‹ ThéâtreChapitre 13 sur 151 · THÉRÈSE, GRIVET, CAMILLE. MICHAUD, LAURENT · texte numérisé non relu

THÉRÈSE, GRIVET, CAMILLE. MICHAUD, LAURENT

Camille. — Et vous ne savez rien de neuf, monsieur Michaud?

Michaud. — Non, rien... J'ai mené ma nièce broder au Luxembourg... Ah ! si, ma foi, il y a du neuf 1 il y a le drame de la rue Saint-Andrédes-Arts.

Camille. — Quel drame?... Monsieur Grivet, en venant, a vu beaucoup de monde dans cette rue.

Michaud. — Ça ne désemplit pas depuis ce matin... (A Grivet.) La foule regardait en l'ai", n'est-ce pas?

Grivet. — Je ne pourrais pas dire, j'ai changé de trottoir... Alors, c'était bien un accident? (Il met une calotte et des bouts de manche qu'il sort ds sa poche. )

Michaud. — Oui, on a trouvé à l'hôtel de Bourgogne, dans la malle d'un vogageur qui a disparu, une femme coupée en quatre morceaux.

Grivet. — Est-ce possible I en quatre morceaux ! Comment peut-on couper une femme en quatre morceaux

Camille. — C'est épouvantable !

Grivet. — Et moi qui passe par là 1... Je me sou\'iens, maintenant; on regardait en l'air... Est-ce qu'on voyait quelque chose, en l'air?

Michaud. — On voyait la fenêtre de la

THÉATHE

«hanilirp où la foule prétend qu'on a trouvé la nialle... Mais le fait est faux; la fenêtre de la chambre en question donne siir la cour.

Lavkest. — L'assassin est arrêté?

MiciiAVP. — Non. Un de mes anciens colfi(,'u<s, fjui conduit l'instruction, me disait ce matin qu'il marchait en pleine obscurité. (Grivet ncanc en hochant la tite.) La justice aura beau- <.<uip de mal.

Lai'Rest. — Mais l'identité de la victime a été •Habile?

MiruACD. — Non. Le cadavre était nu, et la lêle ne se trouvait pas dans la malle.

Grtvet. — On l'aura sans doute égarée.

Camille. — Grâce, cher monsieur : Elle me ■ionne la chair de poule, votre femme coupée en quatre morceaux.

Grivet. — Eh 1 non, c'est amusant d'avoir peur, quand on est parfaitement sûr qu'on ne court aucun danger. Les histoires de monsieur Michaud, du ten\ps qu'il était commissaire de police, sont très drôles... \ous vous rappelez le gendarme enterré, dont les mains passaient, dans un plant de carottes? 11 nous a raconté ce crime-là, l'automne dernier... Ça m'a beaucoup intéressé... Que diable : ici, nous savons bien «lu'il n'y a pas des assassins derrière notre dos. C'est la maison du bon Dieu... Dans un bois, je ne dis pas. Si je traversais un bois avec monsieur Michaud, je le prierais de se taire.

LArKEXT, à Michaud. — \ous pensez donc que beaucoup de ciimes restent impunis?

Michaud. — Oui. malheureusement; les disparitions, les morts lentes, des étouffements, des écrasement sinistres, sans un cri, sans une tache de sang. La justice passe et ne voit rien... 11 y a plus d'un meurtrier qui se promène tranquillement au soleil, allez :

Grivet, ricnnani plus haut. — Vous voulez rire... Et on ne les arrête pas?

MicHAiD. — Si on ne les arrête pas, mon cher monsieur Grivet, c'est qu'on ne sait pas qu'ils ont tué.

Camille. — Alors, la police n'est pas bien faite?

MicHAi-D. — Eh : si, la police est bien faite; mais elle n'est pas tenue à l'impossible... Je vous répète qu'il y a des assassins fort lieureux, vivant gTa.«;senient. aimés et respectés... Vous avez tort de branler la tète, monsieur Grivet...

Grivet. — Je branle la tête, je branle la tête, laissez-moi donc tranquille !

Michaud. — Peut-être avez-vous un de ces hommes dans vos connaissances et peut-être lui serrez-vous la main tous les jours.

Grivet. — Ah ! non. par exemple, ne dites pas cela.-. Ce n'est pas vrai, vous savez bien que ce n'est pas vrai... Si je voulais, je vous racoul<Tdis aussi une histoire...

Mhhaud. — Racontez-la, votre histoire.

Grivet. — Certainement... Celle de la pie Tolioipi', {Michaud hausse les épaules.) Vous la (•iinii.ii'.-ifz peut-être, vous connaissez tout... 11 •tait uni' fuis une servante qui fut mise en prison pour nviiir volé un cnuverl d'argent. Deux mois plus laiil. riii retrouva le couvert dans un nid de pie. en .ilialtant un peuplier. C'était une pie qui était la yrib-use. On relâcha la servante... Vous Toyez bien (|ue les coupables sont toujours punis.

SIlCHAUD, ricanant. — Alors, on a mis la pie en prison?

Grivet, se fâchant. — La pie en prison ! la pie en prison :... Est-il bête, ce Michaud !

Camille. — Eh: non. ce n'est pas ce que monsieur Grivet a voulu dire. Vous le troublez.

Grivet. — La pohce est mal faite, voilà tout... C'est immoral.

Camille. — Est-ce que tu crois que l'on tue comme ça, sans qu'on le sache, toi, Laurent?

Laurent. — Moi?... (// traicrse la scène, en se dirigeant lentement i'crs Thérèse.) \'ous ne voyez pas que monsieur Michaud se moque de vous. Il veut vous effrayer, avec ses histoires. Comment pourrait-il savoir ce qu'il dit n'être su par personne... Et, s'il y a des gens adroits, tant mieux pour eux, après tout:... (Près de Thérèse.) Tenez, madame est moins crédule que vous.

THÉRf;sE. — Certes, ce qu'on ne sait pas n'existe pas.

Camille. — N'importe, j'aurais mieux aimé qu'on causât d'autre chose. Voulez-vous? causons d'autre chose.

Grivet. — Moi, je veux bien ; causons d'autre chose.

Camille. — Tiens, on n'a pas monté les chaises.de la boutique... Venez donc m'aider. (Il descend. )

Grivet, se levant en grommelant. — Il appelle ça causer d'autre chose, aller chercher des chaises.

Michaud. — Venez-vous, monsieur Grivet?

Grivet. — Passez le premier... La pie en prison ! La pie en prison ; a-t-on jamais vu !... Pour un ancien commissaire de police, vous venez de vous donner là un bien grand ridicule, monsieur Michaud. (Ils descendent tous les deux.)

Laurent, prenant brusquement les mains de Thérèse, baissant la voi.r:. — Tu jures de m'obéir?

Thérèse, de même. — Oui, je t'appartiens, fais de moi ce qu'il te plaira.

Camille, d'en bas. — Eh ! Laurent, grand fainéant, tu ne pouvais donc pas venir chercher ta chaise, au lieu de laisser descendre ces messieurs.

Laurent, haussant la foix. — Je suis resté pour faire la cour à ta femme. (.1 Thérèse, doucement.) Espère. Nous vivrons heureux à jamais l'un et l'autre.

Camille, d'en bas, riant. — Oh '. ça, je te le permets... Tâche de plaire à Thérèse.

Laurent, à Thérèse. — Et souviens- toi de ce que tu as dit : ce qu'on ne sait pas n'existe pas... (On entend des pas dans l'escalier.) Prends garde ! (Ils se séparent vivement. Thérèse reprend son attitude rechignée devant sa table à ouvrage. Laurent passe à droite. Les autres personnages remontent, chacun avec une chaise, en riant aux éclats.

Camille, à Laurent. — Farceur, va ! Est-il drôle, cet animal !... Tout ça, c'était pour ne pas se donner la peine de descendre.

Grivet. — Enfin, voici le thé.

SCÈ.NE XI

LES MÊMES,MADAMERAQUIN,SUZANNE erttrant avec le thé.

Madame Raquin, à Grivet qui tire sa montre. — Oui, j'ai pris un quart d'heure... Asseyez-

THÉRÈSE RAQUI\

vous, nous allons rattraper le temps perdu. (Grivel s'assoit à gauche, sur le devant; derrière lui, se place Laurent. Le fauteuil de madame Raquin est à droite; Michaud se met derrière elle. Enfin, au fond, au milieu, Camille s' installe dans son fauteuil. — Thérèse ne quitte pas sa table à ouvrage. Suzanne va la rejoindre, quand le thé est servi.)

Camille, s'asseyant. — Là, me voilà dans mon fauteuil... Donne la boîte de dominos, maman.

Grivet, avec béatitude. — C'est un plaisir... Le jeudi, quand je m'éveille, je me dis : « Tiens ! j'irai ce soir jouer au.K dominos chez les Raquin.» Eh bien ! vous ne sauriez croire...

Suzanne, l'interrompant. — Voulez-vous que je vous sucre, monsieur Grivet?

Grivet. — Avec plaisir, mademoiselle, vous êtes charmante. Deux morceaux, n'est-ce pas?... (Reprenant.) Eh bien ! vous ne sauriez croire...

Camille, l'interrompant. — Est-ce que tu ne viens pas, Thérèse?

Madame Raquin, lui donnant la boîte de dominos.— Laisse-la. Tu sais qu'elle estsoufîrante... Elle n'aime pas jouer aux dominos... S'il vient quelqu'un à la boutique, elle descendra.

Camille. — C'est contrariant, quand tout le monde s'amuse, d'avoir devant soi quelqu'un qui ne s'amuse pas... [A madame Raquin.) Voyons, t'assoiras-tu, maman?

iLvDAME Raquin, s'asseyant. — Oui, oui, mt voilà.

Camille. — Vous y êtes bien tous?

Michaud. — Certainement, et je vais, ce soir, vous battre à plate couture... Madame Raquin, votre thé est un peu plus fort que celui de jeudi dernier... Mais monsieur Grivet disait quelque chose.

Grivet. — Moi, je disais quelque chose?

Michaud. — Oui, vous aviez commencé uae phrase.

Grivet. — Une phrase, vous croyez... C'est bien surprenant.

Michaud. — Je vous assure, n'est-ce pasf madame Raquin. Monsieur Grivet disait : « Eb bien ! vous ne sauriez croire... »

Grivet. — « Eh bien ! vous ne sauriez croire.- Non, je ne me souviens plus, plus du tout... S^ c'est une plaisanterie que vous faites, monsieur Michaud, vous savez que je la trouve médiocre.

Camille. — ■ Vous y êtes bien tous?... Alors, commençons. {Il vide bruyamment la boite de dominos. Un silence, pendant lequel les joueurs mêlent les dés et se les partagent.)

Grivet. — Monsieur Laurent n'en est pas, ei il lui est défendu de donner des conseils... Là, on en prend sept... On ne fouille pas, on ne fouille pas, entendez-vous, monsieur Michaud?... (Un silence.) Ah ! c'est à moi la pose, j'ai le double-sis3

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