et un peu froid, quand il a senti où on le menait. Cela lui semblait raide : ce n'était plus pour rire, il de%inait où les observations avaient dû être prises, il flairait la réalité derrière la fantaisie. J'ai été vivement frappé de cette gêne subite, de cette défaillance devant le document humain.

Je n'en suis pas moins convaincu que la pièce aurait eu une autre allure, si le quatrième acte était venu après le premier acte, et si la pièce s'était ensuite magistralement développée. Nous y aurions perdu les actes très amusants de la mairie et du théâtre; mais ce sont là des actes connus, dont la perte, au point de vue littéraire, n'aurait pas été grande. En somme, ils n'apportent rien et ne laissent rien que le souvenir d'un éclat de rire, dont on ne se rappelle même plus bien la cause. On a ri, mais il serait difficile, le lendemain, de dire pourquoi.

Peut-être aurait-on sifflé le mari. Peut-être, en le présentant plus tôt dans son rôle d'administrateur, les auteurs l'auraient-ils suffisamment expliqué et imposé au public, à force de gaieté et d'adresse. En tout cas, ils auraient créé un type,; ce qui est le suprême triomphe au théâtre. ^

Me sera-t-rl permis de chercher une légère querelle à MM. Meilbac et Halévy? C'est au sujet du Mari de la débutante, qu'ils ont donné de

nouveau au Palais-Royal, après lui avoir fait subir une transformation complète. On se souvient que, lorsque la première version fut jouée, les trois premiers actes firent un grand effet; celui surtout qui se passe à la mairie. Puis, le quatrième acte, le dernier, faillit tout gâter. Les auteurs, sans crier gare, étaient entrés dans une peinture osée du mari d'une comédienne, se posant en administrateur du talent et de la beauté de sa femme. Cette peinture un peu crue, d'une férocité d'observation que des plaisanteries ne déguisaient pas suffisamment, glaça le public qui devint froid, presque hostile. Et j'avoue volontiers moi-même que cela détonnait à côté des autres actes, tous de pure fantaisie.

J'ai beau m en garer, la question de la convention revient toujours sous ma plume. Voilà, certes, un exemple dont les zélateurs de la convention pourraient abuser. Ils diraient : « Vous voyez bien qu'on ne peut pas tout dire au théâtre, puisqu'il suffit que des hommes du talent et de l'habileté de MM. Meilhac et Halévy mettent un mari peu délicat, pour compromettre toute une œuvi'e, qui marchait vers le plus grand succès. » Sans doute; mais il faudrait ajouter que le seul tort des auteurs était de recommencer une pièce, de manquer d'équilibre et de logique, de terminer par un coup de massue inattendu, au bout d'une simple plaisanterie agréable. On peut tout mettre au théâtre, et je ne fais que répéter ici l'opinion d'un célèbre auteur dramatique, qui à la vérité paraît avoir changé d'idée aujourd'hui ; seulement, il faut savoir tout mettre.

I C'est évidemment ce dont se sont aperçus i MM. MeiUiac et Halévy. Ils ont retiré le dçrnier acte, peut-être avec la pensée d'en faire plus tard le point de départ d'une auti-e pièce. Puis, I ils ont décidé que le Mari de la débutante resterait une simple fantaisie, sans aucune portée d'observation. Rien de plus raisonnable, en somme. Pourtant, cela m'a surpris, et c'est ici que je cherche querelle aux auteurs. Je crois qu'on ne doit jamais toucher à une œuvre qui a été jouée. Elle est bonne ou mauvaise, peu importe: du moment où elle appartient au public, il faut la conserver avec ses qualités et ses défauts. Je doute même qu'on ait intérêt à la raccommoder, car il n'y a pas d'exemple qu'une œuvre ainsi retapée ait pris une solidité plus grande. Il vaut mille fois mieux employer à un nouvel ouvrage le temps qu'on perd à vouloir équilibrer un ouvrage qui boite -de naissance.

Voyez le cas présent. Le Mari de la débutante est plus homogène peut-être; mais le voilà sans relief, sans ce relief des défauts qui tire souvent une œu\Te de sa médiocrité aimable. La pièce aujourd'hui reste une fantaisie, dont certains détails sont amusants; seulement, elle est inférieure à d'autres fantaisies de MM. Meilhac et Halévy, ce qui la met à un second rang. On sourit, on'ne se fâche plus ; cela est grave. Il est vrai que mon goût bien connu de la perversion nie rend un très mauvais juge. Moi, je l'aimais beaucoup, cet ancien dernier acte, sacrifié à la première froideur du public, et je poussais le» choses jusqu'à prétendre qu'il était le seul original et nouveau. Donc, quitte à ce que la pièce

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restât d'un ensemble défectueux, je l'aurais gardé. Cela pouvait être mauvais, mais cela n'était pas ordinaire. J

Samuel Brohl, la comédie en cinq actes et un prologue que M. Meilhac a tirée d'un roman de M. Clierbuliez, n'a pas réussi à l'Odéon.

Il s'agit du fils d'un aubergiste, Samuel Brohl, qu'une princesse russe, laprintesseGulofl'.achète a son père en Galicie, dans un but plus ou moins avouable. Plus tard, Samuel Brohl fausse compagnie à la princesse, court le monde, fait tous les métiers, finit par voler les papiers d'un certain Polonais, le comte Abel Larinski, qu'il a peut-être assassiné. Ce point de l'histoiic reste louche. Et voilà le comte Abel Larinski (pii cherche à couronner sa carrière en épousant la fille d'un savant chimiste français, mademoi- 6, lie Antoinette Jloriaz. Il y arriverait, car la jeune personne est singulièrement romanesque, si la princesse Guloff ne venait le démasquer et si un bon jeune homme, un cousin amoureux de sa cousine, ne le forçait à rendre certain portrait et certaines lettres, ce qui permet à Antoinette de rentrer dans la prose.

Evidemment, ce sujet est d'une originalité médiocre; mais, en somme, il en valait un autre, et un homme de l'expérience de M. Jleilhac pouvait en tirer une pièce agréable. D'où vient donc que l'œuvre a été si mal reçue? Les raisons me paraissent assez comjilexes.

D'abord, le personnage de Samuel Brohl aurait demandé un développement plus large et plus original. J'ai bien deviné quel héros avait rêvé le romancier, un gredin compliqué d'un artiste et d'un dévot, une de ces natures entortillées où le pire se mêle ft l'excellent, très capable de s'agenouillerpassionnément devant une jeune fille et de lui voler sa dot; en un mot, un aventurier qui a lu Byron et qui met de l'art dans ses escroqueries. Malheureusement, une bonne moitié de tout cela a été perdue dans la comédie. Samuel reste en partie inexpliqué. 11 ne tient plus à la terre; il s'efface dans le gris; on ne le déteste ni on ne l'aime. On bâille, voilà tout.

Et il en est de même pour les autres personnages. Que nous font tous ces gens-là? Est-ce que nous les connaissons? Pour sûr, ils n'appartiennent à aucun monde. On a beau nous dire que Moriaz est un membre de l'Institut; qu'Antoinette est une demoiselle romanesque, mais honnête: que le cousin a un cœur d'or : nous n'en sommes pas convaincus, parce que tous restent pournousàTétat d'ombres indécises, llssemblent s'agiter derrière une mousseline. Ils n'ont ni os ni muscles. Cesont de vagues formes qui flottent de l'autre côté de la rampe et où nous ne trouv<ins rien d'humain. De là le grand froid, l'ennui du public. Un lien d'humanité, de fraternité, no s'établit pas entre la scène et la salle. Les plus jolies choses se perdent, les spectateurs finissent par devenir hostiles et injustes.

.l'ai lu que la salle, le premier soir, s'était montrée nerveuse et goguenarde, dès le commencement. Cela est radicalement faux. Jamais, au contraire ,'je n'ai vu, une salle mieux disposée.

Et pourquoi aurait-elle été méchante, grand Dieu ! M. Clierbuliez n'a pas un ennemi, personne ne le discute, les personnes distinguées lisent ses romans et se pâment; il est connu comme un do nos romanciers les plus moraux, les plus délicieusement doués, les plus dignes de figurer sur la table d'un salon. Ajoutez qu'il règne à la Bévue des Deux Mondes et que l'Académie lui garde depuis longtemps un fauteuil. Quant à M. Meilhac, il est adoré du public des premières représentations, et l'on a tellement 1 habitude de l'applaudir, qu'on a waiment souffert, l'autre soir, de lui marthander le succès.

Donc, personne n'était venu pour siffler, et les auteurs, très sympathiques, n'avaient pas derrière eux une meute affolée et grondante. Si !e public a fini par rire et se fâcher, c'est qu'il était las de s'ennuyer. J'ai déjà constaté cela plusieurs fois. Le prologue n'est pas aussi original qu'on l'annonçait; mais c'est encore le meilleur tableau, et on l'a écouté avec plaisir. Ensuite, la pièce commence; le premier acte est d'un ennui à faire pleurer; le second n'est guère plus amusant, il faut en attendre la dernière scène pour arriver à une situation dramatique, la rencontre de Samuel et de la princesse GulolT. Puis, le troisième acte rentre dans le brouillard. C'est alors que des signes d'impatience se sont manifestés parmi les spectateurs. Ils s'étaient montrés jusque-là d'une tolérance parfaite, attendant toujours. Comme rien ne venait, ils ont tâché de s'égayer eux-mêmes. Lorsqu'un public en arrive à ce point, il tourne tout d'un coup à la férocité. Et les choses se seraient très mal terminées, sans le quatrième acte.

Au quatrième acte, heureusement, se trouve une belle scène, l'explication entre Samuel et Antoinette, lorsque la princesse Guloff a tout appris à cette dernière. Supérieurement jouée, cette scène a sauvé la pièce d'un désastre complet. On a beaucoup applaudi et rappelé deux fois les artistes. C'était, dès lors, une partie perdue honorablement. 11 est fâcheux que le cinquième acte soit banal, car une victoire était même encore possible.

Je tâche d'être absolument juste et de donner un procès-verbal exact de la soirée.. Il faut insister sur ce fait que la pièce est remplie de charmantes choses, d'épisodes adorables, mais que tout cela ne passe point la rampe, iiarce que lu pièce no vit pas, parce que les personnages sont en l'air, à plusieurs mètres du sol. La réalité manque, l'illusion ne peut se produire.

Ce que je veux constater encore, c'est que l'expérience, cette fameuse expérience qu'on jette au théâtre dans les jambes de tous les débutants, est en somme une bien pauvre chose. \'oici M. Meilhac, par exemple : il a derrière lui vingt succès, il a grandi sur les jilanchcs, il connaît toutes les re.ssources du métier, et l'on est mal venu à prétendre qu'il n'est bon qu'à bâcler de petites pièces, caril a écrit Froufrou, la Boule, d'autres pièces en (piatre ou cinq actes, qui comptent parmi ses meilleures. Eh bien, Samuel Brohl est plein des inexpériences les moins excusables. La pièce ne procède que par récits; à chaque instant, les personnages entament des histoires interminables, et ils racontent les mêmes choses deux ou trois fois.

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sans se lasser. On a Tini par rire. On a ri également d'un domestique qui, tous les quarts d'heure, paraît avec une lettre sur un plateau; ce plateau devenait comique, cette ficelle des lettres ainsi employée coup sur coup tournait à lafarce. Si Samuel Èrokl étaitsignéd'uu nouveau venu, co.mme on renverrait ce nouveau venu à l'école, en lui disant d'étudier MM. Dumas, Sardou, Meilhac et Halévy I Mais, avec M. Meilhac, il faut bien confesser que la prétendue science dramatique se réduit simplement à ceci : il y a des pièces qui ennuient et il y a des pièces qui amusent.

Je traiterai la question de moralité avec M. Chorljuliez. Si j'ai bien compris la morale qu'on doit tirer de Samuel Brohl, c'est qu'une jeune llUe ne doit pas être romanesque; quand on est romanesque, on court le risque de s'éprendre d'un aventurier, terrible leçon qui doit faire réfléchir les demoiselles rêveuses, guettant à leur fenêtre la venue d'un Prince Charmant. Certes, j'applaudis vivement, car je suis pour les réalités de la vie. Soyez à terre, voyez la prose.

Mais je crains fort que mademoiselle Antoinette Moriaz n'ait longtemps nourri sa tête folle des romans de M. Cherbuliez. Elle a certainement dévoré en cachette le Comte Koslia, Paul Méré, r Aventure de Ladislas Bolski et les autres ; peut-être même les a-t-elle lus ouvertement, devant son pçre, car il est entendu que les romans de M. Cherbuliez peuvent être mis entre toutes les mains. Et voyez les ravages, dans cette jeune cervelle ! Cette littérature aventureuse, ces histoires d'êtres excentriques, ces personnages et ces sentiments alambiqués, tout ce clinquant de l'idéal a donné à Antoinette le dégoût de la vie commune; elle ne sait rien de l'existence, elle dédaigne son cousin qui est le bonheur, elle va se jeter dans les bras d'un gredin, par amour de l'extraordinaire. Vraiment, M. Cherbuliez est bien coupable. Il constate luimême ovi conduit la lecture de ses romans; il voit quel est le résultat de sa prétendue morale, de ce fameux idéal qui relève les âmes, dit-on. Pour moi, il.les abaisse, il les trouble et les affadit. Il n'y a qu'une bonne éducation, celle de la vérité. Qu'on mette entre les mains d'Antoinette les œuvres de Balzac, et on en fera une femme.

Je n'en ai pas fini avec M. Cherbuliez, car je n'ai point encore parlé de l'Aventure de Ladislas Bolski, la pièce en cinq actes jouée dernièrement au Vaudeville. Dans cette ceuvre, l'homme de théâtre, l'adaptateur a été M. Maquet.

En deux mots, voici la pièce. La comtesse Bolska, dont le mari, le père, les frères sont morts pour la cause de l'indépendance polonaise, a encore un fils, qu'elle a élevé dans l'ignorance de l'histoire de son pays et de sa famille. Mais il apprend tout et il veut aller se battre. Comme il aime une dame russe, madame de Liéwitz, il la sacrifie à son patriotisme. En Pologne, il retrouve cette dame, et lâchement, pour obtenir d'elle une nuit d'amour, il se couvre de honte. Quand il revient à Paris, sa mère le maudit; d'autre part, il apprend que madame de Liéwitz, au lieu de se donner ellemême, dans la nuit qu'il a si chèrement payée, s'est. fait remplacer par sa femme de chambre. Telle est l'aventure de Ladislas Bolski.

Le sujet se prêtait beaucoup plus à la forme dramatique que celui de Samuel Brohl. Aussi le succès a-l-il été moins discuté. Les premiers actes, ceux où vibre la corde patriotique, ont soulevé de chaleureux applaudissements; toutes les fois que la patrie est en jeu, l'effet est certain. Le dernier acte est malheureusement venu tout gâter. Une protestation générale a accueilli l'histoire de la femme de chambre. C'est la même situation qu'on a si joliment sitflée, dans le Bouton de rose; et encore, moi, j'étais en pleine farce. Il paraît, décidément, que le public de nos jours ne goiite plus les bons contes de nos pères. A la seconde représentation, 1\IM. Maquet et Cherbuliez se sont hâtés de supprimer l'intervention égrillarde de la femme de chambre; de sorte que leur dénouement ne signifie plus rien et qu'il n'y a plus d'aventure, dans l'Aventure de Ladislas Bolski.

Je ne défendrai pas le joli rôle de la femme de chambre, car cela achèverait de me faire passer pour; un homme sans mœurs. Mais, en vérité, je crois que la seule faute des auteurs a été de ne pas assez préparer ce coup de scène. Il a surpris le public, qui ne se méfiait de rien; de là l'indignation. Autrement, l'histoire est curieuse; elle montre bien le parfait mépris de madame de Liéwitz, et elle est une leçon cruelle pour Ladislas, qui voit lui échapper jusqu'au prix de sa honte.

En somme, l'Aventure de Ladislas Bolski est encore la meilleure pièce qu'on ait tirée des romans de M. Cherbuliez. Le Comte Kostia, si ma mémoire ne me fait pas défaut, a été autrefois accueilli très froidement au Gymnase. Samuel Brohl vient de tomber à l'Odéon. Reste la pièce du Vaudeville, dont deux actes sui cinq produisent un grand effet.

MM. Meilhac et Halévy ont fait, avec leurs œuvres aimables, une bien rude besogne contre les charpentiers dramatiques, ces fameux ouvriers qui avaient la prétention de fabriquer la pièce parfaite et définitive. Les auteurs de la Petite Mère, de la Boule, et de tant d'autres succès, ont donné un coup de pied dans le code de Scribe, qui a volé en éclats, et dont les débris ne sont pas même bons pour faire un acte de vaudeville. Tout est démoli, c'est déjà un joli travail. Je sais bien que, maintenant, il faut reconstruire, car les pièces de MM. Meilhac et Halévy, si charmantes, d'un esprit si fin, ne sont malheureusement que des tableaux reliés entre eux par des invraisemblances. Ils ont parfaitement compris que la vie réelle devenait indispensable au théâtre, et ils ont servi la vie réelle au public en tranches minces; seulement, l'ensemble n'a pas de sohdité, les vues générales manquent, la carcasse est la première venue, un simple motif à scènes spirituellement observées. Puis, pour ne pas trop effrayer le public, tout cela reste en l'air, dans une humanité de carnaval, qui peut être bête, méchante et cynique, sans qu'on en pleure.

A propos aes couvres de MM. Meilhac et Halévy, j'ai dit quelle serait leur force, s'ils voulaient porter, dans le sujet lui-même, l'ob-

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servation et la logique qu'ils mellent dans les détails. Parmi les sollises (lu'oii me prêle, on affirme que je demande au lliéâtre une suite de tablisoix réels, jetés au hasard et sans lieu solide. La vérité ist que j"ai pu constater, comme un s> iM]»tonie caracléristiiiue, le succès de certaines pièces, ainsi construites. J'ai applaudi le Club. bien que l'œuvre soit peu d'aplomb sur s(!S trois actes; j'ai triomphé, lorsqu'on a lire certains drames de romans célèbres et que ces drames ont bruyamment réussi, malgré leur évidente infériorité. Quand on sou lient une cause, on prend les ar{,aiments qu'on trouve. Il est certain qu'un mouvement se produit, qu'une transformation a lieu. Demandez aux auteurs et aux directeurs. Le public ne se soucie plus des pièces bien faites, et va d'instinct aux ]>iè(-es (|ui lui apportent des tableaux de la vie (quotidienne, plus ou moins amenés jiar des invrai.senjblances et déguisés par de la fantaisie. iMais ce serait un véritable désastre, si le mouvement s'arrêtait là. car notre théâtre national pataugerait au milieu de ruines.

Dans toute évolution, il y a au moins deux phases, la phase de démolition et la phase de reconstruction. Or, je l'ai dit, nous en sommes à cette heure où, le terrain étant déblayé, il faut rebâtir. C'est une grosse affaire. Evidemment, la réalité monte sur la scène, il est clair que le public supporte chaque jour une somme de vérité plus grande. La preuve est faite. 11 s'agirait rnaintenant de ne pas s'en tenir à des tableaux séparés, de faire que chaque acte soit une des facesréellesd'uiisujet.d'écrireenun mot l'œuvre complète, logique, allant d'un blix; de l'exposition au dénouement. Nous avons bien les cadres exacts, mais il nous faudrait aussi les personnages exacts, avec leurs actionsetleurs caractères. On peut rêver un drame d'une grande simplicité, puissant par la solidité do sa structure, mettant sur les planches la vie telle qu'elle est. en une série de tableaux qui découleraient logiquement les uns des autres. Ce serait le chef-d'œuvre.

Je parlais plus haut des pièces qu'on tire de certains romans et qui réussissent. Ces pièces font ma grande joie, car elles son t des arguments décisifs contre les Ihéoi'ies de certains critiques. Je veux bien qu'elles ne constituent ])us des œuvres de premier ordre ; j'admets même qu'elle ne valent pas grand'cho.se. Alors, pourquoi réussissent-elles? qu'on m'explique cela. Elles vont contre toutes les idées admises, ellessontla négation des règles posées j)ar les défenseurs des pièc«s bien faites. D'abord, elles restent fatalement obscures et embrouillées, étant tirées de romans dont des ptissagcs entiers ont dû être sacrifiés; ensuite, elles n'ont qu'une action assez pauvre, sans cesse encombrée d'épisodes; et je ne parle pas des situations qui se répètent, des longueurs de l'exposition, de toutes les recettes, «le toutes les ficelles mal employées. Et on les applaudit, et elles ont des centaines de représentations 1 II faut donc qu'elles portent en elles une force.

Prenons le A'abab. par exemple. Le voilà en route pour la centiéinc. et la salle reste comble. Ou dira que le grand bruit Hu roman a fait le succès de la pièce. Sans doute, mais le fait n'en est pas moins là : une piwe qui ne se pique pas

d'être une pièce fabriquée dans les règles, a aujourd'hui le grand succès qui était réserve autrefois aux œuvres seules des grands charpentiers. Imaginez que l'expérience se répète, qu'après le .\abab, tous les romans d'Alphoasi- Daudet et d'autres romans encore fournissen! des drames, et que ces drames soient acclarat-par le public. L'avenlure est possible, je saimême qu'on travaille en ce moment à la réaliser. Dès lors, vous voyez l'importance du mouvement. C'est une véritable invasion du théâtre par les romanciers, ces romancieis que les critiques dramatiques ont méprisés si longtemps; car vous n'ignorez pas qu'il suffisait d'avoir écrit des romans pour être une vraie bûche comme auteur dramatique. Le code le voulait ainsi.

La question se pose donc nettement. Admettez que des pièces tirées de certains romans se produisent et obtiennent de grands succès. .Aussitôt les .lirecteurs.quine boudent pas contre les liiliis rrci'ttes, se lancent dans cette voie: et voilii riMivaliissement accompli. Naturellement, ces éveutualités ne sauraient faire rire les charpentiers qui travaillent sur l'ancien patron ; on bouscule leur besogne, on détourne le public de l'article qu'ils tiennent; ils ont le droit d'être mécontents, de trouver que le public devient idiot et qu'il s'amuse en dehors de toutes les régies. La bataille est engagée, on verra bien de quel côté restera la victoire.

Je le dis une fois encore, js ne m'illusionn.pas un instant sur la valeur que peut avoir une pièce tirée d'un roman. Le drame doit avoir sa vie propre. Seulement, à l'heure de transition que nous traversons, quel argument que le succcs (l'une de ces pi(?ces ! comme il répond à toutes les objections faites par nos advereaires : comme il ferme la bouche aux défenseurs de la convention ! Puis, rien de meilleur pour l'éducation du public. Et c'est ici le point important, sur lequel je veux insister.

Souvent, j'ai réfléchi à ce mouvement naturaliste (jui s'accomplit au théâtre. Le grand péril est de dépayser trop brusquement les spectateurs. On a fait un code de ce qui est jjermis et de ce qui n'est pas permis sur la s<èno. Or, il est toujours très dangereux de se risquer dans ce qui n'est pas permis, surtout lorsqu'on rêve d'apporter tout ce qui est défendu. A ce point de vue, les pièces tirées des romans deviennent d'une tactique excellente. En effet, elles permettent d'oser beaucoup et de tâter le j)ubli( . Les épisodes des romans sont connus, la salle les attend, et ils perdent dès lors de leur danger. quand ils mettent sur les planches un tajileaii nouveau. Dès qu'un drame tiré d'un livre esl annoncé, on s'étonne, on se récrie; pas possible, telle situation est trop vive, tel pei'sonmige sera hué; puis, quand la situation et le personnage ont passé, un pas est fait, dans l'acceptation de toutes lt!s vérités. 11 y a sans doute des escamotages, mais peu inq)orte; je parle ici des idées reçues, de cotte croyance qui faisait du théâtre un monde à part, et qui peu à peu cède devant certains succès.

Laissez les fait« s'accomplir, attendez que d'autres adaptations réussissent, et vous verrez quel bélier le roman naturaliste, mis à la scène, aura été contre les conventions actuelles. Cela

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sans doute ne donnera pas une grande œuTro, mais au moins toutes les sottises dont on nous assourdit seront par terre. Ensuite, comme le public sera Iwbilué, et ooninie la critique aura reçu des leçons, il deviendra possible de risquer le drame moderne, dans sa logique et dans sa vérité.

Je ne prêche ni ne pontifie, comme des sots m'en accusent. Je tâche simplement d'étudier ce qui se passe et de prévoir ce qui sera demain, en m'appuyant sur ce qui a été hier. En critique, il faut se contenter d'être un observateur, si l'on veut ensuite raisonner juste. Jamais un critique n'a eu une influoiice. jamais il n'a déterminé un mouvement, liais un critiiiwe. l(irs(iu'il constate les faits et cherche leur cncliainement logique, peut arriver à déterminer l'impulsion de son

temps; et, dès lors, s'il ne crée pas le mouvement, il le suit et marche avec lui à l'avenir. Je prendrai une comparaison. Imaginez un mécanicien qu'on met en présence d'une machine inconnue, très compliquée. D'abord, il ne peut en comprendre le travail ; c'est une confusion de roues, de pistons, de leviers. Puis, par l'étude, peu à peu, il se rend maître du mécanisme, il fmit par savoir d'où vient le mouvement et où il aboutit. Dès ce moment, tout en no pouvant changer le travail de la machine, il l'expliquera et indiquera mathématiquement le produit final. Eh bien, en critique, je voudrais être ce mécanicien. Le siècle ne m'appartient pas, je n'ai aucune ambition imbécile de le conduire; seulement, je tache de me rendre un coni])te exact du travail du siècle et dte savoir où il va.

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Le Cluh, la pièce en trois actes de Mil. Gondinet et Cohen, que vient de jouer le \audeville. est une preuve nouvelle qu'un mouvement très accentué vers les scènes de la vie quotidienne se produit en ce moment au théâtre.

Lorsque j'ai parlé de la Cigale, j'ai déjà constaté cette tendance de faire de chaque acte un tableau particulier, coupé dans la réalité. L'intrigue importe peu et n'est qu'un prétexte. Ce dont il s'agit, c'est de mettre sur les planches, dans un cadre scrupuleusement vrai, un coin original de notre société, savamment analysé. Nous allons retrouver cette formule dans le Club, et apphquée avec plus de précision et |)lus de vigueur encore que dans la Cigale.

J'ai dit que l'intrigue importait peu. Il faut pourtant en parler. M. Roger de Savenay aime madame Jeanne de Mauves, une jeune femme dont le mari, Fernand, commence à se déranger avec une certaine madame de Morannes, qui, du monde, est tombée dans le demi-monde. Ajoutez que cette femme est une fort méchante créature. Dans un bal masqué, elle vient de réussir à être la cause d'un duel entre Roger et M. de Morannes; qui vit au club, séparé d'elle, plein d'une philosophie rare. Aussi refuse-t-il carrément de se battre pour sa l'emnr La dame alore pousse Fernand contre Roger le mari contre l'amant, en laissant croire au pi'emier que Roger a risqué de se rompre le cou à Etretat, en descendant une falaise à pic pour la voir quelques minutes sans témoins. La vérité est que Roger a précisément accompli cet exploit, afin de se jeter aux genoux de madame de Mauves, de sorte qu'il ne veut pas détromper le mari, et que le duel aurait heu, si l'on ne confondait madame de Morannes, et si madame de Mauves ellemême n'ouvrait les yeux de Fernand, (pii revient a elle.

Mon Dieu ! cette histoire ne vaut ni plus ni moins qu'un autre. Si l'on y ajoute un deuxième

ménage, les Pibrac, un homme sédentaire et bon enfant, une femme nerveuse qui se croit toujours trompée, on verra qu'il y a là les éléments ordinaires d'une comédie banale, du comique, du sentiment, une pointe de drame. Mais je doute vraiment que cette histoire toute seule eût beaucoup récréé le public, car elle est lasse de traîner partout. Aussi la volonté bien arrêtée des auteurs était de ne pas s'en contenter. Elle leur a suffi pour leur premier acte, l'acte d'exposition. Dès le second acte, ils ont voulu autre chose.

C'est ici que pointe l'originalité de leur pièce. A coup sijr, leur première idée a été de mettre l'intérieur d'un club à la scène. On sait que les femmes n'entrent pas dans un club, ce qui rendait le tableau d'un maniement difficile. Ils n'en ont pas moins très bravement accepté le cadre, comptant sur la curiosité du public, des femmes surtout, pour venir voir sur les planches ce terrible club, où elles ne peuvent mettre les pieds, et qui leur enlève leurs maris. Le calcul était plein de malice, il réussira certainement. D'ailleurs, si les femmes ne pénètrent pas là, on y parle beaucoup d'elles. Et c'est alors seulement (]ue les auteurs ont cherché une intrigue qui pût avoir un écho dans un club. Roger, Fernand, M. de Morannes, sont nécessairement membres du club en question, ce qui justifie l'emploi du cadre. La pièce, d'ailleurs, pourrait avoir pour moralité que les maris ont tort de délaisser leurs femmes, et qu'ils feraient mieux de passer leurs soirées au foyer conjugal.

Le cadre une fois justifié, le tableau devient d'un vif intérêt. D'abord, le décor est d'une exactitude extrême. Ensuite, les scènes sont vécues, je veux dire qu'elles se déroulent avec le mouvement des conversations véritables. On n'imagine pas aven quelle science MM. Ginidinel et Cohen ont agencé les vingt ou trente épisodes qui emplissent l'acte C'est un va-et-vient continu, des mots jetés, un entre-croisement de dialogues qui reproduit merveilleusement les

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causeries coupées d'un cercle. Tous les types ordinaires des clubs sont réunis et finement étudiés. On joue, on fume, on cause, on rit. Il y a là un coin de vie moderne absolument photograiihié. Il faut beaucoup louer les auteurs, qui ont O.SL' risquer la tentative, et le théâtre, qui a réalisé ce prodige de mise en scène.

Tout autre cadre, d'ailleurs, aurait pu servir. C'est le point sur lequel je vetix insister. Je pourrais citer vingt autres tableaux à prendre dans notre existence quotidienne. Et les auteurs du Club ont tellement bien compris la puissance des spectacles vrais, que, pour leur troisième acte, ils ont ciioisi de nouveau un cadre, celui d'une vente de charité. FJien de plus frais ni de plus joli : les daines jouant aux boutiquières, les jeunes filles changées en marchandes de cigares et d'allumettes, toute cette fièvi-e rapace que les femmes savent déployer au profit des pauvres. Imaginez le troisième acte sans ce cadre, et vous comprendrez combien il serait pâle.

Voilà donc où nous en sommes. On relègue l'intrigue au second plan. La grande affaire, c'est de porter au théâtre les tableaux qui nous frappent dans la rue, dans les salons, chez les pauvres comme chez les riches. On sent que la mécanique théâtrale a été retournée sur toutes les faces, que les combinaisons sont connues, qu'il est temps de tenter sur le public un autre intérêt, celui de la reproduction exacte de la vie. Les auteurs vont là par instinct, et ils s'y précipiteront de plus en plus, malgré eux, obéissant plus ou moins consciemment au mouvement qui les emporte. Pour ne citer que quelques pièces, après l'Ami Frilz, nous avons vu Pierre Gendron, nous avons vu la Cigale, nous venons de voir le Club, et nous en verrons bien d'autres, car la série ne fait que commencer.

Je tiens à constater que le Club est encore plus audacieux que ta C/ga/p. MM.Meilhac etHalévy, en effet,sesaii\riii |i;irli'iirl;inUiisii'; ilsajoutent à la réalité inn- pi. ml.- «le t.ivr,' r\,|iiise, qui explique le sue 'S. AviT ."\IM. (loiidiiict et Cohen, rien de cela; leur club et leur vente de charité sont peints dans des couleurs strictement justes, sans aucun écart d'imagination. Cela est ainsi. Si les deux tableaux plaisent, c'est par leur exactitude elle-même. Aucune note forcée. Et je trouve là un argument bien fort, l'argument du puissant intérêt qu'offre la vérité toute nue. On dit que le public ne veut pas voir au théâtre ce qu'il voit tous les jours : cela est faux, car j'ai remarqué au contraire le mouvement profond que détermine dans une salle un décor exact, une scène photographiée, un cri juste. Il n'y a qu'une puissance indiscutable au théâtre, la vérité

L'heure approche évidemment où le mouvement naturaliste, que je m'obstine à annoncer, se développera au théâtre. Quand la chose crèvera les yeux, on finira par la voir.

Depuis longtemps, la cause est gagnée dans le Toman. A cette heure, le roman n'est plus qu'un procès-verbal. Et je citerai comme unique preuve le IVabab, cette suite de tableaux parisiens si profondément intéressants qu'Alphonse Daudet vient de publier. Le romancier a pris tous les documents humains qu'il a pu ramasser autour de lui, et il s'est efforcé ensuite de souder^le plus

simplement possible ces documents les uns aux autres. Son œuvre est d'autant mieux composée qu'il en a déguisé davantage la composition. Ce n'est plus que le large courant de notre existence contemporaine. On pourrait mettre un nom sur chaque figure, on se sent coudoyé par les personnages, on entre en pleine analyse. Certes, nous voilà bien loin de Noire-Dame de Paris, et des Trois Mousquetaires. 11 y a là, en dehors du style, en dehors de la volonté même de l'artiste, un souffle nouveau. Eh bien, c'est justement ce souffle qui commence à souffler au théâtre, et qui ne tardera pas à devenir assez violent pour emporter les anciennes formules conventionnelles.

Maintenant, est-ce à dire que le théâtre sera un simple tréteau à tableaux vivants? Non, certes. Je crois aussi à la toute-puissance de l'action, seulement de l'action logique, nettement déduite du caractère des personnages. Si vous voulez connaître mon opinion bien franche sur le Club, c'est que le deuxième acte est un peu long et cassé en trop petits morceaux. On sent que l'action est là pour le cadre; les épisodes, d'un ton fatalement uniforme, fatiguent à la longue, d'autant plus qu'on pourrait les supprimer sans nuire à rinlrigue. Cela vient de ce que les auteurs dramatiques n'entrent pas encore franchement dans la formule naturaliste et tâchent de se faire pardonner leur tentative d'analyse, en gardant les combinaisons usées du théâtre d'hier.

Il ne faut pas moins avoir une grande reconnaissance à MM. Gondinetet Cohen, qui viennent de remporter une victoire utile. Maintenant que le Vaudeville a réussi en montrant un club, nous allons voir des intérieurs de marchés, de gares, de tous les lieux publics ou privés. Le succès, voilà l'argument décisif pour bien des gens.

Certes, les Tapageurs, que vient de jouer le Vaudeville, auraient pu, dans les mains d'un charpentier dramatique, devenir une pièce d'intrigue et d'action, presque un drame noir.

Imaginez un homme du mcilliMir monde, député de talent, grand orateur, M. de Jordane. Il a épousé sur le tard une charmante femme, Clarisse, qui s'est laissé séduire par le bruit qu'on fait autour de lui. Mais M. de Jordane, tout en aimant et en estimant sa femme, n'a pas rompu avec ses habitudes de viveur; il a des maîtresses, il est de tous les plaisirs parisiens. Clarisse souffre en silence jusqu'au jour où son mari, entraîné par une passion pour la belle madame Cardonnat, la femme d'un lumeur d'affaires véreuses, compromet son lumhour en couvrant de son nom les spéculations de cet escroc. Elle surprend son mari avec sa maîtresse, chez le prince Orbeliani, dans une do ces fêtes où les honnêtes femmes ne vont pas. Dès lors, le drame éclate. L'ancien ministre Rridier, l'homme impeccable de la pièce, refuse sa fille Geneviève à Raoul, le fils de son vieil ami Jordane. C'est le déshonneur; Cardonnat est en fuite. Enfin, tout s'arrange naturellement. Jordane remboursera les actionnaires; il se.réconcilie avec sa femme.

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