‹ ThéâtreChapitre 142 sur 151 · LE DRAME PATRIOTIQUE · texte numérisé non relu

LE DRAME PATRIOTIQUE

La solennité militaire à laquelle l'Odéon nous a conviés me parait pleine d'enseignements. Pour moi, le très grand succès que JI. Paul Déroulède vient de remportisr avec VHetman prouve avant tout que le fameux métier du théâtre n'est point nécessaire, puisque voilà un drame en cinq actes, fort lourd, très mal bâti et complètement vide, qui a été acclamé avec une véritable furie d'enthousiasme.

Le cas de M. Paul Déroulède est un des cas les plus curieux de notre littérature actuelle. Il s'est fait une jolie place dans les tendresses de la foule, en prenant la situation vacante de poète-soldat. Nous avions le soldat-laboureur, d'Horace Vernet; nous avons aujourd'hui le soldat-poète. Je viens dénommer Horace N'ernet, ce peintre médiocre qui a été si cher au chauvinisme français. M. Paul Déroulède est en train de le remplacer. Ajoutez que nos désastres font en ce moment de l'armée une chose sacrée. Cela rend la position de poète-soldat absolument inexpugnable. Il est très difficile d'insinuer qu'il fait des vers médiocres, sans passer aussitôt pour un mauvais citoyen. On vous regarde, et on vous dit : « Monsieur, je crois que vous insultez l'armée ! »

Certes. M. Paul Déroulède fait bien mal les vers, mais il a de si beaux sentiments ! Ah ! les beaux sentiments, on ne se doute pas de ce qu'on peut en^tirer, quand on sait lès employer avec

adresse. Ils sont une réponse à tout, ils sont la « tarte à la crème » de notre grand comique. « La pièce me paraît faible. — Mais l'honneur, monsieur ! — Il n'y a pas d'action du tout. — Mais la patrie, monsieur ! — L'intrigue recommence à chaque acte. — Mais le dévouement, monsieur : — Enfin, je m'ennuie. — Mais Dieu, monsieur I Vous osez dire que Dieu vous ennuie I » Cette façon d'argumenter est sans réplique. Il est certain que l'honneur, la patrie, le dévouement et Dieu sont des preuves écrasantes du génie poétique de M. Paul Déroulède.

Et il faut voir le bonheur de la salle. Il y. a bien queli|ui's i^rnliiis parmi les spectateurs. Ceux-là apiil.niilisstMil plus fort. C'est si bon de se croire iiniiii'lr. de passer une soirée à manger de la vertu en tirades, quitte à reprendre le lendemain son petit négoce plus ou moins louche 1 Qu'importe l'œuvre \ 11 suffit que l'auteur jette des gâteaux de miel au ])ublic. Lejjublicscdonne une indigestion de flatteries. 11 est grand, il est noble, il est honnête. C'est un attendrissement général. Pas de vices, à peine un coquin en carton, qui est là pour servir de repoussoir. Bravo ! bravo ! que tout le monde s'embrasse, et que le mensonge dure jusqu'à minuit !

La salle de l'Odéon tremblait sous l'ouragan des bravos. Chaque couplet patriotique était accueilli par des trépignements. Des personnes, je crois, ont été trouvées sous les bancs, évanouies de bonheur. La pièce n'existait plus, on se moquait bien de la pièce !,La grande afTaire

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LE XATURAUfiME AU THÉÂTRE

était de guetter au passage les allusions à nos (iiiluites et à la revanche luture; et, dès qu'une allusion arrivait, la salle prenait l'eu, de l'orcheslre au cintre. Un monsieur en habit noir, un conférencier ijuelcon(i'ue, aurait lu le drame devant le trou du souffleur que certainement l'elîet aurait été le même. Et je pensais, assourdi par 11..' vacarme, que nous étions tous bien naïfs do chercher des succès dans l'amour de la langue et dans l'amour du vrai. Voilà M. Paul Dérouléde qui liasse du coup auteur dramatique, en criant sinq>lemeiil, le plus fort qu'il peut : « Je suis l'arméo. je suis la vertu, l'honneur, la patrie, je suis les bejiux sentiments ! «

Pauvres écrivains que nous sommes, quelle leçoii ) Je sais des poètes, qui depuis vmgt ans, étudient l'art délicat de forger le vers l'raJiçais. Ceuix-là ont à peine des succès d'estime. Je sais des auteurs di-amaliques qui se mangent le cei'veaii pour trouver vme nouvelle formule, pour élai'gir la scène française. Ceux-là sont bafoués, et on les jette aii ruisseau. Les maladroits : Pourquoi ne ibattent-ils pas du tambour et ne jouent-ils pas du clairon? C'est si facile !

La recette est connue. On sait à l'avance que tel beau sentiment doit provoipier telle qtiautité de bravos. On peut même doser le succès qu'on désire. Les modestes mettent le mot « patrie » cinq ou six fois; cela fait cinq ou six salves de bravos. Les vaniteux, qui ceux rêvent l'écroulement de la salle, prodiguent le mot « patrie », à la lin de toutes les tirades; alors, c'est un feu roulant, on est obligé de payer la claque double. Vraiment, la méthode est trop commode : Dans ces conditions, on se commande un succès, comme on se commande un habit. Cela rappelle les ténors qui n'ont pas de voix, et (jui laissent aux cuivres do l'orchestre le soin d'enlever les hautes notes. La littérature n'est plus que i)our bien peu de chose dans tout ceci.

J'arrive à l'Hclman. Voici, en quelques lignes, le sujet du drame. Un roi polonais du dixseptième siècle, Ladislas IV, a soumis les Cosaques. Deux des vaincnis, le vieux chef FroU- Gherasz et le jeune Btencko, sont même à la cour de re roi, où se trouve aussi un traître, nn parjure. Ilogoviane. Ce dernier, qui rêve de devenir gou^'erneur de l'Ukraine, porowe les Cosaques à une révoilie, et travaille de façon -à ee que Stenoko s'échappe pour ■être le chef des révoltés. Mais Fi'oll-G'heTasz n'approaive pas cette prise d'armes. 11 accepte une mission du roi, oélle de pacifier l'Ukraine, et il laisse à la cour sa fille Mikla comme otage. Stencko et liogoviane, naturellement, aiment Mikla. Dès lors, la seule situation dramatique est ce'lle du porc et de ramant, pris entre l'amour de la patrie et l'amour qu'ils éprouvent pourla jeune filk?. Ail déntinemetit, la patrie l'emporte, Hlencko et Mikla meurent, mais les Cosaques sont victorieux.

La situation principale ne fait que se déplacer, pas davantage. D'ab(rrd, c'esllVoll-Gherasz qui arrive dans un campement cosaque «t qui adjmre ses anciens soldats de ne pas rocommenner une lutte insensée; -mais, lorsque Stemcko, en apprenant qne Mikla est restée (umime otage, re^fuse le cfimiiiandement et retourne à la (;our de LadisliiK l\' pour la -sauver, le A'ienx dmfi oublie sa mission, oublie sa fille, et saisit le sabre de

chef suprême, par amour de la patrie en larmes. Ensuite, c'est Stencko, qui \'eut enlever Mikla; là, appai-aît Marulcha, une sorte de prophèlesse qui conduit les Cosaques au combal. et Marutoha décide les jeunes gens à sesacrilier pour leur pays. Miklu reste à la cour afin d'endormir les soupçons de Ladislas. Enfin, le quatrième acte est vide d'action, oji y voit sinqjlcment Froll- Gherasz iiréparant la victoire par des tirades sur les devoirs du soldat. Puis, au cinijuième acte, nous retombons de nouveau dans l'uniijue situation, Btencko a été blessé, .Mikla a été sauvée de l'échafaud par Rogoviane, qui veut se l'ah'e aimer d'elle, et elle expire sur le coriis de Stencko, elle tombe assa.ssinée par le li-aitre, lorsque celui-ci entend arriver les Cosaques vainqueurs.

Je ne puis m'aiTêèer à discuter les détails, la maladresse de certaines péripéties. Le point de départ est singulièrement faible ; ce père, qui laisse sa fille en otage, devrait se connaître et ne pas jouer si aisément les joure de son enfant. On n'est pas ému le moins du monde de la douleur de Fnill-Glierasz, parce qu'en somme il a voulu cette ddiilcur. Agamemnon sacriliant Iphi^'éiiie est beaucou]! plus grand. Mais ce qui me frappe surtout, c'est le cercle dans lequel tourne la pièce. Comme je l'ai dit en commençant. i'IIctman a eu du succès, en dehors de toutes les règles. 11 ne devait pas avoir de succès, puisque les critiques enseignent qu'une pièce ne peut réussir sans action, sans situations variées et combinées. Les cinq actes se répètent, et pourtant les bravos n'ont pas cessé une minute. Voilà un fait troublant pour les magisters du feuilleton. La seule explication raisonnable est que le succès de rilelman n'est pas un succès littéraire, mais un succès militaire, ce qu'il ne faut pas confondre. Qu'un jeune acteur ait la na'iveté de s'autoriser de l'exemple, d'écrire un drame oii l'action ne marchera pas, (vù des actes entiers me seront qu'une compositi()n de Thétoricion sur un sujet quelconqiie : qu'il fasse cela, sansy mettre les faraernc beau^: sentiments, et nous verrons s'il -ne remporte pas un échec honteux.

Quelques observations de détails sur les ]>«rsonuages, avant de finir. Le roi Ladislas est stupéfiant. J'ignore si l'artiste qui joue le rôle est le seul coupa1)ln, mais on dirait vraiment un roi de féerie ; on s'attend à chaque instant à voir son nez «'allonger lyrusqnement, sous le coup de baguette de quelque méchante fée. Quant à la Manitcha, elle a trouvé une merveilleuse interprète daTis madame Marie Liiurent. Mais quel personnage tococo ! combien peu elle tiiMit à l'action, et comme chacune de ses tirades est attendue à l'avance : J'entendais une dante dire près de moi, en parlant de Ions ces héros : « Ils crient trop fort. » l^e mot est jtislc et contient la critique de la pièce. Personne ne parle diins oe drame, tout le inonde y crie. On sort les oreilles cassées, ot le fiacre qui ^fous einporte «omble continuer les cahols des tirades, sur le pavé de Paris. Toute la nuit, Stencko a hurlé ses lieaux sentiment à mes oreilles, tandis que le vieux Fi'oll-Ghorasz psalmodiait les siens d'une voix de basse. Ue drame de M. Paul Dérouléde est comme un corps d'armée qui délVlernil dans ma rue. Je ferme ma fenêtre, agacé piir le vacarme.

LES EXEaiMiBS

iqui m'empêche d'avoir deos iéées justes l'une *!ppès l'autre.

Je suis peut-être frès-s«év«re. M. Paul I>éronlèdeesl jeune et miénte tous lesencounigements. 'Il a du talent, dailleui's. Je n'adme pas ce talent, voilà tout. Je crois i|U'uii jieii de vérité dans l'Art est préférable à tout ee tralala des beaux •sentiments. liPs hoii&liojnmes en liois, inéroe hsTsque le bois est dore, ue fout pas nvon affaire. Je préfère à l'Heiman un petil^cte lin et virai eu Palais-Hoyal, le Roi Canid<:.ule, pw cxeniple. An moins, iiows sommes là avec des créatures humaines. Qu'est-ce. que c'est que FroM- Gherasz? Un père et un patriote. Atais quel père let quel patriote? Noi:, :','■: savons rien. Froll- Qherasz est une absfi-.'> Imi:, il ressemble à un de ces personnages de.s aïK lennes tapisseries, qui ont une banderole dans la bouche, pournous dire qmAs, héros ils représentent. Pas d'observation, .pïs d'analyse, pas d'individualité. Le théâtre ainsi entendu remonte, par delà la tragédie, jusqu'aux mystères du moyen âge.

Ah ! je suis bien tranquille, d'ailleurs. Ce n'est î>as CHetmaii qui ressuscitera le drame historique. Il est un exemple de la pauTrcté et de la caducité du genre. Laissez passer cette tempête de bravos patriotiques, laissez refroidir ces tirades, et vous vous trouverezen face d'un drame dans le g^enre des drames, aujourd'hui' glacés, de Casimir Delavigne, beaucoup moins 'bien fait et d'un ennui mortel.

Je viens de dire mon opinion sur les drames patriotiques. Je ne nie pas l'excellente intliieiice qwe ces sortes de pièces peuvent aroir sur l'esprit de l'arnwe "française ; mais, an point de vue 'littéraire, je les considère cwmrae d'!«n genre très jinférieur. 11 est vraiment trop -a»sé de .se faire applaudir, ■eti remuant avec fracaE les grands mots de patrie, d'itonneur, de lliberté. 01 j' a là BB procédé adroit, mais noirnBiode, qui -est à la poi»t*e de toutes les intelligences.

\'oici, par exemple, un jeune homme, M. Charles Lomon. On inoe dit qu'il a écrit à viïig't-deux ans le drame : Jean Ikiaier, jom; satenftelteïwent à la Coroédie-Françaiise. La grande jeunesse du débutant me le rend très sympathique, et j'ai écoute la pièce avec le vif diésTi' âe voir se révéïler un bomnie luniTean.

Mais, quoi .: avoir vingt-deux ans, et écrire Jean Damer ! Vingl-deaix an*, songez donc : l'iâge de l'enthousiasme littéraire, l'âge où l'on rêve de ïonder une littérature à soi tout seul 1 Et refaire un mauvais drame de Ponsard, une pièce r.nd n'est ni une tragédie ni un drame romantique, qui se traîne péniblement entre les deux-gewres !

Je m'imagine M. Lomon à sa table dé travail. Il a viDgt-deitx«ns, l'avenir est à lui. £>?ns le passé, il y a deirx fc^mies dramatiiynes usées, la forme classique et la l'orme romantique. Avant tout, M. Lomon devait laisser ces guenilles dans le magasin des accessoires, aller devant lui, chercher, trouver une forme nouvelle, aider ««fin de toute sa jein " "' ' ' cen-

tiemporain. Kon. il a , les a

prises même sans pa>>

les a

mêlées, il a lâché de rafraichii' toutes ces vieilles draperies des écoles mortess poua- les jeter bi«u' les éj)aules de ses héros. Lne tragédie glaciale, wn drame échevelé, passe «ncore ! ou peut être »in fanatique; mais une œuvre mixte, un raccooi- Jtnodage de tous les débris antiifues, voilà ce qaii m'a fâché :

Il est inutile d'avoir viagt-deux ans pour écrire une œuvre pareille. Cela me consterne que l'auteur n'ait que vingt-deux ans; j'aurais compris qu'il en eût au moins cinquante. Seraitil donc vrai, C|ue les débutants, même ceux qui ontsoif d'onigimilitéet denouvcauté,se trouvent fatalement condamnés à l'imitalion? Peut-être M, LoBion ne s'ost-il pas apei-çu des emprunts qu'il a faits de tous les côtés, du cadre vei-iiioulu dans lequel il a placé sa pièce, des lieux ; communs qui y traînent, de la fille bâtarde, en un mot, dont il est accouché. La jeunesse ii'a I pas c*uiscieace des heiires qu'elle perd à se vieillir.

Je sais que le patriotisme répond à tout. I M. Lomon a écrit im drame patriotique, cela I ne sufût-U pas à prouver l'élan généreux de sa , jeiniesse? Je dn-ai une fois encore que le wri- ; table patriotisme, quand on fait jouer une pièce j à la Comédie-Framçaise, consiste avant tout à tâcher que cette pièce soit un càef-d' œuvre. Le patriotisme de l'écrivain n'^est pas le même que celui du soldat. Une œuvre originale et puissante fait plus pour la patrie que de beaux coups d'épée, car l'œuvre rayonne éternellement et liaasse la nation au-dessns dé toutes les nations voisim^es. Quand vous aurez fait crier sur la scème : « Vive la France ! »icene sera là qu'un cri banal et perdu. Quiand vous aurez écrit une œuvre iminortelle, "voihs am'ez réellement prolongé la vie de la France dans les siècles. Que nous reste-t-il de la gloire des peuples moirts? Il nous reste des livires.

.lenn Davier est, paraiît-il, une œuvre républicaine. Je demande ^ en parler comme d'une œuvre simplement littéraire. Le s^ijet est l'éternelle histoire du paysan vendéen qtni se fait soldat de la Répuhhq'ue et cpii se iretronve en f«oe de sies anciens seigneoirs, lorsqu'il est devenu capitain*. Natuj'ellement Jeam aime la comtesse Marie de ^alxielle, et natuTollement aussi il se i»ontre deux fois masenanime envei-s son ennemi et rival, Rawil de Puylaorens, le ownsin de la jeuoe dame. L'onigiiia'Mé de la pièce consiste .dans le nœud même dn drame. Jean feti-ouve la comtesse juste ati moment 001 elle passe dans la légendaire chaTMtJtie pour aller à l'échaîaud. Or. lun homme peu,t la sauver eai l'épfmsant.Jean lui offre son nom.etia comtesse accepte, en croyflnt qu'il agit pour ile compte de Raoul. On compi-emd le parti dramatiqiieqwelM. Lojnonapu tirer de oettesituation.^ une cinutesse mariée à tm de ses anciens domestiques,se révoltant, puis linissant par l'aimer an mpment où il a donné pour elle jusqu'à sa vie.

.Je ne <Aica!neTai .pas l'auteiiir sur ne mariage singulier. 11 peut se faire qu'on trouve dans l'histoire de l'époque un fait scTiiblable; seulement, il ne s'agissait certainenjent pas d'une femme de la qualité de rbéroïne. N'importe, il faut aocf pter oe mariage, «i étrange qu'il soit. Ce qui «st plus grave, c'est k citation même du pereonnage.

Li: NATURALISME AU THÉÂTRE

^'oiLi Jean Dacier, un [laysaii (|ui s'est instruit et qui représente l'hoiiinie nouveau. 11 n'a pas une tache, il est grand, liéroïque, sublime. Quand il a épousé la comtesse pour la sauver, et qu'elle l'écrase de son mépris, c'est à peine s'il laisse percer une révolte. Il fait échapper une première fois son rival Raoul, c)u'il tient entre ses mains. A l'acte suivant, la situation recommence : Raoul tombe de nouveau à sa merci, et, cette fois, non seulement Jean le fait évader, mais encore il lui donne rendez-vous le lendemain sur le chani|p dr lnitaillc, et, en donnant ce rendez-vous, il IimIhI I.v mciis, car l'attaque devait rester secnM.'. .Ir.m passe devant un conseil de guerre, et on le fusille, pendant que Marie se lamente.

\raiment, il est bon d'être un héros, mais il y a des limites. En temps de guerre, ouvrir continuellement la porte aux prisonniers, cela ne s'appelle plus de la grandeur d'âme, mais de la bêtise. Pour que nous nous intéressions aux pantins sublimes, il faut leur laisser un peu d'humanité sous la proupre et l'or dont on les drape. On finit par sourire de ces héros magnanimes qui ne s'emparent de leurs ennemis que pour les relâcher. Il y a là une fausse grandeur dont on commence, au théâtre, à sentir le côté grotesque.

Le pis est qu'on s'intéresse médiocrement à Jean Dacier. Cette façon de sauver une femme en l'épousant, le met dans une position singulièrement fausse. 11 se conduit en enfant. La seule chose qu'il aurait à faire, après avoir arraché Marie à la guillotine, ce serait de la saluer et de lui dire : « Madame, vous êtes libre. Vous me devez la vie, je vous confie mon honneur. » Mais alors toutes les querelles dramatiques, du second acte et du troisième n'existeraient pas. La situation estsi bien sans issuequeJeanmeurt à la fin avec une résignation de mouton, pour finir la pièce. Cette mort est également amenée par une péripétie trop enfantine. Jean, ce lion superbe, trahit les siens sans paraître se douter un instant de ce qu'il fait, ce qui rapetisse tout le dénouement.

Quant à la comtesse, elle est bâtie sur le patron des héroïnes, avec trop de mépris et trop de tendresse à la fois. Lorsque Jean l'a sauvée, elle se montre d'une cruauté monstrueuse, blessant inutilement son libérateur, se conduisant d'une si sotte façon qu'elle mériterait simplement une paire de gifles, malgré toute sa noblesse. Puis, au dernier acte, elle se pend au cou de Jean et lui déclare qu'elle l'adore. Le quatrième acte a suffi pour changer cette femme. C'est toujours le même système, celui des pantins que l'on déshabille et que l'on rhabille à sa fantaisie, pour les besoins de son œuvre, Marie a compris la grandeur de Jean, et cela suffit : elle est comme frappée par la baguette d'un enchanteur, la couleur de ses cheveux ellemême a dû changer.

Je ne parle point des autres personnages, de ce Raoul de Puyiaurens, qui pa.sse sa vie à tenir son salut de son rival, ni du conventionnel Berthaud, qui traverse l'action en récitant des tirades énormes. Oh 1 les tirades ! elles pleuvent avec une monotonie désespérante dans Jean Dacier. On essuie une trentaine de vers à la file, on courbe le dos sous une averse grise, on croit en être quitte; pas du tout, trente autres

vers recommencent,Ipuis. trente, autres, puis trente autres. Imaginez une grande jdaine plate, sans un arbre, sans un abri, que l'on traverse par une pluie battante. C'est mortel. Je préfère, et de beaucoup, les vers rocailleux de M. Parodi.

Que dirai-je du style? 11 est nul. Nous avons, à l'heure présente, cinquante poètes qui font mieux les vers que .AI. Lomon. Ce dernier versifie i)roprement, et c'est tout. Il tient plus de Ponsard que de \ictor Hugo.

Je me montre très sévère, parce que Jean Dacier a été pour moi une véritable désillusion. Comme j'attaquais vivement le drame historique, on m'avait fait i'emarquer ([u'on j)ouvait très bien appliquer à l'histoire la méthode d'analyse qui triomphe en ce moment, et renouveler ainsi absolument le genre historique au théâtre. Il est certain que, si des poètes abandonnent le bric-à-brac romantique de 1830, les erreurs et les exagérations grossières qui nous font sourire aujourd'hui, ils pourront tenter la résurrection très intéressante d'une époque déterminée. Mais il leur faudra profiter de tous les travaux modernes, nous donner enfin la vérité historique exacte, ne pas se contenter de fantoches et ressusciter les générations disparues. Rude besogne, d'une difficulté extrême, qui demanderait des études considérables.

Or, j'avais cru comprendre que le Jean Dacier, de M. Lomon, était une tentative de ce genre. Et quelle surprise, à la représentation ! Ça, de l'histoire, allons donc '. C'est un placage, exécuté môme par des mains maladroites. Pas un des personnages ne vil de la vie de l'époque. Ils se promènent comme des figures de rhétorique, ils n'ont que la charge de réciter des morceaux de versification. Et le milieu, bon Dieu I Ce village breton, où Berlhaud vient procéder aux enrôlements volontaires, cette mairie de Nantes où l'on marie les comtesses qui vont à la guillotine, seraient à peine suffisants pour la vraisemblance d'un opéra-comique. Vraiment, Jean Dacier sera un bon argument pour les défenseurs du drame historique ! Il achève le genre, il est le coup de grâce.

Je songeais à la Pairie en danger, de MM. Edmond et Jules de Goncourt. Voilà, jusqu'à présent, le modèle du genre historique nouveau, tel que je l'exposais tout à l'heure. Aussi les directeurs ont-il tremblé devant une œu\Te qui avait le vrai parfum du temps, et les auteurs ont-ils dû publier la pièce, en renonçant à la faire joiier. Il y aurait un parallèle bien curieux à établir entre laPatrie en danger et Jean Dacier; les deux sujets se passent à la même époque et ont plus d'un point de ressemblance. La première est une œuvre de vérité, tandis que la seconde est faite « de chic ». comme disent les peintres, uniquement pour les besoins de la scène.

.Vu demeurant, la salle a failli craquer sous les applaudissements, le ))remier. soir. Vive la France

J'arrive au Marquis de yrc7i(:7js,îlejdranie en vers que ,M. Lomon a fait jouer aii théâtre de l'Odéon. Je n'analyserai pas la pièce.J'A quoi

LES EXEMPLES

bon? Le sujet est le premier venUylL'seJpasse en Bretagne, à l'époque de la Révolution, ce qui permet d"y prodiguer les mots de patrie, d'honneur, de gloire, de victoire. Nous y voyons l'éternelle intrigue des drames faits sur cette époque : un enfant du peuple aimant une fille d'aristocrate, devenant plus tard capitaine, puis épousant la demoiselle ou mourant pour elle. La situation forte consiste à mettre le capitaine entre son amour et son devoir; il ouvre en mer un pli cacheté qui lui ordonne de fusiller le père de sa bien-aimée; heureusement, ce père se fait tuer noblement, ce qui simplifie la question. Qu'importe le sujet, d'ailleurs : La prétention des poètes comme M. Lomon est d'écrire de beaux vers et de pousser aux belles actions.

Hélas ! les vers de M. Lomon sont médiocres. Beaucoup ont fait sourire. Les meilleurs frappent l'oreille comme des vers connus; on les a certainement lus ou entendus quelque part, ils circulent dans l'école, tout le monde s'en est servi. Ne serait-il pas temps de chercher une poésie en dehors de l'école lyrique de 18.30? Je me borne à un souhait, car je ne vois rien de possible dans la pratique. Ce que je sens, c'est que tous nos poètes répètent Musset, Hugo, Lamartine ou Gautier, et que les œuvres deviennent de plus en plus pâles et nulles. Xous avons aujourd'hui une fin d'école romantique aussi stérile que la fin d'école classique qui a marqué le premier empire.

Pendant qu'on jouait l'autre soir /e Marquis de Kénilis, je pensais à un poète de talent, à Louis Bouilhet, qu'on oublie singulièrement aujourd'hui. Celui-là se produisait encore à son heure, et il est telle.de ses œuvres qui a de la force et même une note originale. Eh bien, si personne ne songe plus aujourd'hui à Louis Bouilhet, si aucun théâtre ne reprend ses pièces, quel est donc l'espoir de M. Lomon en chaussant des souliers qui ont mené à l'oubli des poètes mieux doués que lui, et venus en tout cas plus tôt dans une école agonisante? Quel est cet entêtement de faire du vieux neuf, de ramasser les rognures d'hémistiches qui traînent, et dont le public lui-même ne veut plus?

On répond par la dévotion à l'idéal. En face de notre littérature immonde, à côté de nos romans du ruisseau, il faut bien que des jeunes gens tendent vers les hauteurs et produisent des œuvres pour enflammer le patriotisme de la nation. Nous autres naturalistes, nous sommes le déshonneur de la France; les poètes, M. Lomon et d'autres, sont chargés devant l'Europe d'honorer le pays et de le remettre à son rang. Ils consolent les dames, ils satisfont les âmes fières, ils préparent à la République une littérature qui sera digne d'elle.

Ah ! les pauvres jeunes gens ! S'ils sont convaincus, je les plains. J'ai déjà dit que je regardais comme une vilaine action de voler un succès littéraire, en lançant des tirades sur la patrie et sur l'honneur. Cela vraiment finit par être trop commode. Le premier imbécile venu se fera applaudir, du moment où la recette est connue. Si les mots remplacent tout, à quoi bon avoir du talent?

Et puis, causons un peu de cette littérature qui relève les âmes. Où sont d'abord les âmes qu'elle a relevées? En 1S70, nous étions pleins

de patriotisme contre la Prusse; un peu de science et un peu de vérité auraient mieux fait notre affaire. J'ai remarqué que les dames qui travaillaient dans l'idéal, étaient le plus souvent des dames très émancipées. Au fond de tout cela, il y a une immense hypocrisie, une immense ignorance. Je ne puisici traiter la question à fond. Mais il faut le déclarer très nettement : la vérité seule est sainepourles nations. Vous mentez lorsque vous nous accusez de corrompre, nous qui nous sommes enfermés dans l'étude du vrai; c'est vous qui êtes les corrupteurs, avec toutes les folies et tous les mensonges que vous vendez, sous i;excuse de l'idéal. \ os fleurs de rhétorique cachent des cadavres. 11 n'y a, derrière vous, que des abîmes. C'est vous qiîi avez conduit et qui conduisez encore les sociétés à toutes les catastrophes, avec vos grands mots vides, avec vos extases, vos détraquements cérébraux. Et ce sera nous qui les sauverons, parce que nous sommes la vérité.

N'est-ce pas la chose la plus attristante qu'on puisse voir? ^'oilà un jeune homme, voilà M. Lomon. 11 débute; il a peut-être une force en lui. Eh bien, il commence par s'enfermer dans une formule morte; il fait du romantisme, à l'heure où le romantisme agonise. Ce n'est pas tout, il croit qu'il sauve la France, parce qu'il vient corner les mots de patrie et d'honneurdans une salle de théâtre, parce qu'il invente une intrigue puérile et qu'il écrit de mauvais vers. Et le pis, c'est qu'il se montrera dédaigneux pour nous, c'est que ses amis mentiront au point de nous traiter en criminels et d'insinuer que sa pauvre pièce est une revanche du génie français !

J'ai d'autres désirs pour notre jeunesse. Je la voudrais virile et savante. D'abord, elle devrait se débarrasser des folies du lyrisme, pour voir clair dans notre époque. Ensuite, elle accepterait les réalités, elle les étudierait, au lieu d'affecter un dégoût enfantin. Acette condition seule,nous vaincrons. Le \Tai patriotisme est là, et non dans dans des déclamations sur la patrie et la liberté. Jamais je n'ai vu un spectacle plus comique ni plus triste : tout un gouvernement républicain convoqué à l'Odéon, des ministres, des sénateurs, des députés, pour y entendre un coup de canon. Eh ! bonnes gens, ce n'est pas la formule romantique, c'est la formule scientifique qui a établi et consohdé^la République en France

Personne n'ignore qu'Attila, c'est M. de Bismarck. Du moins, nul doute ne peut nous rester à cet égard, après la première représentation des Noces^d' Attila, le drame en quatre actes que M. Henri de Bornier a fait jouer à l'Odéon. La salle l'a compris et a furieusement applaudi les passages où les alexandrins du poète, en rangs pressés, font aisément mordre la poussière aux ennemis de la France. Je n'insiste pas.

Mais ce que je veux répéter encore, c'est ce que j'ai déjà dit à propos lierHetwan elde Jean Dacier. Pour un poète, l'œuvre vraiment patriotique est de laisser un chef-d'œuvre à son pays. Molière, qui n'a pas agité de drapeaux, qui n'a

LE NATLR.\USME AL THÉÂTRE

pas joué des funiares. devaat s'a bacaque avec irs mots d'noniieur et de patrie, restu la souveraine gloire de uutie aatiuii ; et il a vaincu tuut«s les iiutwjis Voisines, sur lu champ de bataille du fi;eiiie. Nous trioiiiphoiis coiilmufllwuent par lui. yuan t à cet autre prétendu patiioLisuie, à i;e boniment qui jongle avec de grands mots, qui enlevé les applaudisserat>iils d'une salle jiar des tiraUes> il n'est pas auti'e cht>s& qu'ajve spéculation plus ou moins «niscieute. 11 y a uneiutprobité littéraire absolue à l'aii-e ainsi acclamei- des vers médiocres. C'estmettrelecbauviiiisuîesurla goi-gedes-gensrapplaudissez.ou vous étesde mauvais citoyens. C est l'or<;e-rle succès et bàillonijer la critique, c'est se l'aire sacrer grand litnnme à bon compte, en déplaçant la question du talent et de la morale. Voilà ce que je répéterai chaque fois que j'aurai assisté à un de ces succès o-u il est impossible de juger le véritable mérite d'un auteur.

Je me sens donc, dès Tabord, très gêné devant la nouvelle oeuvre, de M. de Uornier, car il semble avoir compté sur nos bons sentiments pour que nous la considérions comme une œuvre noble et vengeresse. Moi qui la trouve beaucoup trop noble et insulTisanmient vengeresse, je demandé avant tout de négliger le patriotisme, dans une question où il n'a que faire, et de juiger lé drame au strict point de vue dramatique.

Voici le sujet, brièvement. Attila, après sa campagne dans les Gaules, campe au bord du Danube, où il attend la lille de l'empereur \'alentinien, qu'il a fait demander en mariage. 11 traîne derrière lui tout un troupeau de prisonniers, dans lequel se trouvent le roi des Durgondcs, Herric, et sa fille Hildigu. sans compter une Pai-isieiine, une femme du peuple, Gerontia. En outre, un général franc, VN'alter, «jui aime Hildiga. commet l'imprudence de se présenter pour traiter de sa rançon et de celle de son père. Attila prend l'argent et le retient prisonnier. Puis, le drame se noue, dès que Maxtmin, ambassadeur de Rome, vient annoncer à Attila que remperiMir lui refuse sa fille. Attila, exaspéré, veut épouser Hildiga, je n'ai pas trop compris pourquoi : il l'aime sans doute, mais l'outrage de \alentinien n'avait rien à voir là dedans. D'ailleurs, non content de désespérer Hildiga par sa proposition, il pou.sse le raffinement jusipi'à vouloir être aimé devant tous; et il menace la jeune fille de massacrer son père, son amant, ses compatriotes, si elle ne feint pas pour sa personne la passion la plus aveugle. Hildiga doit accepter. Herric, Gerontia, d'autres encore la maudissent, sans qu'elle puisse relever la tête. Waller seul croit toujours en elle, et Attila linit par le faire.«èécapiter devant Hildiga, qui se contente de se couvrir le visage Je ses mains. Enfin, au dénoneineut, lorsqu'il vient la retrouver dans la chambre nuptiale, la jeune épouse le tue d'un coup de hache.

Tel est, en gros, le drame. Dans une étude qu'il a publiée sur son neuvre, M. de Romier a écrit ceci : " L'idée des Xons d' Aniln est fort simple; tout vain(|neur se détruit lui-même par l'abus de sa victoire, voilà l'idée philosophique; un tigre veut manger une gazelle, mais la gazelle se radie, voilà le fait dramatique. « Acceptons cela, et examinons la mise en œu^Te.

.AI. de Bornier ne nous a pas montré du tout

un vainqueur.se détruisant par l'ttbus de sa victoire, car Attila meurt d'un, awidcnt eu pleines conquêtes, au milieu de ses arniées victorn-uses. Reste la lablc du tigre et do la gazelle. J'admets i)ue Hildiga soit une gazelle; ailleurs, M. de Bornier l'appelle une culuinlje; t'est plus tendre encyi'e, et cela convient mieux aux grâces bien portantes de madeiiioiselle Row&seil. Mais (juant au tigre, il est vraiment trop bon enfant et trop rageur à la fois. Je dymainde a in'expliquer longuemeut sur son compte.

Cette ligure d'.Vttila enipltli le drame, et c'est, en somme, juger l'œuvre que de l'étudiep. M. de Bornier paiciît avoir voulu reconstituer autant que possible la ligui'e historique d'AttUa, telle que nous la montrent les rares documents historiques. Son barbare est civilisé l'homme de guerre est doublé eu lui d'un diplomate aussi rusé que peu scrupuleux. Seulement, à cùté de (]uelques traits acceptables, quelle étrange résurrection de ce terrible conquérant : Tout le monde l'insuite pendant o}uatie actes. Les prisonniers, Herric, Hddiga, Gerontia, Walter; d'autres encore, défilent devant lui. en lui jetant à la face les pins .sanglantes injures, sans qu'il se mette une seule fois dans une bonne et franche colère. Ce n'est pas tout, Maxinnii vient le braver au nom de Rome, avec un étalage d'insolence lyri(|ue, et il se contente do lutter de lyristne avec l'imS'U'lteur. De temps à autre, il est vrai, il se dresse sur la pointe des pieds, en disant ; « C'est troj) de hardiesse : -.i Mais il s'en tient là, les hardiesses continuent, les plus humbles lui lavent I» tête, on le traite à bouche (]ue veux-tu de bourreau, de tyran, d'assa-ssin; une vraie cible aux tirades ))airiotiques de chacun, un fantoche criblé do vers, lai-di' des mots de patrie et d'honneur, .^h : la bonne ganache de barbare 1 A coup sûr. le tigre ne s'est pas défendu contre M. de Boniier, qui, avant de le faire manger par sa gazelle, l'a accommodé sans péril à la sauce des beaux sentiments.

Cet Attila est donc un brave homme. Ajoutons- qu'il a des mouvements d'humeur, .\insi. s'il tolère autoupdfelui les gens opi l'injurient, il fait crucifier ceux de ses soldats «lui gardent le silence," voir l'épisode du premier acte. D'antre part, il donne l'ordre de couper le cou de Walter, dans un moment de vivacité; mais, on vérité, ce Walter a bien mérité son sort; on n' « embête » pas un tynin à ce point, le moindiv tigre en chambre n'aurait certainement pas attendu d'être provoqué deux fois . La bonhomie imbécile de Géronte, jointe à la folie meurtrière de Polichinelle, voilà l'Attila de M. de Bornier. Dès qu'il a besoin de faire injurier son despote, le poète l'assoit sur son tiiîne et le tient immobile et patient, tant que la tirade se développe. Ensuite, il ponsse un ressort, et le pantin lâche le fameux : « C'est trop de hardiesse I » I"ne seule fois, le pantin tue im homme, non pas parce que cet homme lui dit clepuis huit heures dit soir des choses e\cessi^elnent désugréablés, mais pan-e qu'il îilmse de sa situation (fe noble prisonnieret de belle âme poupvouloir lui prendre sa femme. C'en est trop, le tigre est dans le cas de légitime défense.

.fe me laisse aller à la plaisanterie. Mais, en vérité, comment prendre au sérieux une pan'ille psychologie. 'Voilà le grand mot Ifiché : Toute

LES EXEMPLES

cette iragéUie, déguisée en drame romaiilique,. est d'une psyLholof,'ie enfantine. Essayez un instant de reconstituer les mouvements d'âme dos p rsounages, de savoir à quelle logique ils oIm'i- -■■ni, et vous arriverez à une analyse slupi lante. Nous sommes ici dans une abstractiiiii iinintcssenciée. Ce n'est plus la machine intellectuelle si bien réglée du dix-septième siècle. C'est un casse-cou continuel au milieu de nos idées modernes liabillées à l'antique. On est en l'air, partout et nulle part, parmi des ombres qui cabriolent sans raisorv, qui marchent tout d'un coup la tète en bas,, sans nous prévenir. Les personnages sont extraordinaires, mais ils pourraient être pJus extraordinaires encore, etil faut leur savoir gré de se modérer, car il n'y a pas de raison pour qu'ils gardent le moindre grain de bon sens. Nous sommes dans le sublime.

Oui, dans le sublime, tout est là. M. de Bornier'tape à tous coups dans le sublime. Ses personnages sont sublimes, ses vers sont sublimes. Il y a tant de sublime là dedans, qu'à la fin du quatrième acte, j'aurais donné volontiers trois francs d'un simple mot qui no fût pas sublime. Mais c'est justement au quatrième acte ([ue le sublime déborde et vous noie. Ainsi je n'ai pas parlé d'Eliaic, ce fils d'Attila qui a le cœur tendre et qui veut sauver riildiga ; quand il comprend, dans la chambre nuptiale, qu'elle va tuer son père, il est torturé par la pensée die prévenir celui-ci et de la livrer ainsi à sa fureur; mais Attila parle justement de faire mourir la mère d'EIlak pour une faute ancienne, et alors le jeune homme n'hésite plus, il livre son pèi'e à Hildiga pour sauver sa mère. Sublime, vous dis-je. sublime ! Si ce n'était pas subhme,. ce serait bête.

Et quel l'oup de sublime encore que le dénouement ! Attila raconte à Hildiga le rêve qu'il a fait, en la voyant en vierge qui foulait au pied le serpent. Hildiga, flairant un piège, lui répond par un autre songe : elle a rêvé qu'elle l'assassinait d'un coup de sa hache. Vous croyez qu'Attila va se méfier et prendre ses précautions avec cette faible femme qu'il peut écraser d'une chiquenaude. Allons donc : Il passe avec elle derrière un rideau, et nous l'entendons tout de suite glousser comme un poulet qu'on égorg«. C'est siUslime I

Le sublime, voilà la seule excuse, à ce point de dédain absolu pour tout ce qui est vrai et humain. D'ailleuTSi M. de Bornier ne se défend pas d'avoir voulu se mettre en dehors de l'humanité. « Après bien des hésitations, dit-il, j'ai choisi le temps et le personnage d'Attila, précisément jiarce que le temps est obscur et le personnage peu connu. » Il insiste beaucoup sur ce point que personne ne peut pénétrer une âme comme celle d'Attila. Le despote Im-raème, en parlant de l'histoire, dit qu'elle pourra te condamner, mais non pas le connaîtren

Dès lors, le poète est libre, il va se permettTe toutes les gambades sur le dos d'Attil&. Et c'est ainsi qu'il noms a donné ce stupéfiant barbare, qui a des allures de romantique de 1830. qui rappelle ces personnages d'un drame de Ponson du Terrail, je crois, disant : « No»is anitres, gens

du moyen âge... » Oui, Attila se traite lui-même de barbare, parle de l'histoire et de la décadence, prédit tout ce qui doit arriver, porte sur ses actions les jugements que nous portons aujourd'hui. Ht, il n'y a jwis qu'.Attila, les autres ])ersonnages ne sont également que des chienlits modernes, lâchés dans une action baroque, et s'y conduisant avec nos idées et nos nueurs. Tous les mensonges sont accumulés : non seulement la psîycholGgio de ces marioniietles e.vt al)&iirde, mais encore le drame est d'une fausseté absolue, comme histoire et comme humanité;

Que reste-t-il? une fable, un sujet (luelconque, auquel un poète dramatique a accrocJié des vers. Imaginez-vous un arbre planté en l'air, sans raorne dans le sol, et dont les bras morts portent des drapeaux. Cela claque dans le vide, et le peuple applaudit.

Dès lors, j'en suis amené à ue plus juger que les vers de M. de Bornie^r. Je sais des poètes qui se sont indignés. Ils refusent à l'auteur des Nores d'Attila le don de poésie. Cela me touche moins. Au théâtre, dans une étude de caractères et de passions, j'estime (|ue le lyrisme est un don bien dangereux. Mais il est certain que M. de Bornier obtient une étrange cuisine, eu pa.ssant tour à tour du procédé de Corneille au |)i'océdé de Victor Hugo. Cela me choque surtout parce fiue je ne crois pas à une alliance possible entre des maîtres de tempéraments difl'éi-ents. Les auteurs de juste miheu, ceux qui ont eu, comme Casimir Delavigne, l'ambition de conciUer les extrêmes, ne sont jamais parvenus qu'à un talent bâtard et neutre n'ayant plus de sexe. C'est un peu le cas de M. de Bornier.

Le directeur de FOdéon a nionié le drame richement. Mais franchement, malgré ses soins et l'argent qu'il a dépensé, rien n'est ])lus triste ni plus laid que le défilé de ces costumes baroques, qu'on nous donne comme exacts. H y a là une orgie de cheveux, de barbes et de moustaches, de l'effet le plus extravagant. Du côté des Francs, tout le monde est blond, nu rnisselleraent de filasse;, du coté des Huns, tout le inonde est brun, des poils trempés, dans del'encre et balafrant les visages comme des traits de ciragB. C'est enfantin et lugubre. Quant à l'exactitude, elle me fait un peu sourire. Elle doit ressembler au respect historique de Ml de Bornier. Ainsi, on a mis un entonnoir sur la tête de M. Marais. C'est très bien. Mais alors je déclare cola faibk comme imagination. Du moment qu'on avait recours aux ustensiles de cuisine, je me plainst qu'on n'ait jias coiffé M. Pujol d'une casserole et M. Dumaine d'un moule à pâtisserie. Remarquez que nous n'aurions pas réclamé, et que cela peut-être aurait été plus joli.

Ou me trouvera sans- doute' bien sévère pour M. de Bornier. La vérité est que nous, n'aivons pas le crâne fait de même. Il me paraît être la négation de l'auteur dramatique tel que je le comprends; et comme nous n'avons aucun engagement l'un envers l'autre, je m'exprime avec une entière franchise, je dis tout haut ce que bien du monde pense tout bsKù Cela est aussi honorable pcar lui qii« pourmoi.

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