SCÈNE V
LAURENT, THTSRÉSE
Ils répètent exactement les mêmes feux de scène qu'au commencement de la scène V de l'acte premier.
Thérèse. — Toi. mon Laurent 1... (Elle se pend à son cou.) Je sentais que tu allais venir, mon cher amour, je songeais à toi. Il y a longtemps que je n'ai pu te tenir comme cela, à moi toute seule.
Laurent. — Souviens-toi, tu m'avais pris jusqu'à mon sommeil. Et je rêvais comment ne nous séparer jamais... Cette nuit, ce beau songe est réalisé, Thérèse : tu es là, pour toujours, sur ma ])oiti'ine...
Thérèse. — Ce sera une joie sans fin, une longue promenade au soleil.
Laurent. — Embrasse-moi doiic, chère femme.
Thérèse, se dégageant brusquement des hras de Laurent, avec éclat. — Eh bien ! non, eh bien ! non... .^ quoi bon jouer cette comédie du passé? Nous ne nous aimons plus, c'est clair. Nous avons tué l'amour. ICst-ce que tu crois que je ne
THÉRÈSE RAQUIX
te sens pas glacé entre mes bras? Tenons-nous tranquilles. Ce serait cruel et ignoble.
Laurent. — Tu es à moi, je t'aurai, je te guérirai malgré toi de tes peurs nerveuses... Ce qui serait cruel, ce serait de ne plus nous aimer, de ne trouver qu'un cauchemar à la place du bonheur rêvé... Viens, mets encore tes bras à mon cou.
Thérèse. — Non. il ne faut pas tenter la souffrance.
L.irRENT. — Comprends donc combien il est ridicule, après nous être aimés si hardiment ici. d'y passer une nuit pareille... Personne ne viendra.
Thékèse, avec effroi. — Tu as déjà dit cela, ne le répète pas, je t'en supplie... 11 viendrait peut-être.
Laurent. — Veux-tu donc me rendre fou?... {Elle passe à gauche, et il marche vers elle.) Je t'ai achetée assez cher, pour que tu ne te refuses pas. -
Thérèse, se débatlanl. — Grâce I... Le bruit de nos baisers l'appellerait... J'ai peur, vois-tu. j'ai peur !... {Laurent va l'éireindre dans ses hras. lorsqu'il aperçoit le portrait de Camille, pendu au-dessus du buffet.)
Laurent, terrifié, reculant, montrant du doigt le portrait. — Là, là... Camille...
Thérèse, retenant d'un bond se placer derrière lui. — Je te disais bien... J'ai senti un souffle froid derrière mon dos... Où le vois-tu?
Laurent. — Là. dans l'ombre.
Thérèse. — Derrière le lit?
Laurent. — Non, à droite... Il ne bouge pas, il nous regarde longuement, longuement... 11 est comme je l'ai vu. blafard, boueux, avec sou sourire à un coin de la bouche.
Thérèse, regardant. — Mais c'est son portrait que tu vois I
Laurent. — Son portrait...
Thérèse. — Oui, la peinture que tu as faite, tu sais bien?
Laurent. -^ Non, je ne sais plus... C'est son portrait, tu crois... J'avais vu ses yeux remuer. Tiens : je les vois remuer encore... Son portrait, eh bien 1 va le décrocher. Il nous gêne, à nous regarder si fixement.
Thérèse. — Non, je n'ose pas.
Laurent. — Je t'en prie, va.
Thérèse. — Non.
Laurent. — Nous le retournerons contre le mur, nous n'aurons plus peur, nous pourrons nous embrasser peut-être.
Thérèse. — Non... Pourquoi n'y vas-tu pas toi-même?
Laurent. — C'est qu'il ne me quitte pas des yeux... Je te dis que ses yeux remuent ! Ils me suivent, ils m'écrasent... (// s'approche lentement.) Je baisserai la tète, et quand je ne le verrai plus... (// décroche le portrait dans un mouvement de rage.)