THÉRÈSE. LAURENT, MADAME RAQUIN
Pendant cette scène, le visage de madame Raquin reflète les sentiments qui l'agitent : la colère, l'horreur, la joie cruelle, la vengeance implacable. Ellesuitdesesyeuxardentsjes meurtriers, elle est de tous leurs emportements et de tous leurs sajiglots.
Laurent. — Elle nous aurait livrés.
Thérèse. — Tais-toi, laisse-la tranquill {Elle sert de la soupe dans l'assiette de Laurent et dans la sienne. )
Laurent, s'asseyant à la table, au fond. — Est-ce qu'elle nous épargnerait, si elle pouvait parler?... Michaud et Grivet souriaient d'un air singulier, en parlant de notre bonheur. Tu verras qu'ils finiront par savoir... Grivet avait son chapeau sur l'oreille, n'est-ce pas?
Thérèse, allant poser la soupière devant la cheminée, — Oui. je crois.
Laurent. — lia boutonné sa redingote, et il a mis une main dans sa poche, en s'en allant. A l'administration, il boutonnait ainsi sa redingote, lorsqu'il voulait se donner de l'importance... Et de quel air il a dit : « Au revoir, tourtereaux... » Il est terrible et sinistre, cet imbécile.
Thérèse, revenant. — Tais-toi, ne le grandis pas, ne le mets pas dans nos cauchemars.
Laurent. — Quand il tourne la bouche, tu sais, de son air stupide, ça doit être pour se moquer de nous... Je me défie de ces gens qui font les bêtes... Je t'assure qu'ils savent tout.
Thérèse. — Ils sont bien trop innocents... Ce serait une fin. s'ils nous livraient; mais ils ne verront rien, ils continueront à traverser notre vie atroce de leur pas tranquille de bourgeois satisfaits... {Elle s'asseoit à la table, à gauche.) Causons d'autre chose. Quelle rage as-tu de revenir toujours sur ce sujet, quand elle est avec nous?
Laurent. — Je n'ai pas de cuiller... {Thérèse va chercher une cuiller dans le buffet, la lui donne et se rassoit.) Tu ne la fais pas manger, elle?
Thérèse. — Si, quand j'aurai fini ma soupe.
Laurent, goûtant la soupe. — Elle ne Vaut rien, ta soupe, elle est trop salée... (// repousse son couvert.) C'est une de tes méchancetés, tu sais que je n"aime pas le sel.
Thérèse. — Laurent, je t'en prie, ne me
THÉATHE
cl.tM'ilie pas querelle... Je suis très lasse, voisin. Tout à l'heure, l'émotion m'a brisée.
Lavbent. — Oui, fais-toi languissante... Tu nie tortures ;i roiips «l'épinçle.
Thérèse. — Tu veux que nous nous querellions, n'est-ce pas?
Lavrekt. — Je veux que tu ne me parles pas sur ce ton.
Thérèse. — Ah ! ^Tainlent... (D'une voix rude, repoussant à son tour son rouvert.) Eh liien ! il ton aise, nous ne mangerons pas encore ce soir, nous nous déchirerons, et ma tante nous entendra. C'est une fête que nous lui donnons tous les jours, maintenant.
LArRENT. — Est-ce que tu ne calcules pas tes coups?... Tu m'épies, tu tâches de me toucher au vif de mes plaies, et tu es heureuse quand la douleur me rend fou.
Thérèse. — Ce n'est pas moi qui ai trouvé la soupe trop salée, peut-être. Le plus ridicule prétexte te suffit, la moindre impatience en foi est grosse de rage... Dis la vérité, tu es heureux de te disputer toute la soirée, d'hébéter tes nerfs pour pouvoir dormir un peu la nuit.
Laurent. — Tu ne dors pas plus que moi.
Thérèse. — Oli ! tu m'as fait une existence affreuse. Des que le jour baisse, nousi.frissonnons. Celui que tu sais est là, entre" nous... Quelles agonies dans cette chambi* !
Lavrent. — C'est ta faute.
Thérèse. — Jla faute !... Est-ce ma faute si, au lieu de la grasse vie que tu rêvais, tu ne t'es préparé qu'une vie intolérable, pleine de frissons et de dégoûts?