LA CRITIQUE ET LE PUBLIC
n faut que je confesse un de mes gros étonnements. Quand j'assiste à une première représentation, j'entends souvent pendant les entr'actes des jugements sommaires, échappés à mes confrères les critiques. Il n'est pas besoin d'écouter, il suffit de passer dans un couloir : les voix se haussent, on attrape des mots, des phrases entières. Là, semble régner la sévérité la plus grande. En entend voler ces condamnations sans appel : « C'est infect '. c'est idiot ! ça ne fera pas le sou ! »
Et remarquez que les critiques ne sont que justes. La pièce est généralement grotesque. Pourtant, cette belle franchise me touche toujours beaucoup, parce que je sais combien il est courageux de dire ce qu'on pense. Mes confrères ont l'air si indigné, si exaspéré par le supplice inutile auquel on les condamne, que les jours suivants j'ai parfois la curiosité de lire leurs articles pour voir comment leur bile s'est épanchée. Ah ! le pauvre auteur, me dis-je en ouvrant les journaux, ils vont l'avoir joliment accommodé 1 C'est à peine si les lecteurs pourrontenretrouver les morceaux.
Je lis, et je reste stupéfait. Je :^elis pour bien me prouver que je ne me trompe pas. Ce n'est plus le franc parler des couloirs, la vérité toute crue, la sérérité légitime d'hommes qu'on vient d'ennuyer et qui se soulagent. Certains articles sont tout à fait aimables, jettent, comme on dit, des matelas pour amortir la chute de la pièce, poussent même la politesse jusqu'à effeuiller quelques roses sur ces matelas. D'autres articles hasardent des objections, discutent avec l'auteur, finissent par lui promettre un bel avenir. Enfin les plus mauvais plaident les circonstances atténuantes.
Et remarquez que le fait se passe surtout quand la pièce est signée d'un nom connu, quand il s'agit de repêcher une célébrité qui se noie. Pour les débutants, les uns sont accueillis avec une bienveillance extrême, les autres sont écharpés sans pitié aucune. Cela tient à des considérations dont je parlerai tout à l'heure.
Certes, je ne fais pas un procès à mes confrères. Je parle en général, et j'admets à
l'avance toutes les exceptions qu'on voudra. Mon seul désir est d'étudier dans quelles conditions fâcheuses la critique se trouve exercée, par suite des infirmités humaines et des fatalités du milieu où se meuvent les juges dramatiques.
11 y a donc, entre la représentation d'une pièce et l'heure où l'on prend la plume pour en parler, toute une opération d'esprit. La pièce est exaltée ou éreintée, parce qu'elle passe par les passions personnelles du critique. La bienveillance outrée a plusieurs causes, dont voici les principales : le respect des situations acquises, la camaraderie, née de relations entre confrères, enfin l'indifférence absolue, la longue expérience que la franchise ne sert à rien.
Le respect des situations acquises vient d'un sentiment conservateur. On plie l'échiné devant un auteur arrivé, comme on la plie devant un ministre qui est au pouvoir; et même, s'il a une heure debêtise,on la cache soigneusement,parce qu'il n'est pas prudent de déranger les idées de la foule et de lui faire entendre qu'un homme puissant, maître du succès, peut se tromper comme le dernier des pleutres. Cela affaiblirait le principe de l'autorité. On doit veiller au maintien du respect, si l'on ne veut pas être débordé par les révolutionnaires. Donc, on lance son coup de chapeau quand même, on pousse la foule sur le trottoir banal, en lui déguisant l'ennui de la promenade.
La camaraderie est bien forte, elle aussi. On a dîné la veille avec l'auteur dans une maison charmante; on doit déjeuner le lendemain avec lui, chez un ancien ami de collège. Tout l'hiver, on le rencontre; on ne peut rentrer dans un salon sans le voir et sans lui serrer la main. Alors, comment voulez- vous qu'on lui dise brutalement que sa pièce est détestable? Il verrait là une trahison, on mettrait dans l'embarras tous les braves gens qui vous reçoivent l'un et l'autre. Le pis est qu'il a murmuré à votre oreille :
— Je compte sur vous.
Et il peut y compter, en vérité, car jamais on n'a le courage de dire toute la vérité à cet homme. Les critiques qui restent francs quand même, passent pour des gens mal élevés.
L'indifférence absolue est un état où le cri-
iW
LE XATURAUSME AU TMÉATUE
tique arrive après quelques années de pontificat. D'abord, il s'est jeté dans la bataille, a mis ses iaéen en avant, a livré des combats sur le terrain de chaque pièce nouvelle. Puis, eu voyajit qu'U n'améliore rien, que lasottise demeure éternelle, il se calme et prend un bel égoïsine. Tout est bon, tout est n\auvai=, peu importe. 11 siiliit qu'où boive frais et (ju'on ne se fasse pas d'ennemis. 11 faut aussi ranger parmi ces beaux Luditlérents les poètes et les écrivains de grand style qui acceptent un feuilleton dramatique. Ceux-là se moquent parfaitement du théâtre. Ils trouvent toutes les nièces abominable.^, ■odieuses. Et ils affectent un sourire de bons princes, ils louent jus(|u'aux vaudevilles ineptes, lis n'ont que le souci de pomponner leurs phrases pour se faire à eux mêmes u:i joli succès.
Quant à l'éreintement, il est presque toujoxirs l'eiïet de la passion. Ou éreinte une pièce, parce qu'on est romantique, parce- qu'on est royiliste, parce qu'on a eu des pièces sifflées o.i des romans vendussurlesquais. Je répète que j'admets toutes les exceptions. Si je citais des exemples, ou m'entendrait mieux ; mais je ne veux nommer personne. La critique, si débonnaire pour les auteurs arrivés, se montre tout d'un coup enragée contre certains débutants. Ceux-là, on les massacre; et le public, devant cette fureur, ne doit plus compicndre. C'est qu'il y a, par derrière, une situation dout il faudrait d'abord débrouiller les fils. .Souvent, le débutant est un novateur, un garçon gênant, un ours vivant dans son trou, loin de toute caniai-aderie.
D'ailleurs, notre critique théâtrale contemporaine a des reproches plus graves à se faire. Ses sévérités et .ses indulgences exagérées ne sont que les résultats de la débandade, du manque de méthode, dans lequel elle vit. Elle est la .seule critique existante, puisque les journaux dédaignent aujourd'hui de parler des livres, ou leur jettent l'aumône dérisoire d'un bout d'annonce griffonné paj' le rédacteur des faits-divers. Et j'estime qu'elle représente bieu mal la sagacité et la finesse de l'esprit français. A l'étrajiger, on rit dm tohu-bohu de ces jugements qui se démentent les uns les autres, et qui sont souvent rendus dans un style abominable. En Angleterre, en Russie, on dit très nettement que nous n'avons plus parmi nous un seul critique.
On doit accuser d'abord la fièvre du journalisme d'informations. Quand tous les critiques rendaient leur justice le luudi, ils avaient le temps de préparer et d'écrire leurs feuilletons. On choisùssait pour cette besogne des écri^ vains, et si le plus souvent la méthode manquait, chaque article était au moins un morceau de stylo intéressant ;ï lire. .AIais ou a changécela, il faut maintenant que les lecteurs aient, le lendemain laêiuo. un <.o/npte rendu détaillé des pièces nouvelles. La reppéseutation finit à minuit, on tire le journal à minuit h demi, et le critique est tenu du fournir iranukliatemcnt un article d'une colonne. Nécessairein(Mil, cet article est fait après la réjjétition générale, ou bien il est bâclé sur le coiii d'une table do rédaction, les yeux appesantis do sommeil.
Je comprends que les lecteurs soient enchantés de counaitre immédiatement la pièce nouvelle. Seulement, avec ce système, toute dignité
littéraire est impossible, le critique n'est plus qu'un reporter; autant le remplacer par un télégraj)he qui irait plus vite. Peu à peu, les comptes rendus deviendj'out de simples bulletins. On flatte la seule curiosité du public, on l'excite et ou la contente. Quant à son goût, il ne compte plus ; on a supprimé les virtuoses pour confier leur besogne à des journahstes qui acceptent volontiers de traiter le Théâtre comme ils traiteraient la Bouree ou les Tribunaux, en mauvais style. Nous mai-chons au mépris do toute littérature. 11 y a deux ou trois journaux, sur le pavé de Paris, qui sont coupables d'avoir transformé les lettres en un marché honteux où l'on trafique sur les nouvelles. Quand la marée arrive, c'est à qui vendra la raie la plus fraîche. Et que de raies pourries on passe dans le tas !
Comme il faut être de son temps, j'accepterais encore celte rapidité de l'information qui est devenue un besoin. Mais, puisqu'on a mis les phrases à la porte, on devrait au moins rejeter les banalités, condenser en (juelques lignes des jugements motivés, d'une rectitude absolue. Pour cela, il faudrait que la crilique eût une méthode et sût où elle va. Sans doute, on doit tolérer les tempéraments, les façons diverses de voir, les écoles littéraires qui se combattent. Le corps des critiques dramatiques ne peut ressembler à un corps de troupe qui tait l'exercice. Même l'intérêt de la besogne est dans la passion. Si l'on ne se jetait pas ses préférences .'i La tête, où serait le plaisir, pour les juges et pour les lecteurs? Seulement, la passion elle-même est absente, et le pêle-mêle des opinions ^"ient uniquement du manque complet de vues d'en-' semble.
Le public est regai'dé comme souverain, voilà la vérité.. Les meilleurs de nos critiques se fient ;\ lui, consultent presque toujours la salie avant de se prononcer. Ce respect du public procède de la routine, de la peiu" de se compromettre, du .sentiment de crainte qu'inspire tout pouvoir despotique. Il est très rare qu'au critique casse l'arrêt d'une saUe ([ui applaudit. La pièce a réussi, doac elle est bonne. Ou ajoute les phrases clichées qui ont traîné partout, on tire une morale à la portée de tout le monde, et l'article est fait.
Comme il est difficile de savoir qui commence à se tromper, du public ou de la critique; comme, d'autre part, la critit|ue peut accuser le public de la pousser dans des complaisances fâcheuses, tandis que le public peut adresser à la critique le même reproche, il en résulte que le procès reste peiixlant et que le tolm-boliu s'en trouve aueraenté. Des critiques disent avec un semblant de raison : « Les pièces sont faites pour les spectateurs, nous devons louer celles que les spectateurs applaudissent. « Le public, de son côté, s'excuse d'aimer les pièces sot tes.en-disani: « Mon journal, trouve oelte pièce bonne, je vais la voir et je l'applaudis. » Et la perversion devient :iiu.sLuuiveiselle.
Mon opinion est cjiie la critique doit ronstatar et coinluittrc. Il lui faut une méthode. Elle a un but, elle sait où elle va. Les succès et les chutes deviennent secondaires. Ce sont des accidents. On se bat pour une idée, ou rapporte tout à cette idée, on n'est plus le flatteur juré <le la
LES THÉORIES
foule, ni Técrivain indifférent qui gagne son argent dans des ptu'ases.
Ah ; ronime nous aurions besoin de ce réveil'. Notre théâtre agonise, depuis qu'on le traite comme les courses, et qu'il s'agit seulement, au lendemain d'une première représentation, de savoir si l'œuvre sera jouée cent fois, 6u si elle ne le sera que dix. Les critiques n'obéiraient plus au bon plaisir du moment, ils n'empliraient plus leurs artiiles d'opiuions contradictoires.. Dans la lutte, ils seraicut bien forcés de défendre un drapeau et de traiter la question de vie ou de mort de notre théâtre. Et l'on verrait ainsi la critique dramatique, des cancans quotidiens, de la préoccuv>ation des coulisses, des phrases toutes faites, des ignorances et des sottises, monter à la largeur d'une étude littéraire.
La théorie de la souveraineté du public est. une des plus bouffonnes que je connaisse. Elle conduit droit à la condamnation de l'originalité et des qualités rares. Par exemple, n'arrive-t-il pas qu'une chanson ridicule pas.sionue un public lettré? Tout le monde la trouve odieuse; seulement, mettez tout le monde dans une salle de spectacle, et l'on rira, et l'on applaudira. Le spectateur pris isolément est parfois un homme intelligent: mais les spectateurs pris en masse sont un troupeau que le génie ou même le simple talent doit conduire le fouet à la main. Rien n'est moins littéraire qu'une foule, voilà ce qu'il faut étabhr en principe. Une foule est une collectivité malléable dont une main puissante fait ce qu'elle veut.
Ce serait un bien curieux tableau, et très instructif, si l'on dressait la liste des erreurs de la foule. On montrerait, d'une part, tous les chefs-d'œuvre qu'elle a siffles odieusement, de l'autre, toutes les inepties auxquelles elle a fait d'immenses succès. Et la bste serait caractéristique, car il en résulterait ;ï coup sûr que le pubUc est resté froid ou s'est fâché toutes les fois qu'un écrivain original s'est produit. U y a très peu d'exceptions à cette règle.
Il est donc hors de doute que chaque personnalité de quelque puissance est obligée de s'imposer. Si la grande loi du théâtre étidt de satisfaire avant tout le public, il faudrait aller droit aux niaiseries sentimentales, aux sentiments faux, à toutes les tonvenlions de la routine. Et je défie qu'on puisse alors marquer la hgne du médiocre où l'on s'arrêterait; il y aurait toujours un pù'e auquel on serait bientôt forcé de descendre. Qu'un écrivain écoute la foule, elle lui criera sans cesse : « Plus bas : plus bas : » Lors même qu'il sera dans la boue des tréteaux, elle vttudra qu'il enfonce davantage, qu'il y disparaisse, qu'il s'y noie.
Pour moi, les écrivains révoltés, les novateurs, sont nécessaires, précisément parce qu'ils refusent de de.scendre et qu'ils relèvent le niveau de l'art, que le goiit perverti des spectateurs tend toujours à abaisser. Les exemples abondent. Après la venue de chaque maître, de chaque con-
quérant de l'art qui achète chèrement ses victoires, il y a un moment d'éclat. Le public est doini)té et applaudit. Puis, lentement, quand les imitateurs du maître arrivent, les œuvress'amollissent, l'intelligence de la foule décroît, une période de transition et de médiocrité s'établit. Si bien que, lorsque le besoin d'une révolution htléraire se fait sentir, il faut, de nouveau, un homme de génie pour secouer la foule et pour lui imposer une uouvelle'formuie.
11 est bon de consulter ainsi l'histoire littéraire, si l'on veut débrouiller ces questions. Or, jamais on n'y voit que les grands écrivains aient suivi le public; ils ont toujours, au contraire, remorqué le public pour le conduire où ils voulaient. L'histoire est pleine de ces luttes, dans lesquelles la victoire reste infailliblement au génie. On a pu lapider un écrivain, siffler ses œuvres, son heure arrive, et la foule soumise obéit docilement à son impulsion. Etant donné la moyenae peu iate^lligente et surtout peu artistique du public, 011 doit ajouter que tout succès trop vif est iruquiélanl pimr la durée d'une œuvre. Quand le pubbc' applaudit outre mesure, c'est que l'œuvre est médiocre et peu viable ; il est inutile de citer des exemples, que tout le monde a dans la mémoire. Les œuvres qui vivent sont celles qu'on a mis souvent des années à comprendre.
Alors, que nous veut-on avec la souveraineté du public au théâtre ! Sa seule souvei-aineté est de déclai-er mauvaise une pièce que la postérité trouvera bonne. Sans doute, si l'on bat uniquement monnaie avec le théâtre, si l'on a besoin du succès immédiat, il est bon de consulter le goût actuel du public et de le contenter. Mais l'art dramatique n'a rien à démêler avec ce négoce. 11 est supérieur à l'engouement et aux caprices. On dit aux auteurs : « \ous écrivez pour le public, il faut donc vous faire entendre de lui et lui plaire. » Gela est spécieux, car on peut parfaitement écrire pour le public, tout eu lui déplaisant, de façon à lui donner uugoûtnouveau, ce qui s'est passé bien souvent. Toute la querelle est dans ces deux façons d'être : ceux qui songent aniqucment au succès et qui l'atteignent en flattant une génération; ceux qui songent uniquement à l'art et qui se haussent pour voir, par-dessus la génération présente, les génératioas à venir.
Plus je vais, et plus je suis persuadé d'une chose : c'est qu'au théâtre, comme dans tous les autres arts d'ailleurs, il n'existe pas de règles véritables en dehors des lois naturelles qui constituent cet ai-t. Ainsi, il est certain que, pour un peintre, les figures ont fatalement un nez, une bouclîte et deux yeux; mais quant à l'expression de la figure, à la vie même, elle lui appartient. De même au théâtre, il est nécessaire que les pereonnages entrent, causent et sortent. Et c'est tout, l'auteur reste ensuite le maître absolu de son œuvre.
Pour conclure, ce n'est pas le public qui doit imposer son goût aux auteurs, ce sont lesauteurs qui ont charge de diriger le public. En littérature, il ne peut exister d'autre souveraineté que celle du génie. La souveraineté du peuple est ici une crovancc imbécile et dangereuse. Seul le génie marche en avant et pétrit comme une cire
molle l'iatelligence des générations.
Il est admis que les gens de province ouvrent de grands yeux dans nos tiiéâtres, et admirent tout de confiance. Le journal qu'ils reçoivent de Paris a parlé, et l'on suppose qu'ils s'inclinent très bas, qu'ils n'osent juger à leur tour les pièces centenaires et les artistes applaudis par les Parisiens. C'est là une grande erreur.
Il n'y a pas de public plus difficile qu'un public de province. Telle est l'exacte vérité. J'entends un public formé par la bonne société d'une petite ville : les notaires, les avoués, les avocats, les médecins* les négociants. Ils sont liabitués à être chez eux dans leur théâtre, sifflant les artistes qui leur déplaisent, formant leur troupe eux-mêmes, grâce à l'épreuve des trois débuts réglementaires. Notre engouement parisien les surprend toujours, parce qu'ils exigent avant tout d'un acteur de la conscience, une certaine moyenne de talent, un jeu uniforme et convenable; jamais, chez eux, une actrice ne se tirera d'une difficulté par une gambade; rien ne les choque comme ces fantaisies que l'argot des coulisses a nommées des « cascades ». Aussi, quand ils viennent à Paris, ne peuvent-ils souvent s'expliquer la vogue extraordinaire de certaines étoiles de vaudeville et d'opérette. Ils restent ahuris et scandalisés.
\'ingt fois, d'anciens amis du collège, débarqués à Paris pour huit jours, m'ont répété : « Nous sommes allés hier soir dans tel théâtre, et nous ne comprenons pas comment on peut tolérer telle actrice ou tel acteur. Chez nous, on les sifflerait sans pitié. » Naturellement, je ne veux nommer personne. Jlais, on serait bien surpris, si l'on savait pour quelles étoiles les gens de province se montrent si sévères. Remarquez qu'au fond leurs critiques portent presque toujours juste. Ce qu'ils ne veulent pas comprendre, c'est le coup de folie de Paris, cette flamme de succès qui enlève tout, ce.* triomphes d'un jour que nous faisons surtout aux femmes, lorsqu'elles ont, en dehors de leur plus ou de leur moins de talent, le quelque chose qui nous gratte au bon endroit.
L'air de la province est autre. Les provinciaux ne vivent pas dans noire air, et c'est pourquoi ils suffoquent à Paris. En outre il faut faire la part d'une certaine jalousie. Le point est délicat, je ne voudrais pas insister; mais il îst évident que la continuelle apothéose de Paris finit par agacer les bons bourgeois des quatre coins de la France. On ne leur parle que de Paris, tout est superbe à Paris; alors, lorsqu'ils peuvent surprendre Paris en flagrant délit de mensonge et de bêtise, ils triomphent. Il faut les entendre : \'raiment, les Parisiens ne sont pas difficile.?, ils font des succès î\ des cabotins que Marseille ou Lyon a usés, ils s'engouent des rebuts de Bor- <leaux ou de Toulouse. Le pis est que les provinciaux ont souvent raison. Je voudrais qu'on les écoutât juger en ce moment le.s troupes de l'Opéra et de l'Opéra-Comiqtie. El ils retournent dans li'urs villes, en haussant les épaules.
.\joutez que le tapage de nos réclamcj irrite et déroute les gens qui, à cent et deux cents lieues, ne peuvent faire la part do l'exagération.
Ils no sont pas dans le secret des coulisses, ils ne devinent pas ce qu'il y a sous une bordée d'articles élogieux, lancée à la tête du premier petit torchon de femme venu. Nous autres, nous sourions, nous savons ce qu'il faut croire. Eux. dans le milieu mort de leiiis villes, en dehors (i<notre monde, doivent tout prendre argent comptant. Pendant des mois, ils lisent au cercle que mademoiselle X... est une merveille de beauté et de talent. A la longue, ils prennent du respect pour elle. Puis, quand ils la voient, leur désillusion est terrible. Rien d'étonnant à ce qu'ils nous traitent alors de farceurs.
Et ce n'est pas seulement les artistes que les provinciaux jugent avec sévérité, ce sont encore les pièces, jusqu'au personnel de nos théâtres. Je sais, par exemple, que l'importunité de nos ouvreuses les exaspère. Un de mes amis, furibond, me disait encore hier qu'il ne comprenait pas comment nous pouvions tolérer une pareille vexation. Quant aux pièces, elles ne les satisfont presque jamais, parce que le plus souvent elles leur échappent; je parle des pièces courantes, de celles dont Paris consomme deux ou '•trois douzaines par hiver. On a dit avec raison qu'une bonne moitié du répertoire actuel n'est plus compris au delà des fortifications. Les allusions^ne portent plu.s, la fleur parisienne se fane, les pièces ne gardent que leur carcasse maigre. Dès lors, il est naturel qu'elles déplaisent à des gens qui les jugent pour leur mérite absolu.
Il ne faut donc pas croire à une admiration passive des provinciaux dans nos théâtres. .S'il est très vrai qu'ils s'y portent en foule, soyez certains qu'ils réservent leur libre jugement. La curiosité les pousse, ils veulent épuiser les plaisirs de Paris'; mais écoutez-les quand ils sortent, et vous verrez qu'ils se prononcent très carrément, qu'ils ont trois fois sur quatre des airs dédaigneux et fâchés, comme si l'on venait de les prendre à quelque attrape-nigauds.
Un autre fait que j'ai constaté et qui est très sensible en ce moment, c'est la passion de la province pour les théâtres lyriques, l'n provincial qui se hasardera à passer une soirée à la Comédie-Française ira trois et quatre fois à l'Opéra. Je veux bien admettre que ce soit réellement la musique qui soulève une si belle passion. Mais encore faut-il expliquer les circonstances qui entretiennent et qui accroissent chaque jour un pareil mouvement. Nous ne sommes pas une nation assez mélomane pour qu'il n'y ait point à cela, en dehors de la musique, des particularités déterminantes.
La province va en masse à l'Opéra pour une des raisons que j'ai dites plus haut. Souvent les comédies, les vaudevilles lui échappent. Au contraire, elle comprend toujours un opéra. Il suffit qu'on chante, les étrangers eux-mêmes n'ont pas besoin de suivre les paroles.
Je cours le risque d'ameuter les musiciens contre moi. mais je dirai toute ma pensée, ^a littérature demande une culture de l'esprit, une somme d'intelligence, pour être goûtée; tandis qu'il ne faut guère qu'un tempérament pour prendre à la musique de vives jouissances. Certainement, j'admets une éducation de l'oreille, un sens particulier du beau musical ; je veux bien même qu'on ne puisse pénétrerles grands maîtres qu'avec un raffinement extrême de la sensation.
L'imagination du public suppléait au décor absent.
LES THEORIES
Xous n'en restons pas moins dans le domaine pur des sens, l'intelligence peut rester absente. Ainsi, je me souviens d'avoir souvent étudié, aux concerts populaires de M. Pasdeloup, des tailleurs ou dés cordonniers alsaciens, des ouviers buvant béatement du Beethoven, tandis que des messieni's avaient une admiration de commande parfaitement visible. Le rêve d'un cordonnier qui écoute la symphonie on ta, vaut le rêve d'un élève de l'Ecole polytechnique. In opéra ne demanile pas à être compris, il demande à être senti. En tout cas, il suffit de le sentir pour s'y récréer: au lieu que, si l'on ne comprend pas une comédie ou un drame, on s'ennuie à mourir.
Eh bien, voilà pourquoi, selon moi, la province préfère un opéra à une comédie. Prenons un jeune homme sorti d'un collège, ayant fait son droit dans une Faculté voisine, devenu chez lui. avocat, avoué ou notaire. Certes, ce n'est point un sot. 11 a la teinture classique, il sait par cœur des fragments de Boileau et de Racine. Seulement, les années coulent, il ne suit pas le mouvement littéraire, il reste fermé aux nouvelles tentatives dramatiques. Cela se passe pour lui dans un monde inconnu et ne l'intéresse pas. 11 lui faudrait faire un effort d'intelligence qui le dérangerait dans ses habitudes de paresse d'esprit. En un mot, comme il le dit lui-même en riant, il est rouillé; à quoi bon se dérouiller, quand l'occasion de le faire se présente au plus une fois par an? Le plus simple est de lâcher la littérature et de se contenter de la musique.
Avec la musique, c'est une douce somnolence. Aucun besoin de pen,ser. Cela est exquis. On ne sait pas jusqu'où peut aller la pour de la pensée. Avoir des idées, les comparer, en tirer un jugement, quel labeur écrasant, quelle complication de rouages, comme cela fatigue ! Tandis qu'il est si commode d'avoir la tète vide, de se laisser aller à une digestion aimable, dans un bain de mélodie ! Voilà le bonheur parfait. On est léger de cervelle, on jouit dans sa chair, toute la sensuahté est éveillée. .le ne parle pas dej décors, de la mise en scène, des danses, qui font de nos grands opéras dos féeries, des spectacles flattant la vue autant que l'oreille.
Questionnez dix provinciaux, huit vous parleront de l'Opéra avec passion, tandis qu'ils montreront une admiration digne pour la Comédie-Française. Et ce. que je dis des provinciaux, je devrais l'étendre aux Parisiens, aux spectateui"s en général. Cela explique l'importance énorme que prend chez nous le théâtre de l'Opéra ; il reçoit la subvention la plus forte, il est logé dans un palais, il fait des recettes colossales, il remue tout un peuple. Examinez, à côté, le Théâtre-Français, dont la prospérité est pourtant si grande en ce moment : on dirait une bicoque. Jà dois confesser une faiblesse : le théâtre de l'Opéra, avec son gonflement démesuré, me fâche. Il tient une trop large place, qu'il vole à la littérature, aux chefs-d'œuvre de notre langue, à l'esprit humain. Je vois en lui le triomphe de la seiuualité et de la polissonnerie publiques. Certes, je n'entends pas me poser en moraliste; au fond, toute décomposition m'intéresse. .Mais j'estime qu'un peuple qui élève tin pareil temple à la musique et à la danse, montre une inquiétante lâcheté devant In ppiispf.
Nus HiusUs de la Comédie-Française viennent de donner à Londres une série de représenta-
I tions. Le succès d'argent et de curiosité parait
I indiscutable. On a publié des chiffres qui sont vrais sans doute. La Comédie-Française a fait salle comble tous les soirs. C'est déjà là un fait caractéristique. J'ai vu une troupe anglaise jouer dans un théâtre de Paris; la salle était
I nde, et les rares spectateurs pouffaient de gaieté. Pourtant, la troupe donnait du Shaks-
I peare. 11 est \Tai qu'à part deux ou trois acteurs,
! les autres étaient bien médiocres. Mais l'Angleterre pourrait nous envoyer ses meilleurs comédiens, je crois que Paris se dérangerait difficilement pour aller les voir. Rappelez-vous
I les maigres recettes réalisées par Salvini. Pour nous, les théâtres étrangers n'existent pas, et nous sommes portés à nous égayer de ce qui n'est point dans le génie de notre race. Les Anglais viennent donc de nous donner un e.xomple de goût littéraire, soit que notre répertoire et nos comédiens leur plaisent réellement, soit qu'ils aient voulu simplement montrer de la poUtesse pour la littérature d'un grand peuple voisin. Est-ce bien, à la vérité, un goût littéraire qui
I a empli chaque soir la salle du Gaiety's Théâtre? C'est ici que des documents exacts seraient nécessaires. Mais, avant d'étudier ce point, je dois dire que je n'ai jamais compris la querelle qu'on a cherchée à la Comédie-Française, lorsqu'il a été question de son voyage à Londres. J'ai lu là-dessus des articles d'une fureur bien étrange. Les plus doa.x accusaient nos artistes de cupidité et leur déniaient le droit de passer la Manche. D'autres prévoyaient un naufrage et se lamentaient. Avouez que cela paraît comique aujourd'hui. Une seule chose était à craindre : l'insuccès, des salles vides, une diminution de prestige. Mais, là-dessus, on pouvait être tran-
, quille ; les recettes étaient quand même assurées,
' ce qui suffisait; car, pour le véritable effet produit par les œuvres et par les interprètes, il était à l'avance certain, je le répète, qu'on ne saurait jamais exactement à quoi s'en tenir. Les
I journaux anglais ont été courtois, et nos journaux français se sont montrés patriotes. Dès lors, la Comédie-Française avait mille fois raison de se risquer; elle partait pour un triomphe, pour le demi-million de recettes qu'on vient de
j publier. Certes, je ne suis guère chauvin de mon naturel; mais, personnellement, j'ai vu avec plaisir nos comédiens aller faire une expérience intéressante dans un pays où ils étaient certains d'être bien reçus, même s'ils ne plaisaient pas complètement.
Cela me ramène à analyser les raisons qui ont amené le pubhc anglais en foule. Je ne crois pas à une passion littéraire bien forte. Il y a eu plutôt un courant de mode et de curiosité. Nous
j tenons, à cette heure, on Europe, une situation littéraire de combat. Non seulement on nous pille, mais on nous discute. Nolielittératurc soulève toutes sortes de points sociaux, philosophiques, scientifiques; de là. le bruit qu'un de nos livres ouqu'uae de nos pièces fait à l'étranger. L'Allemagne et l'Angleterre, par exemple,
ne peuvent nous lire sans se fâcher souvent. En un mot, notre littérature sent le fagot. Je suis persuadé qu'une bonne partie du public anglais a été attirée par le désir de se rendre enfin compte d'un théâtre qu'elle ne comprend pas. C'était là les gens sérieux. Ajoutez les curieux mondains, ceux qui écoutent une tragédie française comme on écoute un opéra italien, ceux encore qui se piquent d'être au courant de notre littérature, et vous obtiendrez la foule (|ui a .«uivi les représentations du Gaiety's Théâtre.
Et ce qui s'est passé prouve bien la vérité de ' r que j'avance. Tous les critiques ont constaté que nos tragédies classiques ont eu le succès le plus vif. C'est que nos tragédies sont des morceaux consacrés; les Anglais sachant le français les connaissent pour les avoir apprises par cœur. Après les tragédies, ce seraient les drames lyriques de ^'icto^ Hugo qu'on aurait applaudis, et rien de plus explicable ici encore : la musique du vers a tout emporté, ces drames ont passé comme des livrets d'opéra, grâce à la voix superbe des interprètes, sans qu'on s'avisât un instant de discuter la vraisemblance. Mais, arrivés devant les Foiirrhamhaiill, de M. Emile Augier. et devant tout le théâtre de M. Dumas, les Anglais se sont cabrés. On les dérangeait brutalement dans leur façon d'entendre la littérature, et ils n'ont plus montré qu'une froide politesse.
L'expérience est faite aiijourd'hui. J'en suis bien heureux. Le voyage de la Comédie-Française à Londres n'aurait-il que 'jrouvé où en est l'Angleterre devant la formule naturaliste moderne, que jele considérerais comme d'une grande utilité. 11 est entendu que le peuple qui a produit Shakspeare et Ben Jonson, pour ne citer que ces deux noms, en est tombé à ne pouvoir plus supporter aujourd'hui les hardiesses de M. Dumas.
Je ne puis résumer ici l'histoire de la littérature anglaise. Mais lisezl'ouvrage si remarquable de M. Taine. et vous verrez que pas une littérature n'a eu un débordement plus large ni plus liardi d'originalité. Le génie saxon a dépassé en vigueur et en crudité tout ce qu'on connaît. Et c'est maintenant cette littérature anglaise, après la longue action du protestantisme, qui en est arrivée à ne plus tolérer à la scène un enfant naturel ou une femme adultère. Tout le génie libre de Shakspeare. toute la crudité superbe de Ben Jonson ont abouti à des romans d'une médiocrité écœurante, à des mélodrames ineptes dont nos théâtres de barrière ne voudraient pas.
J'ai lu près d'une cinquantaine de romans anglais écrits dans ces dernières années. Cela est au-dessous de tout. Je parle de romans signés par des écrivains qui ont la vogue. Certainement, nos feuilletonistes, dont nous faisons li, ont 7)lus d'imagination et de largeur. Dans les romans anglais, la même in trigue, une bigamie, ou bien un enfant perdu et retrouvé, ou encore les souffrances d'une institutrice, d'une créature sympathique quelconque, est le fond en qtielque sorte hiératique dont pas un romancier ne s'écarte. Ce sont des coules du chanoine S'-hmidt, démesurément grossis et destinés à être lus en famille. Quand un écrivain a le malheur rie .sortir du moule, on le conspue. Je viens, par exemple, de lire la C/ialnc du Dinblc,
un roman que M. Edouard Jenkiiis a écrit contre l'ivrognerie anglaise; comme œuvre d'observation et d'art, c'est bien médiocre; mais il a suffi qu'il dise quelques vérités sur les vices anglais, pour qu'on l'accablât de gros mots. Depuis Dickens, aucun romancier puissant et original ne s'est révélé. Et que de choses j'aurais à dire sur Dickens, si vibrant et si intense comme évocateur de la vie extérieure, mais si pauvre comme analyste de l'homme et comme compilateur de documents humains !
Quant au tliéàtre anglais actuel, il existe à peine, de l'avis de tous. Nous n'avons jamais eu l'idée, à part deux ou trois exceptions, de faire des emprunts à ce théâtre; tandis que Londres vit en partie d'adaptations faites d'après nos pièces. Et le pis est que le théâtre est là-bas plus châtré encore que le roman. Les Anglais, à la scène, ne tolèrent plus la moindre étude humaine un peu sérieuse. Ils tournent tout à la romance, à une certaine honnêteté conventionnelle. De là, à coup sûi , la médiocrité où s'agite leur littérature dramatique. Ils sont tombés au mélodrame, et ils tomberont plus bas, car on tue une littérature, lorsqu'on lui interdit la vérité humaine. N'est-il pas curieux et triste que le génie anglais, qui a eu dans les siècles passés la floraison des plus violents tempéraments d'écrivains, ne donne plus naissance, à la suite d'une certaine évolution sociale, qu'à des écrivains émasculés, qu'à des bas bleus qui ne valent pas Ponson du Terrail? Et cela juste à l'heure où l'esprit d'observation et d'expérience emporte notre siècle à l'étude et à la solution de tous les problèmes.
Nous nous trouvons donc devant une conséquence de l'état social, qu'il serait trop long d'étudier. Remarquez que la convention dans les personnages et dans les idées est d'autant plus singulière quelepublic anglais exige le naturalisme dans le monde extérieur. Il n'y a pas de naturaliste plus minutieux ni plus exact que Dickens, lorsqu'il décrit et qu'il met en scène un personiage; il refuse simplement d'aller au delà de la peau, jusqu'à la chaii. De même, les décors sont merveilleux à Londres, si les pièces restent médiocres. C'est ici iiii peuple pratique, très positif, exigeant la vérité dans les accessoires, mais se fâchant dès qu'on veut disséquer l'homme. J'ajouterai que le mouvement philosophique, en Angleterre, est des plus audacieux, que le positivisme s'y élargit, que Darwin y a bouleversé toutes les données anciennes, pour ouvrir une nouvelle voie où la science marche àcetteheure. Queconclurodecesconiradictions? Evidemment, si la littérature anglaise reste stationnaire et ne peut supporter la conquête du vrai, c'est que l'évolution ne l'a pas encore atteinte, c'est qu'il y a des empêchements sociaux qui devront disparaître pour que le roman et le théâtre s'élargissent à leur tour par l'observation et l'analyse.
J'en voulais venir à ceci, que nous n'avons pas à nous émouvoir des opinions portées par le public anglais sur nos œuvres dramatiques. Le milieu littéraire n'est pas le mémo à Paris qu'à Londres, heureusement. Que les Anglais n'aient pas compris Musset, (pi'ils aient jugé M. Dumas trop vrai, cela n'a d'autre intérêt pour nous que de nousrenseignersurl'étal littéraire de nos voisins. Nous sommes, eux et nous, à'.des.'points
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