THÉODORE BARRIÈRE
écrit les Deux Orphelines; il est là très touchant et d'une mécanique dramatique très puissante. Quant à la science, elle est trop haute.
La Gaîté vient de reprendre la Grâce de Dieu. Cette reprise a été malheureuse. On a ri, le premier soir, du vénérable mélodrame qui a l'ait pleurer tant de beaux yeux. Le public « empoignait » les situations les plus dranuitiques, au lieu d'être empoigné par elles. Vraiment, je me montrerai doux, car il me serait trop aisé de triompher, après cette soirée lamentable.
La Grâce de Dieu empoignée ! Mais sait-on que c'est l'abomination de la désolation I Sait-on que c'est la fin de tout un théâtre ! La Grâce de Dieu a été le chef-d'œuvre de M. d'Ennery. Il faut se rappeler lesuccès de ce mélodrame. On en a peint les principales situations sur des assiettes; on en a tiré une série de gravures, qu'on rencontre encore pendues aux murs des paysans. Toute la France a sangloté sur les malheurs de la pauvre Marie. Et voilà maintenant qu'on éclate de rire, lorsqu'elle entend la vielle de Pierrot et qu'elle pousse ce cri du cœur : « C'est la voix de ma mère 1 » Que s'est-il donc passé, grand Dieu?
Il s'est passé tout simplement que l'évolution dramatique a continué et que nous n'en sommes plus^à ces niaiseries sentimentales. La conven-
tion tombe, on aperçoit la grossière charpente de la pièce, on est choqué par l'enfantillage des procédés et par le style, qui est vraiment abominable. La Grâce de Dieu va rejoindre les modes de 1841, voilà tout. Avez-vous jamais regardé de vieilles gravures de modes? On sourit, on se demande comment les femmes ont pu porter de pareils chapeaux. Eh bien, l'effet est le même. Les œuvres, qui ne sont pas écrites, meurent tout entières et deviennent grotesques.
Est-ce à dire que M. d'Ennery manque de talent? Certes, il a compté dans notre théâtre contemporain. On ne produit pas comme il a produit, on ne tient pas le public à sa dévotion pendant un tiers de siècle, sans être une force. Seulement, il a travaillé pour l'époque; ses pièces n'ont pas d'au-delà ; elles no vont pas plus loin que la satisfaction immédiate du public. Je sais qu'il a beaucoup souhaité cette repries de la Grâce de Dieu. Et cela se comprend. Il désirait voir s'il laisserait des œuvres solides. Aussi a-t-il entouré la reprise de tous les éléments de succès possibles. On a engagé madame Schneider pour jouer Chonchon; on a ajouté un ballet; on a élargi le cadre et doublé la figuration. Il s'agissait d'une vraie solennité, longtemps rêvée et préparée avec les soins les plus minutieux.
Et l'expérience a mal tourné. Je n'accablerai ni les auteurs ni la pièce. Je suis presque attendri, c'est tout un monde qui s'en va. La ruine croulera de plus en plus. Seulement, la grosse question est de savoir ce que nous allons mettre à la place. Au travail ! au travail !