‹ ThéâtreChapitre 24 sur 151 · THÉRÈSE, SUZANNE · texte numérisé non relu

THÉRÈSE, SUZANNE

Elles travaillent, assises devant la table à ouvrage, à droite.

Thérèse, gaiement. — Alors, tu as appris

enfin où demeure le prince bleu... L'amour ne rend donc pas sotte comme on dit.

Suzanne. — Je ne sais pas, je suis très futée, moi... Vous comprenez, àla longue, ça ne m'amusait plus du tout, de voir mon prince d'une demilieue, toujours sage comme une image... Entre nous, il était trop sage, beaucoup trop sage.

^HÉATRE

fiiÉKÈsE. riaiii. — Tu aiiufs donc les amou- ' f' iix nit-i liants'.' ;

SrzAXXE. — Jp ne sais pas... Il me semble j (]u"uîi amoureux dont on n'a pas peur, n'est pas un amoureux s(^rieiix. Quand j'apercevais mon I l'rince tout là-bas, je nt sais où, dans le ciel, an ! milieu des chemin(?es, je croyais voir un de ces anges de mon livre de messe qui ont des nuages ■sous les pieds. C'est gentil, mais ça finit par ôtre bien ennuyeux, allez !... Alors, le jour de ma fête, je me suis fait donner un plan de Paris par mon oncle.

Thérèse. — Un plan de Paris !

SrzASXE. — Oui... .Mon oncle a été un peu étonné... Quand j'ai eu le plan, oh ! j'ai fait des travaux, des travaux considérables : J'ai tiré des lignes avec une règle, j'ai pris des distances avec un compas, j'ai additionné, j'ai multiplié. Et, lorsque je croyais avoir trouvé la terrasse du prince, je plantais une épingle dans le plan ; puis, le lendemain, je forçais mon oncle à prendre la rue où devait se trouver la maison.

Thérèse, gaiement. — Ma chère, elle est jolie, ton histoire. {Regardant la pendule et devenant 1res sombre.) Cinq heures déjà... Laurent va n'ntrer.

Srz.\sxE. — Qu'avez-vous? Vous étiez si gaie tout à l'heure !

Thérèse, reprenant. — Et c'est ton plan qui t'a donné l'adresse du prince bleu?

Suz.\ssE. — Ah : bien oui, il ne m'a rien donné du tout, mon plan 1 Si vous saviez où mon plan m'a menée 1... Un jour, il m'a conduite devant une grande vilaine maison, où l'on fabrique ilu cirage; tm autre jour, devant un atelier de photographie; \m autre jour, en face il'un séminaire ou d'une prison, je ne sais plus... \ous ne riez pas? C'est drôle pourtant... Est-ce que vous êtes malade?

Thérèse. — Non... Mon mari va rentrer, je songeais... Quand tu seras mariée, tu le feras encadrer, ce bienheureux plan I

.Suzanne (1), se levant et venant à droite, en passant derrière Thérèse. — Mais, puisque je vous dis qu'il ne m'a servi à rien !... Vous ne m'écoutez donc pas?... Une après-midi, j'étais allée au marché aux fleurs de Saint-Snlpice; je voulais des capuciiies pour notre terrasse... (Sur le devant de la srcne.) .Savez-vous qui je vois au milieu du marché?... le prince bleu, chargé de fleurs, avec des pots dans ses poches, des pots sous ses bras, des pots dans ses mains. Il a eu l'air très bote, avec ses pots, lorsqu'il m'a aperçue... Puis, il m'a suivie; il ne savait comment se débarrasser de ses pots, il m'a dit que tous ces pots-là étaient pour sa terrasse. Puis, il est devenu l'ami de mon oncle, il lui a demandé ma main, et je l'épouse, voilà... J'ai fait des cocottes avec le plan, et je ne regarde plus que la lune, le soir, avec la lunette... M avez-vous écoutée, bonne amie?

Thérèse. — Oui. et ton histoire est un Iteau conte... Tu es donc toujours dans le ciel, toujours dans les fleurs, toujours dans le rire. .\h ! chère fille, avec ton bel oiseau bleu, si tu savais... {Regardant la pendule.) Cinq heures, il est bien cinq heures, n'est-ce pas? Il faut que je mette la table.

(1) .Suzanne, Thfri'se.

Svzaxxe. — Je vais vous aider... {Thérèse se lève. .Suzanne l'aide à mettre ta table; trois couverts.) {\) Je suis une sans-cœur d'être si gaie chez vous, lorsque je sais (jue votre bonheur est attristé par la cruelle situation de cette pauvre madame Raquin... Comment va-t-elle, aujourd'hui? . .

Thérèse. — Elle est toujours muette, toujours immobile, mais elle ne parait pas souffrir.

Si'ZAKNE. — Le médecin l'avait prévenue, elle se fatiguait trop... La paralysie a été impitoyable. C'est comme un coup de foudre qui l'a changée en pierre, cette chère dame... Quand elle est là, raide dans son fauteuil, la tête droite etblanche, les mains pâles sur les genoux, je crois voir une de ces statues de terreur et de deuil, qui sont assises au pied des tombeaux, dans les églises; et j'ai le cœur tout épouvanté, je ne sais pourquoi... Elle ne peut lever les mains, n'est-ce pas?

Thérèse. — Les mains sont mortes comme les jambes.

Suzanne. — .Mi! Seigneur! c'est une pitié !... Mon oncle croit qu'elle n'entend plus, qu'elle ne comprend plus. 11 dit que ce serait un grand bienfait pour elle que de perdre l'intelligence.

Thérèse, — Il se trompe, elle entend, elle comprend tout. L'intelligenc3 est restée lucide, les yeux vivent.

Suzanne. — Oui. il m'a semblé que ses yeux avaient grandi. Ils son t énormes, maintenant ; ils sont devenus noirs et terribles, dans ce visage mort... Je ne suis pas peureuse, et. la nuit, j'ai des frissons, en pensant à cette pauvre dame. Vous savez, ces histoires de gens enterrés vivants? Je m'imagine qu'on l'a enterrée toute vive, et qu'elle est là, au fond d'une fosse, avec un gros tas de terre sur la poitrine, qui l'empêche de crier... A quoi peut-elle songer tout le long de la journée? C'est affreux d'être comme cela, et de penser toujours, toujours... Mais vous êtes si bons pour elle !

Thérèse. — Nous ne faisons que notre devoir.

Suzanne. — Et il n'y a que vous, n'est-ce pas? qui compreniez le langage de ses yeux. Moi, je n'y entends rien ; monsieur Grivet, qui se pique de saisir ses moindres souhaits, répond tout de travers. C'est encore heureux, qu'elle vous ait à côté d'elle; elle ne manque de rien... .\h ! mon oncle le dit bien souvent : « Les Raquin. mais c'est la maison du bon Dieu '. » La joie reviendra, vous verrez. Le médecin a quelque espoir?

Thérèse. — Bien peu.

Suzanne. — La dernière fois, j'étais là, et il a pourtant dit que la pauvre dame pouvait recouvrer la voix et l'usage de ses membres.

Thérèse. — 11 n'y faut pas compter... Nous n'osons y compter.

Suzanne. — Si, si, espérez... {Elles ont achevé de mettre la table, et elles viennent sur le devant de ta scène.) Et monsieur Laurent, on ne le voit plus ici?

Thérèse (2). — Depuis qu'il a quitté son administration et qu'il s'est remis à la peinture, il part le matin et ne rentre souvent que le soir... Il

(1) Thérèse, Suzanne.

(2) Suzanne, Thérèse.

Mario Laurent dans Madame Raquin.

THÉRÈSE RA<JUIX

travaille beaucoup, il veut envoyer un grand tableau, au prochain Salon.

Suzanne. — Monsieur Laurent est devenu bien comme il faut. Il ne rit plus si haut, il a l'air distingué... Vous ne vous tàcnerez pas, au moins? Eh bien ! autrefois, je ne l'aurai pas voulu pour mari, tandis que, maintenant, il me plairait... Si vous me promettiez le secret, je vous dirais quelque chose.

Thérèse. — Je ne suis guère bavarde.

Srz.\xxE. — Ça, c'est vrai, vous gardez tout en vous... Sachez donc qu'hier, comme nous passions rue Mazarine, devant l'atelier de votre mari, mon oncle a eu l'idée de monter. Vous .savez que monsieur Laurent ne veut pas qu'on aille le déranger. Il ne nous a pourtant pas trop mal reçus... Mais vous ne vous imagineriez jamais à quoi il travaille.

Thérèse. — II travaille à un grand tableau.

Srz.4.XNE. — Non, la toile du grand tableau est encore toute blanche. Nous l'avons trouvé entouré de petites toiles sur lesquelles il a fait des ébauches, des esquisses de figures. Il y avait là des têtes d'enfants, des tètes de femmes, des têtes de vieillards... Mon oncle, qui s'y connaît, a été frappé d'admiration ; il prétend que votre mari est, tout d'un coup, devenu un grand jieintre; et il ne doit pas le flatter, car autrefois il se montrait bien sévère pour sa peinture... Moi, ce qui m'a surprise, c'est que toutes les tètes ont un air de ressemblance. Elles ressemblent...

Thérèse. — A qui ressemblent-elles?

Suzanne, hésitant. — J'ai peiu- de vous faire de la peine... Elles ressemblent à ce pauvre monsieur Camille.

Thérèse, tressaillant. — Ah 1 non... Vous vous ."■tes imaginé cela.

Suzanne. — Je vous assure... Les tètes d'enfants, les têtes de femmes, les tètes de vieillards, toutes ont quelque chose qui rappelle la personne que je viens de nommer. Mon oncle les voudrait plus colorées. Elles sont un peu blafardes, et elles ont un rire, à un coin de la bouche... (On entend Laurent à la porte.) Voici votre mari, ne dites rien. Je crois qu'il veut vous faire une surprise, avec toutes ces têtes.

SCÈ.\E II L.\URENT, SUZANNE, THËRÈSE

Laurent. — Bonsoir, Suzanne... Vous avez bien travaillé toutes les deux?

Thérèse. — Oui.

Laurent. — Je suis harassé. (Il s'assoit lourdement sur une chaise, à gauche.)

Suzanne. — Ça doit vous fatiguer de peindre tout debout?

Laurent. — Je n'ai pas travaillé aujourd'hui. Je suis allé jusqu'à Saint-CIoud à pied, et je suis revenu de même. Ça me fait du bien... Est-ce i|ue le dîner est prêt, Thérèse?

Thérèse. — Oui.

Suzanne. — Je vais m'en aller.

Thérèse. — Ton oncle a promfs de venir te chercher; il faut l'attendre... Tu ne nous gênes pas.

Suzanne. — Eh bien : je descends à la bou-

tique; je veux vous voler des aiguilles à tapisserie, dont j'ai besoin... (Au moment où elle va descendre, la, sonnette, tinte.) Tiens ! une cliente ! Ah bien : elle va être servie, celle-là 1 (Elle descend. )

SCK.NI-: Ili L.\URENT, THÉRÈSE

Laurent, montrant le matelas laissé au pied (hi lit. — Pourquoi n'as-tu pas caché ce matelas dans le petit cabinet? Les imbéciles n'ont pas besoin de savoir que nous faisons deux hts. (Il se lève.)

Thérèse. — Tu n'avais qu'à le cacher ce riiatin. Je fais ce qui me plaît.

Laurent, d\ine voix rude. — Femme, ne commençons pas à nous quereller. La nuit n'est pas encore venue.

Thérèse. — Eh 1 si tu te distrais dehors, si tu te lasses à marcher des journées entières, tant mieux 1 Je suis paisible, vois-tu, lorsque tu n'es pas là. Dès que tu arrives, l'enfer se rouvre... Laisse-moi, au moins, sommeillerle jour, puisque la nuit ne nous appartient plus.

Laurent, d'une voix plus douce. — Tu as la voix plus rude que moi, Thérèse.

Thérèse, après un silence. — Est-ce que tu vas amener ma tante pour le dîner?... Tu ferais bien d'attendre que les Michaud fussent partis; je tremble toujours, quand elle est là, devant eux... Depuis quelque temps surtout, je lis dans ses yeux une pensée implacable. Tu verras qu'elle trouvera quelque moyen de bavarder.

Laurent. — Bah 1 Michaud voudrait voir sa vieille amie. Je suis moins tranquille encore lorsqu'il va dans sa chambre... Que veux-tu qu'elle lui conte? Elle ne peut lever le petit doigt. (// sort par la porte du fond.)

SCÈ.NE IV

THËRÈSE, MICHAUD, SUZANNE, puis LAURENT ET M AD.\ME RAQUIN, dans son fauteuil, rigide et muette, les cheveux blanchis, toute vêtue de noir.

Michaud. — Eh '. eh 1 le couvert est mis.

Thérèse. — Mais oui, monsieur Michaud.

(Elle prend dans le buffet un torchon, un saladier et une romaine; elle s'asseoit à gauche, étale le torchon sur ses genoux, et épluche la romaine, pendant la fin de cette scène et le commencement de la suivante.)

Michaud. — Vous êtes toujours bons là, hein ! vous autres? Ces amoureux ont un appétit d'enfer... Mets ton chapeau, Suzanne... (Regardant autour de lui.) Et cette bonne madame Raquin, comment va-t-elle? (Laurent entre, poussant madame Raquin dans son fauteuil; il la roule jusqu'à la table, devant un couvert, à droite.) Ah ; la voici, la chère dame :

Suzanne (1), embrassant l'impotente. — Nous vous aimons tous bien, il faut prendre courage.

(1) Thérèse, Lauient, Mirliaml, Suzanne, madame Raquin. '

MiciiAiD. — Ses yeux brillent, elle est eon- I tente de nous voir... (.1 tnadame Raquiii.) Nous sommes de vieilles connaissames toys les deux, n'est-ce paii? Vous vous souvenez, quaml j'étais commissaire de police... C'est à l'époque du crime de la Gorge-aux-Loups, je crois. (]ue nous nous sommes connus. \'ous devez vous rappeler, < .tte femme et cet homme qui avaient assassiné un roulier, et que je suis allé arrêter moi-même dans leur taudis... On les a. pardieu ; guillotuiés à Rouen,

SCKNE V

THÉRÈSE, LAURENT, MlCllAl D, SU- ZANNE, MADAME RAQUIN,iGRIVET .

Gkivet, qui a entendu les derniers mois de Michaud. — Ah ! ah : c'est l'histoire du roulier, je la connais. Vous me l'avez racontée, et elle m'a beaucoup intéressé... Monsieur Michaud a un flair pour découvrir les coquins !... Bien le bonsoir, mesdames et la compagnie.

Michaud. — Comment : vous, à cette heure, monsieur Grivet?

Gbivet. — Oui. je passais, et je me permets une petite débauche; je viens taire un bout de causette avec cette chère madame Rac)uin... Vous alliez vous mettre à table, je ne vous dérange pas?

Laceent. — Nullement.

Grivet. — C'est que nous nous entendons si bien tous les deux :... Unseul regard, et je comprends.

Michaud. — Alors, vous devriez bien me dire ce qu'elle veut, à me regarder toujours fixement. Grivet. — Attendez, je lis dans ses yeux comme dans un livre... (// s'assied dc\'ant madame Raquin, lui touche le hras et attend qu'elle ait lentement tourné /<7fé/e.)Là: causons ainsi que deux bons amis... Vous avez quelque chose à demander à monsieur Michaud'? Non, n'est-ce pas? Rien du tout, c'est ce que je |)ensais... (.-1 Michaud.) A'ous vous donnez une importance ! Elle n'a pas besoin de vous, vous l'entendez; c'est à moi qu'elle s'adresse... {Se retournant vers madame Raquin.) Hein ! que dites-vous? Bien, bien, je comprends : vous avez faim.

Suzanne, pe«c/iée sur le dossier du fauteuil. — \'ous voulez que nous nous retirions, cf)ère dame? Grivet. — Pardieu : oui, elle a faim... Et elle m'invite àfaireunepartiecesoir... Mille pardons, madame Raquin, mais je ne puis accepter, vous savez mes petites habitudes. Ce sera pour jeudi, je vous le promets.

Michaud. — Eh : elle ne vous a rien dit, monsieur Grivet; où prenez-vous qu'elle vous a dit quelque chose?... Laissez-moi la questionner à mon tour.

Laurent, à Thérèse qui se lève. — Surveille ta tante. Tu avais raison, elle a dans les yeux une lui-ur terrible. (// prend le saladier dans lequel Thérèse a épluché la salade, et va le poser sur le liuffrl, ainsi que le torchon. \

Michaud. — \oyons, ma vieille amie, vous savez que je suis tout à votre disposition. Qu'avez-vous à me regarder de la sorte? Si vous jiouviez trouver un moyen d'exprimer ce que vous souhaitez...

Suzanne. — ^'ous entendez ce que dit mon oncle, vos désirs seraient sacrés pour nous.

Grivet. — Eh 1 je l'ai expliqué, ce qu'elle veut. C'est clair.

Michaud, insistant. — Ainsi, vous ne pouvez vous faire entendre?... (.1 Laurent qui s'est approché de la table.) Voyez donc, Laurent, de quelle étrange façon elle continue à me regarder. Laurent. — Non, je ne vois rien d'extraordinaire dans ses yeux.

Suzanne. — • Et vous, Thérèse, qui saisissez ses moindres volontés?

Michaud. — Oui, aidez-la, je vous en prie. Interrogez-la pour nous.

TnÉRfisE. — Vous vous trompez. Elle ne désire rien, elle est comme à l'ordinaire... {Elle s'approche, s'appuie à la table, en face de madame Raquin, et ne peut supporter Véclal de ses yeux.) N'est-ce pas? vous ne désirez rien... Non, rien, je vous assure. (Elle recule, elle revient à gauche.)

Michaud. — Allons, peut-être monsieur Grivet a-t-il raison.

Grivet. — Pardieu ! je vous laisse aller, moi; mais je sais ce qu'elle dit : elle a faim et elle m'invite à faire une partie.

Laurent. — Pourquoi n'acceptez-vous pas?... Monsieur Michaud, vous ne seriez pas de trop. Michaud. — Merci, je suis occupé ce soir. Thérèse, bas à Laurent. — Par grâce, ne le retiens pas une minute de plus.

Michaud. — Au revoir, mes amis. {Il va pour sortir.)

Grivet. — Au revoir, au revoir. (// se lève et suit Michaud.)

Suzanne, qui est restée près de madame Raquin. — Ah ! voyez donc 1

Michaud, de la rampe de l'escalier. — Quoi? Suzanne. — Voyez donc, elle remue les doigts. {Michaud et Grivet poussent un cri d'étonnement et viennent entourer le fauteuil de la paralytique.) Thérèse (1). bas à Laurent. — Malheur à nous ! Elle a fait un effort surhumain... C'est le châtiment. {Ils restent à gauche, côle à côte, terrifiés. )

Michaud. o madame Raquin. — Mais vous redevenez jeune fille. Voilà vos doigts qui dansent la gavotte maintenant... {Un silence pendant lequel madame Raquin continue son feu de scène, en fixant sur Thérèse et Laurent des yeux terribles.) Eh ! regardez, elle a réussi à soulever sa main et ;i la poser sur la table.

Grivet. — Oh ! oh ! nous sommes donc une coureuse, nous avons des mains qui se promènent partout.

Thérèse, bas. — Elle ressuscite, grand Dieu : La vie remonte dans cette statue de pierre.

Laurent, de même. — Sois forte... Les mains nc' parlent pas.

Suzanne. — On dirait qu'elle trace des signes du bout du doigt.

Grivet. — Oui, que fait-elle là. sur la toile cirée?

Muhaud. — Elle écrit, vous le voyez bien. Elle vient de faire un T majuscule.

Thérèse, bas. — Les mains parlent, Laurent : Gbivet. — Elle écrit, c'est pardieu vrai...

(Il Tliiïri^sc, Laurent, Micli.iud, madame Raiiulii. Suzanne, (irivet.

rilÉRÈSE HAQLIX

(-■1 madame Raquin.) Allez tout doucement, je tâcherai de lire... (Après un silence.) Xon. recommencez, je n"ai pas suivi... {Après un nouveau silence.) C'est étonnant, je lis : « Théière ». Elle veut sans doute du thé.

Srz.\XNE. — Mais non, monsieur Grivet, elle a écrit le nom de ma bonne amie Thérèse.

MicHArD. — Vraiment, monsieurGrivet, vous ne savez dons pas lire... {Lisant.) « Thérèse et... » Continuez, madame Raquin.

L.AUBEXT, bas. — Main vengeresse, main déjcà morte qui sort du cercueil, et dont chaque doigt devient une bouche... Elle n'achèvera pas, je la clouerai là, avant qu'elle achève ! (// jait le geste de prendre un couteau dans sa poche.)

Thérèse, le retenant, bas. — Par pitié, attends, tu nous perds !

M1CH.4.FD. — C'est parfait, je comprends. <' Thérèse et Laurent... » Elle écrit vos noms, mes amis.

Grivet. — Vos deux noms, parole d'honneur: C'est surprenant.

^tiicnAVD, lisant. — «Thérèse et Laurent ont...» Qu'ont-ils donc ces chers enfants?

Grivet. — Eh bien : elle s'arrête... Allez donc, allez donc 1

MiCHAUD. — Finissez la phrase, encore un petit effort... {Madame Raquin regarde longuement Thérèse et Laurent; puis elle tourne la tête avec lenteur.) Vous nous regardez tous. Oui, nous voulons connaître la fin de la phrase... {Elle reste un instant immobile, jouissant de Veffroi des deu.x- meurtriers; puis elle laisse glisser sa main.) Ah I vous avez laissé retomber votre main :

Suzanne, touchant la main. — Elle est de nouveau collée au genou comme une main de pierre. {Tous trois forment un groupe derrière le fauteuil et causent vivement. )

Thérèse, bas. — J'ai cru voir le châtiment... La main se tait, nous sommes sauvés, n'est-ce pas?

Laurent, de même. — Prends garde, ne tombe pas, appuie-toi à mon épaule... J'étouffais.

Grivet, continuant la conversation à voix haute. — C'est fâcheux qu'elle n'ait pas fini la phrase.

MicHAUD. — Oui... Je lisais couramment. Que pouvait-elle vouloir dire?

Suzanne. — Qu'elle est heureuse des soins que Thérèse et son mari lui prodiguent.

MicHAUD. — Cette petite a plus d'esprit que nous, ic Thérèse et Laurent ont un cœur excellent... Thérèse et Laurent ont toutes mes bénédictions. » C'est pardieu là la phrase entière I N'est-ce pas? madame Raquin, vous leur rendez justice, à vos enfants... {A Thérèse et Laurent.) Vous êtes deux braves cœurs, vous méritez une fiera récompense dans ce monde ou dans l'autre.

Laurent. — Vous feriez comme nous.

Grivet. — Ils sont tout récom.pensés. Savezvous qu'on les appelle les tourtereaux dans le quartier?

MiCHAUD. — Eh I c'est nous qui les avons mariés... Venez-vous, monsieur Grivet? Il faut les laisser dîner, à la fin... {Revenant près de madame Raquin.) Prenez patience, chère dame ; elles ressusciteront, ces menottes, et les jambes

aussi. C'est un bon signe d'avoir pu remuer les doigts; la guérison est proche... Au revoir :

Suzanne, à Thérèse. — .\ demain, bonne amie.

Grivet, à madame Raquin. — Là 1 je le disais bien que nous nous entendions à merveille... Ayez bon courage, nous reprendrons nos parties du jeudi, et nous battrons monsieur Michaud, à nous deux, oui, nous le battrons... {En s'en allant, à Thérèse et à Laurent. ) Au revoir, tourtereaux... Vous êtes deux tourtereaux. {Pendant que Michaud, Suzanne et Grivet s'en vont par l'escalier tournant, Thérèse sort un instant par le fond et rentre avec une soupière.)

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