ADOLPHE D'ENNERY
sauce nouvelle relevée d'une pointe de fines épiées. Le capitaine qui joue, non pas aux quatre coins, mais aux deux coins, qui gagne la tante après avoir mis son enjeu sur la filleule, est un des plus jolis capilainesde théâtre quisoientdans l'annuaire. Seulement, je crois qu'on aurait tort de voir là dedans autre chose qu'un jeu. N'ai-je pas entendu donner la scène comme une scène de Molière, une des scènes fortes, profondes, humaines de notre théâtre? On se moque vraiment. Mettez que Marivaux aurait pu l'écrire, ce qui est déjà un bel éloge. Ne voit-on pas que Léonie n'a pas plus de raison pour épouser Raoul après la scène qu'auparavant? La fameuse étincelle est une invention scénique; les femmes ne sont pas si machines électriques que ça. A la place de Léonie, je me méfierais beaucoup du capitaine ; il aimera comme il a aimé, et il est trop ingénieux en amour, avec ses comédies qui tournent au sérieux, pour faire jamais un mari bien solide. La mieux partagée, dans tout ceci, c'est Toinon avec son notaire. Je suis sûr que celle-là sera heureuse.
Donc restons dans le simple badinage du proverbe, ne gonflons pas les choses jusqu'à parler maladroitement de haute comédie, d'observation et d'analyse. Dès lors, VEtincelle devient un petit acte exquis, très heureusement équilibré, manœuvrant des poupées proportionnées et opposées avec un art délicieux. C'est du saxe ou du sèvres, si vous voulez, de la pâte la plus tendre et de l'émail le plus fin. Cela est bon à mettre sur une étagère.
J'estime que M. Pailleron est de mon avis. Je parlais tout à l'heure de ce besoin que la critique éprouve à réduire aux jolis riens la production des écrivains. Je citerai M. Alphonse Daudet, qu'on a tâché vainement d'enfermer dans les petits chefs-d'œuvre, dans les contes merveilleux par lesquels il a débuté. Je nommerai aussi M. François Coppée, dont l'ambition est certainement de n'être plus l'auteur du Passant
Voilà que M. Pailleron va être l'auteur de VEiincelle. Qu'il se méfie, c'est terrible !
Je comprends très bien, d'ailleurs, comment les choses se passent, lorsque la critique n'entend pas être désagréable à l'auteur. Elle n'a qu'à se laisser aller au goût naturel du public pour les bijoux travaillés à la loupe. Voici l'Etincelle, par exemple. N'est-ce pas tout ce qu'il y a de plus charmant à voir après dîner? Cela ne trouble personne. On n'a pas même besoin de penser. C'est un caquetage élégant, une musique qui ravit l'oreille. Et quel mélange réussi, beaucoup de rire, presque autant d'amour, avec une larme à la fin, tout juste l'attendrissement nécessaire I Il n'en faut pas davantage pour faire pâmer notre bourgeoisie. Un chef-d'œuvre d'observation, une œuvre vraie la trouverait inquiète, hostile, tandis qu'elle fait à une romance sentimentale, à un petit rien gentiment présenté, le succès bruyant, enthousiaste, disproportionné, qu'elle a de tout temps marchandé au génie.
Une autre réflexion m'a frappé. L'Etincelle procède directement des proverbes de Musset. On a même reconnu Toinon. Pourquoi alors les proverbes de Musset ont-ils d'abord été accueillis si froidement, et pourquoi, aujourd'hui encore, laissent-ils toujours un léger frisson dans le dos du spectateur? C'est qu'ils ne sont pas aussi distingués que l'Etincelle; on n'y voit pas des capitaines aussi jolis ni des veuves de général aussi comme il faut. Le poète y lâche la bête humaine, sous la distinction de la forme. Ce n'est plus du saxe ni du sèvres; c'est tout d'un coup, entre deux phrases, la nudité de l'homme et de la femme. De là une gêne dans le public, qui n'aime pas ça. Puis, Musset n'est pas scénique; il analyse trop. Nulle part, chez lui, on ne trouverait une pièce faite pour une scène unique. Cela suffit à expliquer l'enthousiasme des spectateurs, après la scène désormais fameuse de l'Etincelle.
ADOLPHE D'ENXERY
MM. d'Ennery et Cormon viennent de remporter un grand succès à l'Ambigu, avec un gros mélodrame en six actes : Une Cause célèbre. La salle, le soir de la première représentation, n'a pas cessé de pleurer et d'applaudir. C'est là un fait qu'il faut constater et résolument aborder.
La grande chance des auteurs a été de choisir un sujet profondément humain. Avec leur expérience du théâtre, ils ont dû être frappés du drame émouvant qu'il y aurait à tirer d'une situation que plusieurs procès récents ont indiquée, celle d'un père assassin, que sa fille, par exemple, une fillette de quatre oucinqans.faitcondamner à mort par son témoignage. Le prologue sera poignant et la pièce consistera plus tard à re-
mettre en présence ce père et cette fille, en exploitant le plus dramatiquement possible leur situation réciproque.
Naturellenicnl, les auteurs sont partis de ce point indispensable au boulevard : le père sera innocent. Et voici comment ils ont imaginé le prologue, qui est en deux tableaux. On est à la veille de la bataille de Fontenoy. Un sergent, Jean Renaud, vient, en se cachant, embrasser sa femme Madeleine et sa petite Adrienne, une enfant de cinq ans. Mais il vient aussi pour confier à Madeleine un dépôt sacré, des papiers et des bijoux de famille qu'un voyageur, le comte de Mornas, pris entre les deux armées et blessé mortellement, lui a confiées, en lui remettant pour lui-même une somme de trois cents louis. Il faut dire que le sergent a délivré le comte d'un de ces rôdeurs de champs de bataille, le juif La-
NOS AUTEURS DRAMATIQUES
zaro, qui était en train de l'achever. PuiB, Jean Renaud retourne an camp; mais à peine est-il sorti par la porte que Lazare entre par la fonôtre. Il'Teut forcer Madeleine à lui donner lespapiers et les bijoux. Comme celle-ci résiste et qu'Adrienne, enfermée dans la chambre voisine, se met à crier, il force la mère à faire taire l'enfant, en disant : Je suis avec ton père. » Madeleine tombe, frappéed'un coup de couteau, les voisins arrivent, un sénéchal verbalise sur la dépo.silion de la petite qui répète ce (ju'elle a entendu. Et personne dans le village ne s'étonne, car Jean Renaud, un honnête homme qui adorait sa femme, avait souvent avec elle de terribles querelles de jalousie.
Le second iableau se passe au lendemain de Fontenoy. Jean Renaud a pris un drapeau, et son colonel, M. d'Aubeterre, le félicite. C'est alors que le sénéchal arrive, avec la petite Adrienne. Interrogatoire de Jean. Renaud, témoignage de 'l'enfant, condamnation finale du père, que la mort violente de sa femme et l'accusation épouvantable et inconsciente de sa fille jettent dans le désespoir le plus tragique. Il ne garde que l'amitié d'un compagnon d'armes, Chamboran, qui ne peut le croire coupable.
Aoilà l'action posée. Ce prologue indique à l'avance tout le drame, et pour qui connaît son répertoire du boulevard, il n'est point difficile de deviner ce qui va se passer. A coup sûr, on peut prédire qu'Adrienne, très heureuse, va se retrou'ver en présence de son père très malheureux, el que celui-ci, après des péripéties plus ou moins cruelles, finira par voir son innocence recomiue, tandis que le véritable coupable, Lazare, sera puni comme il le mérite. L'adresse des auteurs va seulement consister à augmenter le plaisir du public, en le menant au mot de ce rébus, connu à l'avance, de la façon la plus émotionnante qu'il soit possible. On sait le dénouement, mais on ignore comment les auteurs v arriveront.
Et même il ne faut pas être bien malin pour se douter par quelle preuve accablante Lazare sera confondu. Madeleine possède un certain collier très riche que sa marraine, je crois, madame d'Aubeterre précisément, lui a donné comme cadeau de mariage. Jean Renaud l'a mis avec les bijoux que le comte de Mornas lui a confiés; de sorte que Lazare, s'il produit jamais les bijoux, apportera lui-même, sans le savoir, la preuve du meurtre et du vol. Voilà toute la petite mécanique du drame fort adroitement montée et préparée.
Alors, le drame s'engage, et carrément, 'trop carrément même. Quand les dramaturges ne sont plus adroits, ils sont imprudents. Chamboran a tranquillement confié Adrienne à la duchesse d'Aubeterre, qui en a fait sa fille adoptive, en ignorant quel est son père. Il y a là des histoires très compliquées, dans lesquelles je ne puis entrer, et qui ont pourvnique but de faire que tout ce monde, qui se connaissait, ne se connaisse plus, quinze ans plus tard. Adrienne a été malade et a perdu la mémoire; cola est commode. Le duc et la duchesse sont sans doute simplement distraits. Enfin, quoi qu'il e.n soit, au moment où la jeune fille, riche, heureuse, comblée de tous les biens et de tous les dons, va épouser un jeune officier qu'elle aime, voilà une
bande de forçats qui passe sur la route et que l'on prie poliment d'entrer se reposer sous les beaux ombrages du parc. Mon Dieu ! ce n'eet pas plus difficile que cela. Ils entrent, et la reconnaissance du père et de la fllle a lieu, car on se doute bien que Jean Renaud est parmi ces galériens. Us crient un bon quart d'heure, pendant que les autres forçats font semblant de ne pas entendre. Puis, à la fin, lorsqu'il faut «e remettre en marche, Jeansembles'apercevoir qu'il y a du monde, et il reprend la file, on faisant signe à sa fille de se taire. Cela est fort comique. On pleure pourtant, et très fort.
Le drame serait fini, si les auteurs n'avaient trouvé là une péripétie intéressante. Adrienne a pour amie de couvent une jeune fllle, Valentine, dont l'histoire est également romanesque Son père l'a confiée à la chanoinesse d'Armaillé. et n'a plus reparu. Or, il arrive que celte A^alentine est la fille du comte de Momas. Lorsque Lazare se produit avec les papiers et les bijoux, qu'il promène depuis quinze ans, il rét'lame le titre de comte de Mornas, afin de rentrer dans d'immenses biens; el comme il a besoin de reconnaître Valentinepourarriveràce but, il vient la chercher au château d'Aubeterre, où elle se trouve alois avec Adrienne. Je ne dis rien de ce coquin si patient, que l'on a vu en guenilles et qu'il s'agissait surtout de montrer en habit galonné.
D'abord, la voix du sang ne parle pas très haut chez Valentine. Elle accepte son père. Mais voilà qu'en fouillant parmi les fameux bijoux,, elle trouve le collier de Madeleine, qu'Adrienne lui a décrit cent fois. Et, comme le faux eomte de Mornas vient d'enlever à Jean FJcnaud sa dernière espérance, on apportant un témoignage écrasant, en affirmant qu'il n'a jamais confié ses bijoux et ses papiers à ce soldat, ^'alentine ne peut plus avoir aucun doute, c'est son père qui est le meurtrier. Ici, j'ai cru que la salle allait rire, tant la vraisemblance est outragée; mais pas du tout, la salle a applaudi. Il est bien évident que l'homme qui a volé les papiers et assassiné Madeleine, ne saurait être le comte de Mornas. et que, dès lors, il est à croire que Valentine n'est pas la fille de cet homme. A la vérité, celleci ignore quel est le nom de son père, que seule la chanoinesse connaît. Les auteurs diront que Lazare peut être le père de Valentine, tout en n'étant pas le comte de Mornas. Seulement, la pensée de la jeune fille devait être avant tout une révolte : « Celui-ci n'est pas mon père. Il a volé des bijoux, il vole un titre, il doit voler el mentir encore. »
Mais il fallait que Valentine crût qu'elle était la fille du scélérat, pour les besoins du drame. Dès lors, elle vase trouver en présence d'Adrienne, el la situation est fort dramatique. Adrienne, âgée de cinq ans, a liwé son père sans savoir ce qu'elle faisait, et c'est là une abomination dont elle agonise. Valentine, qui possède tout son libre arbitre, toute sa raison, doit-elle faire à son tour condamner son père pour sauver l'innocent Jean Renaud? Cela amène entre Valentine et le faux de Mornas, et ensuite entre les deux jeunes filles des scènes poignantes et très bien faites.
Enfin, la pièce se dénoue comme on l'a deviné dèsleprologue. La chanoinesse apprend à Valentine qu'elle est bien la fille du comte de Mornas,
ADOLPHE D'E.NNERY
mais que le scélérat qu'elle a devant elle n'est certainement pas son père. Dès ce moment, ^■allMlt^ne n'hésite plus à montrer le collier, et Lazare est écrasé. .lean Renaud, qui se trouve là, amené du bagne sur un ordre du duc, que les auteurs ont fait tout exprès gouverneur de Provence, sera réhabilité, et Adriemie épousera un jeune offiriej-, lequel s'est montré chevaleresque, au point d'être très excité pendant tout le drame par cette pensée humanitaire qu'il prendrait quand même poui' lemme la fille d'un loi-çat innocent.
Telle est Une Cause célèbre, et je le dis encore, je n'éprouve aucun embai'ras pour en constater le très légitime succès. Ce qui est démodé surtout, c'est le drame -romantique, le drame historique, à panaches et à tirades. MM. d'Ennery et Germon ont, il est vrai, placé leur pièce sous Louis XV; mais ce n'est là qu'une question de costumes. La pièce est toute moderne. D'ailleurs, il faut bien confesser que le mélodrame ainsi compris est et restera ime puissance. Comment voulez-vous que la foule se défende contre des émotions si fortes : une mère qu'on assassine, une petite fille qui crie dans la couhsse, un père qui va être accusé faussement? Le public ira toujours fatalement à des spectacles pareils, comme il va voir guillotiner rue de la Roquette, ou encore comme il se précipite dans une rue pour regarder un homme écrasé. Le plaisir est tout physique. La chair est prise, les norfs sont secoués, les larmes coulent quand même. C'est d'un effet sîir et violent, contre lequel les raisonnements littéraires, les questions de goût n'ont aucune prise.
Le prologue est excellent de tous points. Si l'on en changeait la langue, qui est vraiment abominable, je n'en demanderais pas un autre pour un drame moderne, dans la formule exacte que j'indique. J'ai rarement vu au théâtre quelque chose de plus réussi dans l'horrible que l'assassinat de Madeleine. Le désespoir du père, l'épouvantaljle témoignage d'Adrienne, demanderaient au second tableau un peu de génie pour rendi'e toirt ce qu'ils devraient donner ; mais, en somme, les auteurs ont suffisamment indiqué lasituation.
Où toirt se gâte pour moi, c'est quand le drame commence. Quelle étrange combinaison de duc et de forçat 1 Comme oela ferait sourire, si une émotion brulale ne vous :prenait à la gorge : Certes MM. d'Ennery et Cormon se moqueraient, en m'entendant leur reprocher l'in vraisemblance de tous les épisodes. Ils cherchent bien la vérité ! La grande affaire, à leurs yeux, c'est de prendre le public. Et ils accumulent les couleurs criardes des images d'Epinal, ils ne se donnent même pas la peine de cacher leur procédé, certains que les femmes ■pJeureront toujours aux endroits où elles ont pleuré une fois. Le galérien arrive chez le duc, émotion ; la fille en falbalas se jette dans les bras de son père en casaque rouge, émotion; le traître arrive avec son coffret, émotion; le dénouement, ■que tout le monde a deviné, se produit sans aucun imprévu, émotion encore, émotion malgré tout et à cause de tout. Et ce seront les phrases les plus bètes, d'une bêtise à pleurer, que l'on apiilaudira le plus violemment. Cela est, à quoi bon se fâcher? Il faudra toujours un dé-
[ bouché pour la bonne grosse sottise publique. -Maintenant, quel critique osera dire à notre jeunesse littéraire : « Vous voyez, cela réussit, faites de cela 1 » Où est le barbare, l'homme sans goût hltéraire, qui rêverait une pai-eille ornière pour notre théâtTe? Il est entendu que le mélodrame est un genre grossier et inférieui-, qui n'a pas de grandes prétentions. Je le laisse à sou rang, tout en bas; seulement, je rêve pour lui un peu de bon sens et un peu de stvle. Est-ce trop? Par exemple, pourquoi MAI. d'Ennerv et Cormon, après leur très vigoureux prologue, n'ont-ils pas cherché un drame plus acceptable, placé dans un cadre qui no fît pas sourire? Quand on aura joué leur pièce deux ou trois cents fois, il n'en restera qu'une brochure dont nos fils s'égayeront. Avec un respect plus gi'and de la vérité, ils auraient jtu laisser une œuvre. Voilà ce que la critique doit dire à la jeunesse. Que les jeunes autem-s apprennent de M. d'Ennery comment on charpente uu mélodrame, qu'ils se pendent compte du mécanisme du théâtre, mais, grand Dieu : qu'ils tâchent (récrire en français et qu'ils n'aient jamais l'indignité de battre monnaie avec des histoires bêles.
L'immense succèsjdu Tour du Monde en 80 jours, et le succès plus modeste, quoique très retentissant encore, du Voyage dans la Lime, ont déterminé un courant que les auteurs dramatiques vont suivre, tant qu'il les portera à de belles recettes. La trouvaille, à première vue, parait ingénieuse. On s'est dit que la féerie classique, avec ses enchanteurs, ses bonnes et ses mauvaises fées, ses trucs simplement amusants ou superbes, commençait à devenir bien vieille ; et l'on a eu l'idée de la remplacer ou plutôt de la rajeunir, en substituant aux données de la fantaisie les données de la science. Justement, un aimable \-ulgarisateur, M. \'erne, obtenait des succès énormes avec des livres qui succédaient aux contes de Perrault, entre les mains dos enfants. Les féeries d'il y a trente ans étaient tirées de ces contes; il devenait logique que les féeries d'aujoui'd'hui fussent tirées des li\Tes de M. Verne.
C'est comme cela qu'à la place de Cendritlon et de Peau d'Acte, nous avons actuellement le Tour du monde et les Enfants du capitaine Grant. Les charpentiers dramatiques ont suivi le mouvement, en puisant leurs sujets dans la bibliothèque des familles, et si leurs cadres ont changé, c'est qu'il s'est opéré d'abord .un changement dans cette bibliothèque. Par parenthèse, ont voit donc que le livre a une iniluonce sur le théâtre : ce que certains critiques nient en affirmant que la littérature dramatique est une littérature complètement à part.
D'ailleurs, remarquez que les cadres seuls ont changé. On connaît la recette de l'ancienne féerie. Prenez cinq ou six personnages que vous placez sous l'influence double d'un bon génie et d'un mauvais génie, et vous aurez la pièce en promenant ces pereonnages tour à tour dans les pires catastrophes et dans les saints les phis surprenants, pour arriver à un triomphe final.
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NOS AUTEURS DRAMATIQUES
L'intérêt d'une œuvre pareille naissait de ces ol)Staclcs accumulés et franchis, des milieux terribles, cocasses ou magnifiques, par lesquels devaient passer les héros. On voyageait en pleine imagination, sous les eaux ou dans les airs, à travers les entrailles du globe ou parmi les astres dansant leur ronde; sans compter les symboles, les allégories, les prodiges. Dans tout cela, le merveilleux régnait en maître, les talismans réglaient les péripéties et dénouaient l'intrigue.
Or, cette recette tout entière a pu être appliquée à la formule nou\elle, celle de la féerie scientifique. Ces deux niols hurlent d'être ainsi rapprochés ; mais ce n'est point ma faute, ce sont les auteurs qui ont voulu cela. En effet, ils ont gardé le groupe de personnagessympathiques qui vont être le jouet du bon génie et du mauvais génie. Ces génies ne sont plus des fées ou des enchanteurs, mais de simples hommes, un traître de mélodrame et un sauveur quelconque. La grande trouvaille consiste donc uniquement dans la nature des obstacles que les héros auront à franchir pour arriver au bonheur. Au lieu d'obstacles fantaisistes, de murs se dressant toutd'uncoup,de précipices se creusant, d'hôtelleries enchantées retenant les voyageurs, on choisit des obstacles naturels, une mer à traverser, un combat à soutenircontre des animaux, ur; bateau qui saute ou un chemin de fer qui déraille. En outre, la géographie est mise à contribution; au lieu de promener le spectateur dans les mondes de l'imaginiition pure, on le promène parmi les contrées et les peuples les plus curieux de la terre.
Je prends, par exemple, les Enfants du capitaine Grant, de MM. Verne et d'Ennery. Voici le sujet, en quelques mots. Le capitaine Grant est abandonné avec son enfant sur un rocher, par un gredin qui a soulevé son équipage. Ce gredin a poussé la scélératesse jusqu'à laisser avec le capitaine un matelot farouche, une brute qui le torturera. Voilà le groupe sympathique posé : le capitaine et son enfant aux prises avec un misérable. Dès lors, il y aura autour des abandonnés deux principes qui lutteront, l'un pour les sauver, l'autre pour consommer leur perte; le premier est représenté par un certain lord, qui possède un navire, et que deux autres enfants du capitaine Grant déterminent à chercher leur père ; le second n'est autre que le gredin ipii a soulevé l'équipage du capitaine, et qui redoute un juste châtiment. Naturellement, c'est le bon firincipe qui l'emporte, comme dans l'ancienne féerie. On retrouve le capitaine; apothéose, tableau final.
^'oilà donc l'usage qu'on fait de la science. Elle ne modifie rien dans le fond, car elle laisse subsister toute la fable de l'intrigue, toutes les extraordinaires péripéties des ^'ulgaires mélodrames. Elle n'arrive que comme décor, ou encore comme prétexte à des trucs nouveaux. Les décorateurs, les machinistes et les costumiers ont à en tenircompte,carcesonteux qui peignent les horizons réels, qui établissent les machines, qui coupent et qui cousent les costumes des peuples lointains. Quant aux auteurs, ils se moquent parfaitement de la science, car ils ne l'emploient qu'en qualité de truc, et ne s'inquiètent pas une seconde de mettre une histoire vraie dans un cadre vrai.
I Ainsi, les Enfants du capitaine Grant sont en vérité stupéfiants à ce point de vue. On ne s'imaginerait jamais comment lord Glenarvan, le bon I génie, arrive à savoir que le capitaine a été abanj donné sur un rocher. Rien de plus élégant comme ficelle : le capitaine a jeté une bouteille à la mer, , un requin a avalé cette bouteille, cl le requin ! vient se faire prendre par lord Glenarvan, qui a I la précaution de l'ouvrir, comme on ouvre une boîte aux lettres. Mais le truc de la baleine est ^ peut-être plus plaisant encore. Le bon génie ne sait toujours pas sur quel îlot il doit aller chercher les abandonnés, et il se désespère, lorsque ses hommes pèchent une baleine, par manière de distraction. O prodige ! la baleine portait déjà dans son flanc un harpon cassé, et sur le fer de ce harpon se trouve gravée l'adresse actuelle du capitaine Grant.
^■raiment,se moque-t-on denous?Jedemande qu'on me ramène à l'ancienne féerie, où du moins nous allions de prodige en prodige. Quel est ce mélange bâtard de <lonnées scientifiques et de bourdes à dormir debout? Et l'on prétend que de telles pièces sont instructives ! Jolie instruction, qui gâte les notions les plus élémentaires, en les accommodant aux vieilles conventions théâtrales, lasses de traîner. Certes, je suis très heureuxdecemouvementscientifique qui grandit et qui s'impose même au théâtre. Mais j'attendrai, pour triompher, qu'on respecte la science au lieu de la rendre ridicule. Il n'y a là qu'une spéculation, faite sur la curiosité publique.
J'avoue ne pas avoir lu le livre de M. Verne d'où M. d'Ennery a tiré la pièce. Je ne puis donc dire au juste quelle est la part de chacun d'eux. D'ailleurs, je suis persuadé que M. d'Ennery a montré beaucoup d'habileté dans l'adaptation, qui, avec les idées qu'il a sur les nécessités du théâtre, ne devait pas être chose commode. Il lui fallait ses oppositions ordinaires, le vice d'un côté, la vertu de l'autre, un continuel équilibre dérangé par les péripéties et rétabli par le dénouement. Ainsi, son idée de montrer d'abord le capitaine et son enfant, abandonnés sur un rocher en compagnie du matelot farouche, pose heureusement le sujet; et il est très habile ensuite de montrer à plusieurs reprises les pauvres victimes, de plus en plus en danger, dans des tableaux qui s'assombrissent, pendant qu'on travaille autour d'elles à leur perte et àleursalut. La conversion de la brute qui rêve d'assassinat, et que la prière d'un enfant fait tomber à genoux, est encore d'une bonne sensiblerie, calculée avec adresse pour toucher les âmes tendres. Mais, en vérité, M. d'Ennery est le dernier auteur dramatique qui devrait toucher à la science. Il a été le César, le Charlemagne de la convention ; il ne peut que gâter le vrai, dès qu'il le touche. .Sans (foute, on s'adresse à lui parce qu'on le connaît assez adroit pour tout faire accepter, même la science; et il est de fait qu'il la déguise au point qu'on ne la reconnaît plus, en l'accommodant à son unique sauce, cette sauce rousse des restaurants,;qui lui sert depuis plus de quarante ans pour tous les genres -et tous les sujets. Après avoir inventé la ( roix de ma mère dans la note sensible, il était destiné à inventer le harpon du capitaine dans la note scientifique. Je préfère M. d'Ennery lorsqu'il