‹ ThéâtreChapitre 128 sur 151 · EDMOND ET JULES DE GONCOURT · texte numérisé non relu

EDMOND ET JULES DE GONCOURT

succès avec des œuvres originales. Certes, la Pairie en danger sera jouée un jour; cela ne fait pas un doute. Alors, je dirai comme pour Henrielle Maréchal : pourquoi attendre?

Je ne reviendrai pas sur ces deux drames. M. Edmond de Goncourt a écrit pour son Théâtre une longue préface, tjui est aujourd'hui, à mes yeux, le gros intérêt du volume. On me permettra donc de m'y arrêter spécialement.

D'abordi ce cpii m'a frappé, c'est que MM. de Goncourt ont toujours été très préoccupés par le théâtre. On ne les connaît que comme historiens et romanciers; beaucoup de personnes s'imaginent qiCHenrietle Maréchal a été une aventure dans leur vie, qu'ils ont fait un beau matin du théâtre par fantaisie et qu'ils n'y ont plus songé le soir. Eh bien ! pas du tout. La préface dont je m'occupe prouve au contraire que le théâtre a dû être un de leurs soucis constants, qu'ils s'y sont acharnés, qu'ils rêvaient tout un vaste ensemble de pièces.

Avant Henriette et la Patrie en danger, M. Edmond de Goncourt ne mentionne pas .moins de sept tentatives. Voici la liste curieuse de ces œuvres inconnues. D'abord, ils débutent dans la littérature par un vaude\nlle x^Sans titre, refusé au Palais-Royal, et d'où il semble qu'un auteur plus habile ait tiré plus tard le Bourreau des crânes. Ensuite, vient un autre vaudeville en trois actes : Ahou-Hassan, également refusé au Palais-Royal. Puis, ce sont à la file : une revue de fm d'année en un acte, la Nuit de la Saint-6'ytveslre, refusée à la Comédie- Française; un acte dont M. de Goncourt luimême ne se rappelle que vaguement le sujet, refusé au Gymnase; une farce, Mani selle Zirzabelte; un acte. Incroyables et Merveilleuses, refiLsé à la Comédie-Française ; enfin les Hommes de lettres, quatre actes, refusés au Vaudeville.

On voit qu'il y avait là beaucoup de travail, et t\u Henriette Maréchal ne s'est pas produite brusquement, en un jour de caprice. Sans la mort de Jules de Goncourt, nul doute que les deux frères eussent continué à lutter sur la scène, comme ils ont lutté dans le roman. C'était là un point peu connu de leur campagne littéraire, et il serait intéressant d'étudier leurs efforts au théâtre, si l'on avait des documents suffisants sous les yeux.

-Mais j'arrive aux idées que M. Edmond de Goncourt professe sur le théâtre. Il prétend qu'elles sont diamétralement opposées aux miennes. Cela n'est point exact. Elles sont identiques aux miennes ; seulement, M. de Goncourt, après avoir raisonné comme moi, conclut à la mort prochaine du théâtre, lorsque je tâche de conclure â sa prochaine résurrection.

Pour me faire comprendre, il me faut citer des passages de la préface de M. de Goncourt. Voici une première déclaration : « Dans le roman, je le confesse, je suis un réaliste convaincu ; mais, au théâtre, pas le moinsdu monde ». Et vient ensuite cette profession de foi formelle : « Nous entrevoyions si peu le théâtre de la réalité, que dans la série de pièces que nous voulions faire, nous cherchions notre théâtre â nous, exclusivement dans des bouffonneries satiriques et dans les féeries. Nous rêvions une suite de larges et violentes comédies, semblables à des fresques de maîtres, écrites sur le mode aristo-

phanesque, et fouettant toute une société avec de l'esprit descendant de Beaumarchais... Parmi ces comédies, nous avions commencé à en chercher une dans la maladie endémique de la France de ce temps, une comédie-satire qui devait s'appeler la Blague, et dont nous avions déjà écrit quelques scènes. »

J'ai déjà dit ces choses moi-même. J'ai souvent répété que je ne voyais la fantaisie au théâtre que dans la féerie et la farce. Oui, certes, je prendrais un grand plaisir à une féerie écrite par un poète, à une bouffonnerie puissante due à la verve d'un satirique d'imagination et de style. C'est là que l'invention, que l'envolement d'un écrivain peuvent s'élargir à l'aise, parce que le cadre est indéfini, jiarce que l'œuvre s'agite en plein dans le merveillmix ou dans le symbole. Mais, borner le théâtre à la féerie et à la farce, c'est du coup tuer le drame et la comédie d'observation. M. de Goncourt rapetissait son horizon, voilà tout. Il consentait à être un des romanciers du siècle, tandis qu'il rêvait un retour en arrière, ou tout au moins un piétinement sur place, comme auteur dramatique.

D'ailleurs, continuons. M. de Goncourt reprend les arguments qu'on m'a opposés cent fois : l'impossibilité de porter au théâtre les personnages de nos romans, les nécessités de la convention, les difficultés d'observation et d'analyse exactes qu'on y rencontre. Pour lui, le théâtre demande des personnages faux. Le romantisme a pu avoir un théâtre, le naturalisme n'en aura jamais. Voici le passage : « Le romantisme doit son théâtre à son côté faible, à son humanité tant soit peu sublunaire fabriquée de faux et de sublime, à cette humanité de convention qui s'accorde merveilleusement avec la convention du théâtre. Mais les qualités d'une' humanité véritablement vraie, le théâtre les repousse par sa nature, par son factice, par son mensonge. »

Voilà qui est clair : en dehors du mensonge et de la convention, pas de salut. Le théâtre classique, le théâtre romantique se sont produits parce qu'ils mentaient sur la nature et sur l'homme. Aujourd'hui, le théâtre naturaliste ne pourra se produire, parce qu'il dit la vérité. Donc, d'après M. de Goncourt. le théâtre est stationnaire. il ne peut marcher en avant avec l'évolution du siècle. Que lui reste-t-il donc à faire? Il lui reste à disparaître. M. de Goncourt, qui est un homme de logique, dit carrément qu'il disparaîtra.

Ecoutez ceci : « Et voilà comme quoi je ne crois pas au rajeunissement, à la reviviflcation du théâtre. » Puis il ajoute, après avoir énuméré toutes les raisons qui annoncent la disparition du théâtre : « L'art théâtral, le grand art français du passé, l'art de Corneille, de Racine, de .Molière et de Beaumarchais, est destiné, dans une cinquantaine d'années tout au plus, à devenir une grossière distraction, n'ayant plus rien de commun avec l'écriture, le style, le bel esprit, quelque chose digne de prendre place entre des exercices de chiens savants et une exhibition de marionnettes à tirades. Dans cinquante ans, le livre aura tué le théâtre. »

C'est parfait. Je n'ai jamais dit autre chose. On s'est beaucoup moqué de ma phrase,: « Le théâtre sera naturaliste ou il ne sera pas. n

NOS AUTEURS DRAMATIQUES

]\I. do Concourt la reprend à son usage pai'Uculier it déclare : "■ Le théâtre, ne pouvant être naturaliste, ne sera pas. » Ce n'est là qu'une conclusion désespérée, à la campagne de trois années que j'ai l'aiti' au Bien public et au Voltaire. Remarquez que M. de Concourt oublie même, en concluant, la féerie et lïi farce, pour lesquelles il s'est montré plus tendre; il ne dit point que la farce et la féerie peuvent encore sauver notre théâtre; non, le théâtre pour lui est irrémissililenienl perdu. C'est fini, du moment où notre siècle de naturalisme ne peut avoir son expression sur. les planches. Le théâtre est mort.

Je m'imagine l'effarement de certains critiques, à la lecture de la préface de M. de Concourt. J'avoue même que j'en suis doucement réjoui. Il s'agit des critiques qui m'ont accusé de vilipender nos gloires et qui soutiennent que jamais le théâtre n'a jeté chez nous un éclat pareil à celui de l'heure présente. Les voyezvous devant cette prédiction de AI. de Concourt, qui donne cinquante ans d'existence au théâtre, et qui jiiîsse sous silence MM. Augicr, Dumas et Sardr.u? C'est que M. de Concourt est autrement radical que moi. Il est plein de mépris. Le théâtre, à ses yeux, devient un genre secondaire purenunt conventionnel, et comme la convention est morte, le théâtre se meurt. Je ne suis pas allé jusque-là, mais je .suis bien aise qu'un de mes aînés, un écrivain que j'aime et que j'admire, ait donné à mes études sur la littérature dramatique cette conclusion formidable.

Ainsi donc, je suis d'accord avec M. de Concourt sur la débâcle du théâtre classique et du théâtre romantique. Nous nous entendons pour déclarer que la convention est désormais impossible sur les planches. Seulement, tandis que M. de Concourt conclut à la mort prochaine du malade, je prétonds qu'il traverse simplement une crise, qu'il subit une évolution, d'où il sortira idus large et plus vrai, n'ayant gardé des conventions que les strictes conditions matérielles nécessaires !\ son existciirc. XCiii;, où nous nous séparons.

Je ne "puis ici reprendre un à un les points en discussion et apporter des arguments que j'ai déjà donnés cent fois. Depuis trois ans que jitraite la question, je n'ai pas craint de nu répéter souvent. Mais il suffit aujourd'hui d. faire remarquer que le théâtre a une trop grande puissance, dans notre société, pour dispai-aîtrc aisément. D'ailleurs, l'évolution naturaliste y est très visible. \'oici longtemps déjà que la réalité gagne et envahit notre scène française. Elle y fait des progrès merveilleux chaque jour, et j'ai cité MAL Augier, Dumas et Sardou comme dos ouvriers, volontaires ou non, de l'évolution actuelle. II est certain que leur tâche sera continuée. Le jour où un vérilalilc maître se produira, on verra la formule s'imposer, et d'une façon si aisée, qu'on ne comprendra plus les efforts des générations pour mettre sur les planches les faits vrais et les personnages exacts.

Je considère la désespérance de M. de Concourt devant l'avenir de notre théâtre, comme indigne de sa foi et de son courage littéraires. Il montre des craintes d'homme qui douto de son temps et de la force du vrai. Comment, lui, qui doit tout à la puissance de l'observation et «le l'analyse, qui a grandi par la logique et par la vérité, peut-il se heurter à cette borne ridicule de la convention? Quelles sont donc les conventions qu'on n'a pas renversées? H faut laisser cet épouvantait puéril aux critiques de profession qui pataugent là devant, avec des cris de \-olailles effarouchées. Mais quand on a l'honne\ir d'être un grand romancier et de s'appeler Edmond de Concourt, on s'a.sseoit sur la convention et on la. nie. Elle n'est pas, parce que nous ne voulons pas qu'elle soit. Voilà la déclaration que nous devons tous faire, au nom de notre amour pour notre sièc;le de science. C'est notre siècle qui par nous, ses ouvriers, accomplit l'évolution complète du naturalisme. Quiconque recule devant un seul des prétendus obstacles insurmontables, déserte sa propre besogne ••) imi poi'tiM'ii la peini\ inèmi' dans sa victoire.

ALIMlnXSK |)AU1)I':T

Le Théâtre d'Alphonse Daudet se compose de six jdèces : la Dernière Idole, les Absents, r Œillet hlanc, le Frère aîné, le Sacrifice et l'Arlé- .sienne. Les quatre premières, faites en collaboration avec RI. E. L'Epine, n'ont qu'un acte; les deux dernières, de Daudet seul, ont chacune trois actes, et sont de beaucoup les plus personnelles. H faut cependant excepter /n Dernière Idole, qui est un chef-d'teuvre.

. Je viens de relire cet acte. C'est tout im drame poignant en vingt-cinq pages. On connaît le sujet : un vieillard a épousé une jeune femme, et i brusquement, après un long bonheur, lorsqu'il ' bénit la vie. il ;ipprend que cette femme l'a 1 trompé avec un ami; il pardonne, le bonheur !

continue, dans une paix mélancolique. Le .sujet est banal, et pourtant cet acte si court vous prend tout entier, ouvre une large trouée sur le néant de nos joies. Il est gonflé de larmes contenues, il vaut paria quantité d'humanité lionne et souffrante qu'il contient. Le déjiouement surtout est superbe, dons sa vulgarité; le facteur qui a apporté au vieil époux la terrible nouvelle, revient se faire payer, et les douze francs qu'on lui donne, le verre de rhum qu'il boit, soni comme la bêtise même de rexistence, le train courant qui reprend et qui noie les plus ju'ofoudes douleurs. L'n pareil chef-d'anivre devrai! être depuis longtemps au répertoire de la Comédie-Française.

ALPHONSE DAUDE'i

J'aime moins le Frère aîné, dont le héros me paraît d'une humanité discutable. Ce garçon qui a fui son jeune frère, après l'avoir marié à une femme qu'il aimait lui-même, et qui se fâche en le retrouvant remarié à une autre femme, est d'une analyse de sentiments bien subtile, ies -Iftsenfssoat également une fantaisie charmante, traitée avec beaucoup d'esprit, un peu vide pourtant. Mais l'Œillet blanc a des qualités dramatiques plus sérieuses. Il y a hX un mouvement de passion qui émeut, une figure de jeune fille qui demeure dans la mémoire. Une boiiffée do hardie jeunesse passe, avec ce marquis enfant, rentré en France et risquant sa vie pour cueill'r la fleur qu'une coquette a désirée ; et, lorsque ^'n■• ginie Vidal, la fdle du conventionnel installé au château, lui a donné l'œillet souhaité, la minute d'amour qui les rapproche a un retentissement dans toutes les âmes. Ce n'est plus ici du théâtre au sens grossier du motr c'est de l'humanité analysée avec une délicatesse de poète.

Je préfère l' ArlésienneAuSacrifice.W y a pourtant de bien charmantes qualités dans cette dernière pièce. Les trois actes roulent sur le dévouement absolu d'un fils, qui sesacrifiepoursonpère et pour safamille. Alphonse Daudetachoisi avec bonheurle milieu où il a placé l'action. Henri est un peintre d'avenir qui commence à percer, lorsque son père, le père Jourdeuil. comme on le nomme, un peintre également, compromet la situation de sa femme et de sa fille par le laisseraller de son existence d'artiste. Et, dès lors, tout le drame va être dans l'opposition du père et du fils : le père croyant à une gloire qu'il n'a plus, professant le débraillé de 1830, insoucieux et superbe, rêvant tout éveillé, allant jusqu'à nier le talent d'Henri, qu'il traite de bourgeois; le fils plein de respect et de raison, s'inclinant devant son père auquel il veutéviterlamoindre blessure d'amour-propre, lui achetant lui-même, à l'aide d'un prête-nom, ses tableaux démodés, pour faire vivre la famille, donnant tout, son amour, ses amitiés, son talent. C'était là un sujet qui devait tenter un analyste délicat. Je n'en connais pas qui mette en action des sentiments plus tendres ni plus poignants, dans une israrame de tons simples. Toute cette lutte du fils s'immolant pour les siens, fournit des scènes d'une émotion pénétrante; et le dénouement indiqué, le père apprenant brusquement que ce fils qu'il traite de renégat, parce qu'il est entré dans une fabrique de papiers peints, est un cœur sublime, un martyr de l'amour filial, produit un grand effet sans com de théâtre, par la logique même de la situation.

J'ai fait une remarque curieuse. Le fameux Delobelle, île Fromnnl jeune et Rislcr aîné, se trouve déjà en germe dans le père Jourdeuil. C'est la même vanité sereine et inconsciente, la même tranquillité à se laisser nourrir par les siens, sans s'inquiéter d'oii vient le pain, et avec une carrure de dieu domestique fait pour être adoré. Jourdeuil lui aussi, ce vieux peintre sans talent, plane sur les hauts sommets de l'art. Et il est tout aussi complet que Pelobelle, plus complet même comme création dramatique.

Alphonse r>audet possède merveilleusement ces existences déclassées, qu'il analyse avec son ironie fine, mouillée de larmes.

Maintenant.' ce qui donne au Sacrifice sa

teinte grise, c'est que le drame ne se développe pas dans la passion. Il y a bien un amour au second plan, celui de la sœur d'Henri, avec un personnage épisodique; mais le sujet principal reste l'amour filial, le dévouement du jeune peintre à sa famille; et, il faut le confesser, cet amour filial nous laisse toujours un peu froid au théâtre, quel que soit le grand talent de l'auteur. Henri se sacrifierait à une femme, que cola nous remuerait bien autrement. Il n'y a que les grands coups de passion qui nous soulèvent. Je ne puis ni'expliquer autrement l'insuccès relatif du Sacrifice, qui est une œuvre d'observateur et de poète tout à fait de premier ordre.

Mais, parmi les pièces d'Alphonse Daudet, il est un autre insuccès plus stupéfiant encore : je veux parler de V ArUsiennc. A fllusieurs reprises déjà, j'ai dit de quelle sévère injustice la presse et le public avaient fait preuve pour ce poème d'amour si remarquable. Ici, cependant, ce n'est pas la passion qui manque. Le héros, Frédéric, se meurt d'amour pour une fille; et, à côté de ce dé- . sir ardent, il y a, près de lui, une idylle adorable, la tendresse souriante et résignée de Vivette. Puis, c'est encore l'amour maternel de Rose Mamai, ce cri de lionne qui voit mourir son petit. Et tout cela dans un cadre d'une originalité exquise, dans le soleil, dans des mœurs puissantes et douces. Jamais œuvre n'avait pu réunir plus de force à plus de grâce. Pourquoi donc alors la froideur du public? 11 faut bien admettre que le public n'a pas compris.

L Arlésienne sortait trop de la formule courante, au moment où elle a été jouée. Plu? tard, nous avons vu réussir l' Ami Fritz, qui, comme coupe et comme milieu, a de grandes parentés avec l'œuvre de Daudet. C'est ce qui me fait croire qu'une reprise de l' Arlésienne aurait du succès. Il en est pour certaines pièces comme pour certains livres : quand elles marchent trop enavant.illenr faut laisser au public le temps de mûrir. L'heure vient aujourd'hui de ces analyses humaines mises au théâtre dans des cadres simples. L' Arlésienne, jusqu'à présent, reste le chef-d'œuvre de Daudet au théâtre, et sûrement r Arlésienne aura son jour de triomphe. .'. ..

Ainsi donc, voilà le Théâtre d'Alphonse Dau^ det. Maintenant que ces pièces sont réunies dans un volume, on les juge mieux et l'on voit leur ensemble. Ce 'qui s'en dégage, c'est avant tout une bonne odeur littéraire. Cela sent la belle langue. Ouvrez les recueils des auteurs dramatiques à succès, et vous serez empoisonnés par l'aigreur des phrases moisies. Chez Alphonse Daudet, il suffit de lire deux pages, au hasard, pour comprendre, qu'on est avec un convaincu, un poète sincère dont l'émotion est vraie. L'auteur n'est pas un fabricant de pantins à la grosse, enfoncé dans le seul mécanisme plus ou moins ingénieux de, ses poupées. 11 pleure et il rit avec les personnages, il leur donne de son souffle, il fait avec eux de l'humanité. C'est l'unique affaire : être humain, créer de la vie.

Aussi, peu importe que les pièces d'Alphonse Daudet aient eu, à leur apparition, un succès de public pins ou moins long et bruyant; elles vivent quand même par le style.et par l'analysé, elles seront jeunes dans cent ans, lorsque toutes

les machines acclani(*es aujourd'hui, les grands /'^Wmcnnen'a jamais le succès scénique qu'cU

succès des faiseurs dormiront depuis longtemps sous la poussière, ronges de rouille. Les dramaturges habiles ont tort de sourire, lorsqu'ils |iarlent d'Alphonse Daudetauteur dramatique; cirillesentcrrera tousavec V A rlésienne, même si

mérite.

Telle est la consolation des véritables écrivains. Ils ont les siècles à venir pour avoir raison. On a beau les dédaigner, ils restent dobout et ils finissent par s'imposer. Ils vivent.

ERGKMANN-CHATRIAX

Voilà donc enfin un succès, un grand succès qui me donne raison : Longtemps, j'ai dû me battre dans la théorie pure. Je citais bien Molière et Musset à l'occasion, mais ceux-là vivent dans la paix de leur immortalité, et l'on se contente de les saluer respectueusement. Il me fallait une œuvre contemporaine, écrite en dehors des immunités du génie. Or, cette oeuvre est justement rArni Fritz, la pièce en trois actes de Sl.M. Erckmann-Chatrian, que la Comédie- Française vient de jouer au milieu d'un si vif fnfhousiasnic.

C'est l'histoire toute simple du mariage d'un digne et aimable garçon, Fritz Kobus. Ce gaillard, bien portant, riche, ayant la belle humeur et le bel appétit de notre regrettée .Msace, mène joyeusement l'existence, en compagnie de î'arpenteur-juré Frédéric, du percepteur Ilanezo et du bohémien Joseph, tous célibataires endurris, déblatérant contre le mariage, en fumant des pipes au dessert. Cependant, le vieux rabbin David Sichel. un entêté faiseur de mariages, s'est promis do marier Fritz. Et le piège qu'il lui tend est uniquement de l'envoyer pour trois semaines à la forme des Mésanges, où Fritz se prend do tendresse pour la fdle de son propre fermier, la petite Suzel. une ménagère accomplie qui a des bras blancs et des yeux bleus. Il a beau fuir, il épouse Suzel, et le vieux David friompho, car le célibat des épicuriens égoïstes est vaincu une fois de plus.

Tout le sujet tient là. Mais quelle adorable idylle, non pas une idylle de poète mièvre, mais une idylle franche et saine, comme Rabelais aurait pu la rêver 1 Le mérite immense de la pièce, à mes yeux, est dans la structure des scènes, dans les mobiles do,s personnages, dans la langue qu'ils parlent. Cette comédie, si tendre ot si bonne enfant, apporte une évolution. On so trouve enfin devant un coin du monde réel, loin de ce monde conventionnel du théâtre, dont les pantins tombent en morceaux. Je vais t'i<herd'indiquorrapidementles points originaux qui m'ont frappé.

Au premier acte, l'exposition est d'un naturel charmant. La servante, Catherine, et une voisine, Lisbeth. venue pour lui donner un coup de main, mettent la table en causant de M. Kobus et de ses idées sur le mariage. Fritz, dont la fête tom.be ce jour-là, a invité ses amis. Lui-même remonte de la cave. Les amis arrivent, le repas commence, un de ces repas plantureux de la

province. Et c'est alors que la petite .Suzel fait son entrée, avec un gros bouquet de violettes qu'elle a cueilli dans les haies. Fritz l'invite et veut qu'elle mange ; mais elle reste gênée, parmi tous ces garçons qui prennent du bon temps. Puis, quand elle est partie et que les pipes sont allumées, le vieux David prêche le mariage, au milieu de la débandade du dessert et des rires bruyants des convives. Fritz finit par parier une de ses vignes qu'il ne se mariera pas.

Rien de plus vivant ni de mieux encadré qui' ce premier acte. C'est un tableau de la vie réelle, depuis l'instant où la servante met la nappe, jusqu'au moment où les invités partent pour la brasserie. Le mot de Fritz, en sortant : « Catherine, tu peux desservir », montre que le dîner est comme le piVot autour duquel tourne l'acte entier. Et les scènes se déroulent d'une façon si aisée, elles sont si vécues, q^ue les personnages ne viennent pas un instant les jouer devant le trou du souffleur; tout le dialogue se passe en action, les acteurs parlent et agissent en même temps. C'est là, pour moi, un fait caractéristique. Puis, quelle bonne gaieté, quelle ripaille de gens heureux, et comme, parmi ces plats qui fument si joyeusement, le bouquet de Suzel met un tendre parfum I

Le second acte est d'un cadre plus heureux encore. Fritz est à la ferme des Mésanges, dorloté par Suzel. Des faucheurs qui vont au travail l'éveillent en chantant. Ensuite, il règle le déjeuner avec Suzel : des œufs, des radis et du beurre frais. Comment, cet amoureux desfend à ces détails vulgaires? Mon Dieu, oui, cet amoureux mange, et même Suzel fait sa conquête en lui apprêtant des petits plats. La jeune fille monte dans un cerisier et cueille le dessert, tandis que Fritz, dessous l'arbre, goûte les cerises. Puis, toute la bande des amis paraît. Le vieux David est enchanté, car il voit bien que Fritz est amoureux. Et, comme Suzel s'approche d'un puits pour emplir une cruche d'eau, il se fait donner à boire, il se sert de la légende biblique de Rébecca, de façon à questionner la jeune fille et à lui faire, de son côté, confesser son amour. Seulement, Fritz s'aperçoit qu'il aime Suzel, lorsque David annonce q\i'il va les marier, et il se laisse lâchement enlever par ses amis.

Remarquez qu'ici encore l'acte est un tableau pris dans la vie réelle. C'est toute une matinée à la campagne, les préparatifs du déjeuner, l'amour tel qu'il se développe véritablement, au milieu des petits faits de l'existence. Fritz est gourmand, rien de plus naturel que Suzel le prenne

ERCKMAXX-CHATRIAN

par la gourmandise. Et comme cela est frais, ces radis, ces œufs et ce beurre qui remplacent les déclarations accoutumées sur les fleurs et les étoiles ! Je défie qu'on assiste à cet acte sans se souvenir de matinées pareilles, des matinées où l'on s'est réveillé à la canipagne, avec le souci d'aller dénicher les cents soi-même et de cueillir son dessert aux arbres. Oui, cet amour sent bien la santé, et rien n'est plus joli ni plus hardi à la fois. Il faut aussi que je confesse une faiblesse : le cerisier vrai et l'eau vraie m'ont ravi. XoûÀ donc la Comédie-Française qui donne la première l'exemple du naturalisme dans les décors. Cet exemple, qui vient de haut, sera suivi, je l'espère.

Nous retrouvons la salle à manger de Fritz, au troisième acte, mais une salle à manger désolée, où l'on ne rit plus, où l'on ne godaille plus. Fritz est malade. Son amour, qu'il tâche <rétouffer, lui coupe l'appétit. Ses amis viennent inutilement le convier, il refuse de les suivre. Enfin, le vieux David l'oblige à prendre une résolution, en lui annonçant qu'il a trouvé un mari pour Suzel, et que son fermier Christel doit lui demander son consentement. Alors, Fritz, qui dans une charmante scène apprend de la. jeune fille qu'elle n'aime point le garçon dont il est question, refuse son consentement et se propose lui-même. « M'aimes-tu, Suzel? » Et la petite répond, en se jetant dans ses bras : « Ah I oui, monsieur Kobus ! » Cela est tout simplement exquis de franchise et de vérité.

Sans doute, cet acte est le plus pâle des trois. Mais comme le petit drame s'y dénoue d'une façon humaine ! Certaines gens ont trouvé Fritz bien grossier, de témoigner la souffrance de son amour par la perte de l'appétit. Voulaiton qu'il écri%nt un sonnet? La donnée première est suivie jusqu'au bout, avec la plus heureuse logique. Voilà le premier amoureux au théâtre qui souffre de l'amour comme tout le monde en souffre. 11 a mal à l'estomac, ce qui est strictement observé. Les amoureux de convention sont bêtes lorsqu'ils mettent la main à leur cœur, car leur cœur reste parfaitement tranquille, dans ces crises de la passion; tout le malaise se porte à l'estomac. Et remarquez que, d'après la donnée de MM. Erckmann-Chatrian, ce gourmand de Fritz est puni par où il pèche, ce qui est très moral. Le voilà marié et le voilà guéri. Je compte bien que les bons dîners vont recommencer, que Suzel entretiendra en joie la maison, car il faut avoir la poitrine large et la conscience nette pour bien rire et bien manger.

Telle est donc la pièce, toute la pièce. Eh bien, elle a égayé et elle a touché. J'ai entendu rire la salle et je l'ai vue pleurer. Ceux qui prétendraient le contraire seraient de mauvaise foi. Pourquoi nous dit-on, alors, qu'il faut absolument au théâtre des machines compliquées, bâties d'après cert aines règles? Vous le voyez,un joyeux garçon, aimant le plaisir, et une bonne petite fille, adroite et tendre, remuent toute une salle. Il suffit de mettre à la scène une vérité humaine, vieille comme le monde, de l'y mettre dans des conditions de vérité et de nouveauté, pour aussitôt conquérir les spectateurs. Où était, dans l'Ami Fritz, la fameuse scène à faire, le plat dramatique dont l'absence consterne certains critiques? Elle n'était nulle part, il fallait faire

toute l'œuvre, je veux dire qu'il fallait simplement la vivre, sans s'inquiéter de la charpente plus ou moins habile. Pas de pièce et un succès, voilà qui est triomphal.

D'ordinaire, je fais bon marché du succès. Mais, comme les gens qui sont hostiles à mes idées, m'accablent sous le succès des pièces que je trouve médiocres, je veux au moins pour une fois triompher à mon tour. L'Ami Frilz a réussi, cela est hors de doute, dans des conditions particulières où une œuvre moins heureusement conçue serait tombée. Je bats des mains de toutes mes forces. Les adorateurs du succès quand même auront beau démentir leur théorie et prouver au public qu'il a tort, la pièce n'en marchera pas moins bien, et il n'en sera pas moins démontré que l'on peut faire applaudir une œuvre en se moquant de la convention et des règles imposées, on se contentant de tailler dans la ^^e, et dans la vie la plus vulgaire, trois ou quatre tableaux mis à la scène avec un scrupuleux souci de la nature.

Je n'osais espérer un exemple aussi frappant, et certes je ne comptais guère que cet exemple partirait de la Comédie-Française. Sans doute, je n'exagère pas le triomphe de mes idées. Je sais parfaitement que l'Ami Frilz a réussi grâce au charme du sujet, au côté poétique de cette idylle. Mais il ne faut pas se montrer trop impatient, il me suffit que le naturalisme soit monté sur notre première scène et qu'il y ait planté victorieusement son drapeau.

Songez donc ! un véritable repas à la Comédie- Française, un vrai cerisier avec de vraies cerises, une vraie fontaine avec de la vraie eau ! Mais tous les bonshommes en carton doré de M. de Bornier ont dû en frémir ! ^"oilà une invasion formidable de la nature. Et ces détails de mise en scène ne sont rien encore. Il faut entendre la langue que parlent les personnages. Ils parlent tout uniment, comme vous et moi. L'amoureux dit qu'il a trop bu, les autres personnages se content leurs petites affaires sans phrases, ainsi que des passants qui se rencontreraient sur un trottoir. Est-ce assez complet? pouvais-je désirer une épreuve plus décisive?

Ce qui m'a beaucoup égayé, c'est l'indignation d'une certaine critique contre le style de MM. Erckmann-Chatrian. Le style ! oui, j'ai entendu des gens parler du style, comme si ces gens-là se doutaient du style le moins du monde! Ils pratiquent couramment l'incorrection, ils sont à genoux devant je ne sais quelle poésie bête et fau.sse, devant les mièvreries prétentieuses d'écrivains de troisième ordre. Le stvle, c'est la langue vécue, c'est la lorce et la grâce obtenues par l'expression juste. Il y a plus de style dans les familiarités de l'Ami Fritz que dans les tirades déclamatoires de toutes les pièces récentes.

Le grand reproche qu'on f ai t aussi à MM . Erckmann-Chatrian, c'est qu'on mange trop dans leur œuvre. Moi, je trouve qu'on n'y mange pas assez, j'aurais voulu que les trois actes fussent un repas continu. Est-ce que la table n'est pas littéraire, chez nous? Gargantua est dans le génie de notie nation. Plusieurs de nos pro- %inces, la Touraine, l'Alsace, sont glorieuses par leurs beaux mangeurs. Les légendes nous montrent nos pères attablés, fêtant la vie. Et il

'iU

NOS aIj'teurs dramatiques

ne serait pas permis d'étaler ce spectacle-épique, sous je ne sais quel prétexte de délicat^se de poitrinaire? Ah ! nous avons assez appauvri le sang des lettres, nous avons montré à la scène ■issez de personnages nourris de rosée et de confitirres, pour réclamer enfin de solides garçons (|ui travaillent héroïquement des mâchoires !

C'est la revanche. Et voilà pourquoi on ne mange même pas encore assez dans l'Ami Friiz. parce que les personnages y mangent pour tous leurs devanciers, pour les grecs et 1er. romains en bois de la tragédie, pour les chevaliers de tôle du drame romantique, pour les bourgeois chlorotiques .des comédies distinguées, pour les milliers demarionnettesqui ontlraversé la scène, la ventre pla l et la peau vide de muscles. Je voudrais que Fritz se levât avec ses convives, et qu'il portât ce toast : « A la santé de la vie. â la santé des œuvres vivantes '. -i

Ma grande surprise, après la représentation de VAmi Fritz, a été que la Comédie-Française eût reçu une œuvre pareille. Maintenant que l'expérience est faite, on peut alléguer le flair de M. Perrin et du comité, on disant que ces messieurs ont prévu le succès. Mais ce qui m'étonne, c'est justement qu'ils aient prévu le succès ; non, certes, que je leur refuse une expérience très grande, car ils se trompent rarement sur la question du succès; mais parce que r Ami Fritz sortait des données ordinaires et offrait le danger de monotonie. J'imagine que la pièce n'ait pas été jouée et qu'on lise le manuscrit, on trouvera cela charmant, mais on dira : « C'est bien léger comme intrigue, il faudrait voir la chose à la scène. »

J'ai donc cherché les raisons qui ont pu faire recevoir la pièce, et j'ai trouvé celles-ci. D'abord, elle a l'heureuse chance de se passer en Alsace. M. Perrin et le comité ont dû compter certainement sur l'attendrissement de la salle, en face des costumes alsaciens, de cet intérieur qui devait nous rappeler de si chers et si douloureux souvenirs. La piècesepasserait en Provence ou en Bretagne, elle aurait, à coup sûr, paru plus inquiétante. Ensuite, elle est tendre, je veux dire qu'elle se développe dans un milieu de grande bonhomie, relevée d'une pointe de poésie champêtre. Le théâtre, dès lors, était à l'abri d'une chute brutale; les bons sentiments font tout accepter. Enfin, l'œinTC présentait deux ou trois épisodes d'un effet certain, entre autres l'épisode du cerisier, l'épisode de la fontaine, et c'étaient là les clous les plus solides auxquels on pouvait à l'avance accrocher le .succès.

Tout ceci est pour confesser que le côté naturaliste de VA mi Fritz a été simplcmon t toléré, et que je ne m'illusionne pas au )ioint de croire qu'on a reçu cette pièce par amour do la vérité dans l'art. D'ailleurs, les arguments ne sont bons que lorsqu'ils sont justes, et c'est pourquoi je veux di'pagor nettement ma pensée.

L'Ami /•'/•//: est une idylle, p.is aiilre chose. -AIM. Erckniann-Chalriau ont un sentiment très vif de la nature. Ils ont vécu une vie qu'ils I,oignent à merveille, en un style excellent de fa-

miliarité et de souplesse. Seulement, il ne faut pas leur demander des créations de caractères approfondis. Leure personnages sont réels, en ce sens qu'ils ont le geste juste, l'intonation juste, l'habillement parfait d'exactitude. Mais ces personnages sont tous taillés sur un môme patron d'âme, ils appartiennent à la même famille et ne nous apportent aucun document humain intéressant et nouveau. Imaginez des poupées bonnes filles, qui s'agiteraient dans un décor précis et peint supérieurement.

Eh bien, les personnages de rAmi Fritz sont de cette famille. 1! n'y a pas même une nuance entre eux. Regardez-les de près : ils sont tous bons, tous joyeux, tous honnêtes. Certes, je ne dis pas que le tableau soit faux, il existe sans doute des coins de pays où les habitants ont. cette parité de tempérament. Même, si l'on veut, cette simplicité de ressorts est plus près de la vérité terre à terre que les cas particuliers, les êtres à part qui ont des excroissances dans le bien ou dans le mal. Seulement, à s'enfermer dans ce monde si monotone, on perd le bénéfice des études profondes, on ne va pas jusqu'au cœur de l'humanité, on en effleure à peine la peau. L'œuvre, quel que soit le talent avec lequel on la traite, reste moyenne et agréable.

Donc, je n'entends point voir, dans l'Ami Fritz, une œuvre de haute volée, car cela serait une prétention ridicule. En outre, j'ai conicssé que les côtés tendres et poétiques, le cadre alsacien qui chat ouille notre patriotisme, ont évidemment ])lus fait pour le succès que les tendances naturalistes de l'ensemble. Mais je vois, dans l'Ami Fritz, une pièce qui a fait accepter beaucoup de vérité, grâce à beaucoup de bonhomie et de poésie, une des tentatives les plus heureuses que le naturalisme pouvait souhaiter pour s'acclimater au théâtre et se faire acceplerdu peuplé. Il était bon de commencer par une dose raisonnable, déguisée dans du sucre.

J'ignore quelles ont pu être les intentions de MM. Enkmann-Chatrian. Il est croyable qu'ils n'ont pas eu les idées révolutionnaires que je leur prête ; je dis révolutionnaires en littérature. Mais cela importe peu. L'Ami Fritz est une de ces œuvres bénies qui font époque, en dehors de la volonté des auteurs, des directeurs et dos interprètes. Elles viennent au moment voubi. elles apportent une signification, un symptôme décisif, auquel pas un des collaborateurs n'avait songé. Ceux qui l'ont mûrie et préparée pour le public, ont vu sans doute une pièce patriotique, idyllique, poétique. Et voilà qu>lle éclate comme une pièce réaliste; voilà qu'elle restera comme uu des premiers essais sérieux du naturalisme au théâtre.

Je ne veux pas l'analyser de nouveau. Mais j'insisterai sur son caractère principal, qui est une simplicité absolue de moyens draniati(|ues. Je suis persuadé que la rénovation naturaliste sera caractérisée par cette siiiipliiité. On comprendra un jour que les intrigue; comiiliciuées et forcément mensongères sont d'un effet bien moins puissant que les combinaisons si simples des p.xssions humaines. Un homme qui aime, qui souffre de son amour, qui en sort violemment ou heureusement, sera toujours bien plus dramatique, qu'un personnage jeté dans des aventures inextricables, et dont'il ne se tire que par des

ERCKMANX-CHATRIAX

sauts de paillasse. En outre, ce que noue la passion doit être dénoué par la passion. Les lettres apportées au dénouement, les papiers de famille retrouvés, toutes ces vieilles ficelles usées, sont des expédients honteux ilont les écrivains qui se respectent, ne de^Taient plus jamais se servir.

Voyez le jet si naturel et si vrai de l'Ami Fritz. La pièce va d'un bout à l'autre, sans une secousse, avec le beau développement d'une histoire à laquelle on a assisté. Fritz ne veut pas se marier, puis il tombe amoureux, puis il lutte et se marie. Cela n'est rien et cela contient tout le drame d'une existence. Croit-on qu'on aurait rendu l'émotion plus profonde, en compliquant cette aventure, ce qui était très facile? Beaucoup de drames noirs sont partis de cette simple histoire: seulement, on les a chargés d'épisodes si extravagants, qu'ils nous font hausser les épaules. JIM. Erckmann-Chatrian s'en sont tenus à la vérité toute nue, et ils n'ont point à s'en repentir. Pas le moindre incident étranger, pas un seul des ragoûts indiqués dans le manuel de la cuisine dramatique. Toute l'émotion, les rires et les larmes, vient des entrailles du sujet. Et c'est là surtout ce que j'applaudis dans l'Ami Fritz.

Ge que je lou« également sans réserve, ce sont les façons dont naissent et se développent les sentiments des personnages. Une des choses qui me blessent le plus au théâtre est la convention des sentiments. Il y a des manières d'être gai, d'être triste, de tomber amoureux, de souffrir de son amour, qui sont dans la tradition des planches, et dont on ne sort pas, par crainte sans doute qu'on ne crie à rin\Taiseniblance. J'ai déjà cité, au troisième acte, les scènes où Fritz, luttant contre sa tendresse pour Suzel, pris de jalousie en apprenant le prochain mariage de la jeune fille, perd l'appétit et se plaint de douleurs à l'estomac. On a déclaré cet amoureux bien vulgaire. Il est strictement vrai, et je trouve que cet homme qui souffre réellement, est beaucoup plus touchant que les jeunes premiers roulant des yeux tendres et portant la main à leur cœur. En quoi le cœur est-il plus noble que l'estomac? Ils sont nécessaires à la vie autant l'un que l'autre. Tout cela repose sur un idéalisme nuageux et faux, d'un ridicule parfait.

Je suis certain que les auteurs dramatiques trouveraient des effets nouveaux d'une grande saveur, s'ils voulaient se donner le souci d'observer comment les choses se passent dans la réalité. Les faits les plus simples de l'existence

ont été tellement dénaturés au théâtre, qu'on donnerait à ces faits un relief puissant, une nouveauté .imprévue, si on les ramenait au vrai. C'est une grande erreur de répéter que le théâtre vit uniquement de convention. Les cri» de vérité seuls soulèvent et emportent une salle. On a pu gâter le métier dramatique par des années de productions inférieures. Les belles œuvres, dans toutes les littératures et dans tous les genres, n'en restent pas moins les œuvres vraies et simples.

J'arrive à la conclusion que je veux tirer de tout ceci. Grâce à des côtés patriotiques et poé- ' tiques, l'Ami Frit: a fait monter le naturalisme sur les planches. Dès aujourd'hui, il est aisé de comprendre ce que peut être ce naturalisme, dé gagé des fleurs dont MM. Erckmann-Chatrian l'ont si heureusement orné. Imaginez des person nages plus étudiés, de tempéraments différents, et dont les passions, en se heurtant, constitueront le drame. Rendez l'action plus virile, nouez-la et dénouez-la par le jeu seul des sentiments, au milieu d'une simple et forte histoire. Faites que les personnages et l'action vivent puissamment de la vie réelle. Gardez les décors exacts de l'Ami Fritz, et coupez chaque acte, comme ont fait MJI. Erckmann-Chatrian, dans l'existence quotidienne, un déjeuner, une matinée à la campagne, un fait unique qui explique la coupure si arbitrairedesactes.Étvousaurezainsila pièce que je voudrais voir sur nos théâtres, le cadre nouveau où l'on pourrait reprendre l'étude de toutes les passions. Un genre serait créé, le drame marcherait de pair avec le roman, on pourrait utiliser au théâtre les documents humains, l'enquête si prodigieusement commencée par notre grand Balzac.

Sans doute, il faudrait faire accepter toute cette vérité, et cela n'est point commode, car j'avoue volontiers que le théâtre a une optique particulière. MM. Erckmann-Chatrian ne s'en sont tirés que pai- des costumes alsaciens et des personnages en pâte tendre. Le problème deviendrait plus difficile encore, le jour où l'on se passerait des agréments de la poésie sentimentale, et où l'on voudrait mettre à la scène quelques gredins, pour ne pas s'ennuyer dans la compagnie de gens tous honnêtes. Ici, je dois m'arrêter, car je ne professe pas. Dieu m'en garde : Je dis seulement où le théâtre doit tendre, selon moi. L'habileté ne nuirait pas, mais il faudrait de la force avant tout. Un jour, une œuvre naturaliste, bien équilibrée, faite pour le succès, viendra me donner raison, j'en ai la certitude.

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