COMÉDIE EN TROIS ACTES
rieprésentée iioui- hi iJrtMiiière fois, à Paris, sur le lliéàlre Cliiny le 3 noveinljre IS74.
PRÉFACE
J'ai lu soigneusement tout, ce que la critique a écrit sur les Héritiers Rabourdin. J'avais le désir de m'instruire. J'étais prêt à me corriger des erreurs qu'on allait me signaler. Je désirais une leçon profitable, des conseils dictés par l'expérience, une étude de mon cas dramatique, complète, raisonnée, magistrale. Et voilà que j'ai reçu la plus abominable « raclée » cju'on puisse rêver. Pas de raisons, des coups de bâton. L'un m'a mordu, l'autre m'a jeté sa plume entre les jambes pour me feiire tomber, tandis qu'un troisième me fendait le crâne à coups de poing, par derrière. Les critiques du bon sens criaient : « Tue ! » et les critiques romantiques répondaient : « Assomme ! » Ah ! tu veux savoir ce que nous pensons de toi. tu souhaites qu'on te juge, tu attends de nous une opinion motivée ! Eh bien ! voici un croc-en-jambes, et voici une pluie de taloches, et voici encore quelques coups de pied dans les reins. C'est parfait, je suis à cette heure suffisamment éclairé.
J'avoue que, d'abord, cet accueil m'a émotionné.Cen'étaitplusdeladiscussion.c'étaitdu massacre. Un débutant, tout neuf desaprovince, qui débarquerait au théâtre avec quelque monstre dramatique, ne serait certainement pas accueilli par de telles huées. On lui accorderait au moins un coin de talent quelconque, on lui laisserait une espérance. Moi, j'étais appréhendé au collet, jugé, fusillé; je n'avais plus qu'à me coucher sur les morceaux de ma pièce et à faire le mort. Cette gi-ande critique théâtrade, que l'étranger nous envie, comme chacun le sait, cette école qui maintient si haut le goût public, et qui, par son rôle de bonne conseillère, a déjà doté la France de plusieurs dramaturges de génie, cette institution littéraire, en un mot, me chassait de la scène d'un seul coup de sa férule impeccable. Pendant vingt-quatre heures, j'en suis resté meurtri, la tête basse, très honteux de moi, me demandant si j'oserais jamais reparaître en public.
Cependant, malgré mon respect religieux pour la critique, des besoins de comprendre se sont bientôt éveiUés en moi. J'étais écrasé, pulvérisé, fini, anéanti, cela était certain; je n'avais ni style, ni idées, ni talent d'aucune sorte, je le comprenais le premier; mais enfin j'aurais voulu quelque chose de moins sommaire, un mot d'explication, une pai'ole pour l'avenir. La critique a-l-elle entendu me fermer le théâtre à jamais? J'en ai peur. J'ai relu les articles, j'ai réfléchi, et je confesse qu'il me faudra faire preuve d'un entêtement déplorable pour tenter de nouveau la fortune des planches. On n'a pas mis en avant une seule circonstance atténuante. Je n'ai pas eu les consolations que l'on accorde au dernier des vaude^^llistes siffles. Une bousculade, rien de plus. \'ous nous gênez, ôtez-vous de là. Et surtout ne revenez plus. Il y a des poè(es de mirlitons, des fabricants de pièces à tant la scène, des auteurs suspects, qui sont nés, paraît-il, pour faire du théâtre. Moi, pas. Quand j'essaye, je commets une action si monstrueuse, qu'on parle de me conduire au poste de police voisin. Si tout ce qu'on a écrit^sur les Héritiers Rabourdin veul dire quelque chose.
il TIllÏAÏRl-;
ce quelque iliose est un congé fiu'iinl. mie menace de prendre des triciues, le jour où j'aurais l'audace de récidiver.
Je crois que la critique, celte fois, a vraiment dépassé le Lui. Elle a frappé trop fort pour frapper juste. Je parle de la critique dans son ensemble, car il-est des poètes et des écrivains de talent, égarés dans l'ingi'at métier de critique, qui ont eu la bonne grâce de me tendre amiL-alement la main, au milieu de la bagarre. Je les en remercie. Mes autres juges avaient tdus sortis leurs gourdins des grands jours. Certes, ce n'est pas la passion qui me déplaît. J'admets très bien les gourmades littéraires. Seulement, ce rpii me plonge dans une stupé-. faction profonde, c'est la parfaite innocence de ces messieurs en face de mon reuvre et de ma personnalité. On les aurai! placés en présence d'un Moiiiran ou d'un Lapon, apportant de son pays quelque joujou barbare, qu'ils n'auraient pas ouvert des yeux plus ignorants, ni émis sur le mécanisme du joujou des jugements plus extraordinaires. Pas un d'eux n'a paru se douter un instant que j'avais fait, dans les Ilériliers Ruhourdin., une tentative dramatique d'un genre particulier. Ils n'ont pas même essavé de se rendre compte pourquoi ma pièce est ce (|u'elle est. et non ce qu'ils voudraient ((u'elie fût. Le comble est qu'ils sont allés jusqu'à découvrir que j'avais imité tout le monde. Là seulement ils se sont arrêtés, sans se demander quelles raisons avaient pu m'entêter dans ]e parti-pris d'imiter tout le monde. M'ont -ils cru réellement assez naïf et assez ignare pour ne pas savoir quel sujet je clioisissais ? Ai-je l'habitude de détrousser mes confrères? .\e me connait-on pas, suis-je un débutant d'hier, et la franchise de mes emprunts à .Molière et à un autre poète comique, que je nommerai plus loin, ne devait-elle pas mettre la critique sur ses gardes? La pièce est telle que je l'ai voulue, qu'on en soit certain. Œuvre bonne ou mauvaise, peu importe; mais œuvre raisonnée, avant tout.
Puisque la critique a, volontairement ou non, passé à côté des Héritiers Rabourdin, sans discuter le point de vue auquel je m'étais placé, je suis réduit à expliquer ici ce que j'ai entendu faire. Certes, j'aurais beau jeu, si je voulais simplement me défendre d'avoir pris pour sujet l'éternelle cupidité humaine, la comédie d'un groupe d'héritiers attendant l'ouverture d'un testament. Dans toutes les littératures, à toutes les époques, chez tous Jes auteurs comiques, eefte comédie a été écrite, est écrite et sera écrite. Je n'ai fait'que eontinuer une tradition que bien d'autres continueront après moi. Le drame de l'aduHère n'est-il pas autrement usé, et n'y a-t-il pas des écrivains qui ne vivent absolument que sur ce drame, étudié dans toutes ses données, sans qu'on songe à leur reprocher leur pauvreté d'invention?
Mais je n'ai aucun besoin de cet argument. J'avoue que mon intention très arrêtée a été d'écrire un pastiche; j'entends un pastiche particulier, et fait dans un certain but d'expérience. J'ai vjulu, en un mot, remonter aux sources de notre théâtre, ressusciter la vieille farce littéraire, telle que nos auteurs du xvii= siècle l'ont empruntée aux Italiens. Afin que nul n'en ignore, j'ai pris à Molière des tournures de phrases, des coupes de scènes. Je me suis surveillé à chaque ligne pour (jue ma pièce restât simple, primitive, naïve même, si l'on veut. Une intrigue ténue comme un fil. pas un seul des coups de scène à la mode de no.s jours, des peintures de caractères, une situation se développant avec ses péripéties jusf|u au dénouement, et ee dénouement amené par la logique même des faits sans expédients d'aucune sorte. Le seul rajeunissement que je me sois permis a été d'habiller les personnages comme nous et de les mettre dans rkolre milieu. J'ai entendu faire du réel contemporain avec le réel humain qui est de tous les temps.
J'insiste sur ce point de départ. Il n'est pas une scène dans la pièce, je le répète, qui n'aurait dû ouvrir les yeux de la critique et lui inspirer le soupçon qu'elle avait devant elle une protestation contre la façon dont nos auteurs comioues gaspillent l'héritage de Alolière. Qu'a-t-on fait de ce beau rire, si simple, si profond dans sa franchise, de ce rire vivant cù il y a des sanglots? i\ous avons, à celte heure, la comédie d'intrigue, un jeu de patience, un joujou donne au i)ubli(\ Elle règne comme type parfait, elle a imposé un code dramatique d'après letpiel tout devient longueur. Vous" posez un personnage, longueur; vous cédez à une fantaisie littéraire, longueur. Et le pis est qu'elle a habitué le public à de telles histoires compliquées, que le public s'ennuie, en elTel, lorsqu'on ne complique pas assez les histoires. Aujourd'hui, on conseillerait certainement à Molière de mettre le Misanllirii/jf en un acte. .Nous avons encore la c(unédie sentimentale, une larme niaise entre deux c ipuplels di" vaudeville, un genre bâtard qui fait la joie des âmes sensibles. Mais nous avons surtout la comédie à idées, le sermon mis au théâtre, l'art dramatique consacré â l'amélioralion de l'espèce. C'est là le triomphe de l'épocpie. .Nos auteurs ont abandonné le côté humain pour ne voir que le côté social. Ils étudient des cas sociaux particuliers, de façon que leurs pièces, au bout de dix ans, sont démodées, incompréhensibles pour les nouveaux speetaleui-s. Ils se^^bornent à la petite guerre des préjugés du moment, ils ne tentent pas
LES HÉRITIERS RABOURDIX
l'absolu, ils 110 cherchent que les vérités relatives sans éprouver le tourment de ces traits éttM'iiels de vérité qui éclatent chez les maitres. Jamais les maîtres n'ont prêché, jamais ils n'ont voulu piouver quelque chose. Us ont vécu, et cela suffit à faire de leurs oeuvres d'éternelles le(^'ons.
\oilk où en est l'héritage de Molière, et voilà pourquoi j'ai rêvé de remonter jusqu à ce modèle glorieux. Je suis indigne, je le sais. Mon essai n'a, si l'on veut, que le mérite d'avoir l'té tenté. 11 n'en méritait pas moins, je crois, l'estime de la critique. J'espérais un e.xamen,. sinon sympathique, du moins poli et sérieux. Et j'ai dit avec quelle brutalité la critique s'est jetée sur moi et sur ma pièce. Maintenant, on peut s'imaginer sans peine quelle a dû être ma stupeur.
D'ailleurs, plusieurs de mes amis eux-mêmes ont hésité à m'applaudir. Une farce ! j"avais écrit une farce ! Eh ! oui! une farce, pourquoi pas? Je ne me sens pas compromis, je vous jure. Los tréteaux sont plus larges et plus épiques que nos misérables scènes où la vie etoulïe. Les tréteaux en plein air, les tréteaux sous le ciel, avec une farce franche, une farce violemment enluminée, une farce donnant un rire à la laide grimace humaine, se permettant tout, u blaguant » la mort ! Tel a été mon rêve. J'aurais voi lu pour ma farce la place publique, une tente de toile, avec une grosse caisse et un trombone à la porte. Je la voyais jouée par des pitres, au milieu de culbutes, dans le tohu-bohu d'une foule se tenant le ventre. Alors on l'aurait comprise, peut-être; on ne m'aurait pas fait l'injure de la comparer à un vaudeville. J>a farce n'est-elle pas immense? Elle est la liberté illimitée de la satire. Sous le masque que le rire fend, op voit l'humanité pleui'OT'. Aussi la farce a-t-e!lc toujours tenté les hommes aux torlee épaules : Aristophane, Shakspeare, Rabelais, .Molière. Ceux-là sont des farceurs.
Je sais bien que notre temps sifflerait ces génies, s'ils se produisaient un beau soir sur une de nos scènes parisiennes. Que Molière donne demain le Malade imaginaire ou Georges Dandin, il sera conspué par la critique entière; on lui reprochera, dans le premier de ces chefs-d'œuvre, de n'avoir mis que des tisanes, et de n'avoir peint, dans le second, que des gredins et des gredines. Même dernièrement, à une reprise de Georges Dandin, le beau monde de la Comédie-Française a failli se révolter. 11 faut tout le respect de la tradition pour imposer ce rire superbe qui n'a peur de rien. En province, on ne peut jouer Molière. Je connais des avoués et des huissiers de petite ville, qui, lorsqu'ils viennent l'été à Paris en villégiature, ont bien soin de consulter l'affiche, avant de mener leurs épouses à la Comédie-Française, afin que ces dames ne s'y renccntrent pas avec l'auteur do Tarlufe. Molière rest» suspect. Et ce qui m'exaspère, dans tout cela, c'est le respect hypocrite pour les maitres. Oh! les maitres ! il n'y a que les maitres ! imitez les maîtres ! Avisezvcus un jour d'écouter ce conseil-la, faites une tentative, et vous verrez de quelle façon en vous arrangera. La vérité est que les maitres épouvantent. Un jeune homme arrive à laris; il rêve la gloire d'auteur dramatique; il va frapper à la porte d'un de nos critiqui^s les plus consciencieux; et il lui dit :« Je suis plein de bonne volonté. Indiquez-moi quel théâtre je dois étudier. l)ès dem,ain, je me mets au travail. » Vous croyez, peut-être, que notre critique répondra : « Etudiez le théâtre de Molière. » Ah bien ! oui. Il dira, avec la conviction de donner un conseil excellent et pratique : « Etudiez le théâtre de Scribe, i. \'oilà où nous en sommes.
Je ne voudrais pas mêler ma querelle personnelle aux réflexions que m'inspire l'étal actuel de notre théâtre. Certes, je comprends à merveille qu'il faut des spectacles à la foule; je comprends également qu'il serait injuste de se montrer sévère à l'égard des hommes qui consentent à fabriquer au jour le jour les quelques douzaines de pièces dont Paris a besoin pour passer son hiver. Cela rentre dans ce qu'on appelle l'article de Paris. On taille, on colle, on coud, on vernit, et l'on a des babioles charmantes qui durent une saison. Pour confectionner ces pièces-là, un atelier est nécessaire. Il est indispensable d'avoir des patrons communs, de pénétrer le fin du métier, de savoir ce qui plaît aux clients. Dès lors, il y a tout un manuel à consulter. On doit connaître Scribe par cœur. II vous enseignera dans quelle proportion l'amour doit entrer dans une comédie; ce qu'on peut y risquer de scélératesse; de quelle façon on escamote un dénouement et de quelle autre on modifie un personnage d'un seul coup de baguette. 11 vous apprendra, en un mot, ce « métier » du théâtre que Molière ignorait, mais que la critique déclare aujourd'hui de toute nécessité, si l'on aspire à l'honneur de faire rire ou de faire pleurer ses contemporains. Tout cela est parfait, utile, je le veux bien. Le public, en effet, ne peut plus supporter que les pièces d'une digestion immédiate. Il repousse tout ce qui ne sort pas de l'atelier dont je parle plus haut. Mais il y a do braves garçons qui ne peuvent s'astreindre au travail en ccmmun. Ceux-là ont la folie de rêver des œuvres personnelles: ils ne fabriquent pas pour une mode, ils tâchent de créer pi ur des siècles. .Sans doute, leur présomption est grande; sans doute encore, ils n'arrivent
W THÉATUE
jamais à sf salisfairo. Seulement je les estime dignes de respect, et je trouve odieuse la crilique qui s'égaye de leur chute et qui a le besoin mauvais de les envoyer au bagne de la fabrif-alion courante.
Kl voyez quel manque de logi((ue, dans les reproches qu'on m'a faits, à propos des Héritiers Rabuurdin. A entendre certains critiques, je suis un esprit détraqué qui n'accepte aucune règle; je rêve de mettre le feu aux œuvres de Scribe, je méprise ouvertement les i'iiiviiili(jns, je mûris je ne sais quel plan d'un théâtre abominable. Or, d'autres critiques in'onl accusé de m'enfoncer dans" la conventiorf jus(iu"au cou, d'être un retard de deux cents ans sur le mouvement dramatique, d'avoir ressuscité une comédie mangée aux vers. Et ces derniei-s ont failli coniprendre ce que j'ai voulu faire. Que conclure, en face de deux affirmations si opposées? D'abord, que les critiques ne sont pas toujours d'accord entre eux. Ensuite que, si je suis un révolutionnaire en présence des œuvres imbéciles, je m'incline avec le plus profond respect devant les œuvres des maîtres. J'aime les maîtres, comme il faut les aimer, pour leur vérité. Je les aime, jusqu'à vouloir qu'on remonte droit à eux, en passant par-dessus la tête des nains dont les cabrioles amusent la foule. En cette matière, je nie le relatif du talent, je n'accepte que l'absolu du génie.
Je n'écris. point cette préface pour défendre mon œuvre. Si elle a quelque force en elle, ello se défendra toute seule, plus tard. Aussi ne chercherai-je pas à répondre point par point aux violences qu'elle a soulevées. Je n'ai qu'une préoccupation : examiner mon cas, alin d'en tirer une leçon, s'il est possible, pour les jeunes écrivains qui tenteraient comme moi la vérité au théâtre. Parmi les reproches qu'on m'a adressés, il en est trois qui suffiront à caractériser l'esprit général contre lequel je me suis heurté. Ces trois reproches sont ceux-ci: ma comédie manque de gaieté; on n'y rencontre aucun personnage sympathique: la situation reste la même pendant les trois actes. J'admets qu'il y ait là trois gros défauts, au point de vue dramatique moderne. Il est évident que si l'on compare la pièce, ainsi qu'on l'a fait, à certains vaudevilles contemporains, on la trouvera naïve, trop simple et trop rude à la fois. Mais je n'accepte pas cette comparaison. Mon but a été autre, je le répète une fois encore. Je nie que dans Molière il y ait de la gaieté, j'entends de la gaieté telle qu'on i-n demande aujourd'hui. Dandin à genoux devant sa femme fait saigner le cœur; Arnolphe aux petits soins pour Agnès mouille les yeux de pitié; Alcesle inquiète et Scapin donne peur. Sous le rire, il y a des gouffres. Je nie également que Molière se soit jamais inquiété de tempérer ses cruautés d'analyse, en peuplant ses pièces de personnages sympathiques; à part son éternel couple d'amoureux, qui est une concession à la mode du temps, tous les types qu'il a créés sont humains, c'est-à-dire plutôt mauvais que bons. Dans l'Avare, d'un ftout à l'autre, on se trahit et on se vole. Dans le Misanthrope, tous les pei-sonnages sont louches, si bien qu'on dispute encore pour savoir où est le véritable honnête homme de la pièce. Je ne parle pas des farces, où il n'y a que des sots et des sacripants. Enfin, je nie que .Molière ait jamais soupçonné le besoin de compliquer une comédie pour la rendre plus intéressante; .son théâtre est d'une nudité magistrale; une intrigue unique s'y développe largement, logiquement, en épuisant le long du chemin toutes les vérités humaines qu'elle rencontre. Je sais bien que, de nos jours, les faiseurs de vaudevilles déclarent que Molière ne savait pas un mot de théâtre. On devrait pousser la franchise jusqu'au bout et confesser nettement que Molièi'c attriste, effraye et ennuie. Ce serait la stricte vérité.
On dira que nous ne sommes plus au x vii« siècle, que notre civilisation s'est compliquée, et que le théâtre, aujourd'hui, ne peut avoir la même formule qu'il y a deux cents ans. Cela est hors de doute. 11 ne s'agit point d'un décalque. Il s'agit simplement de retourner à la source même du génie comique en France. Ce qu'il est bon de ressusciter, ce sont ces peintures larges de caractères, dans leseiuelles les meùtres de notre scène ont mis l'intérêt dominant de leurs œuvres. Ayons leur beau dédain pour les histoires ingénieuses; tâchons de créer, comme eux, des hommes vivants, des types éternels de vérité. Et restons dans la naliti' contemporaine, avec nos mceurs, nos vêtements, notre milieu. Il y a certainement là une formule à trouver. Ce serait, à mon avis, cette formule naturaliste que j'indiquais dans ma préface de Thérèse Haquin. Certes, le problème n'est point facile. C'est même pane cpie la formule m'échappe encore, que j'ai songé, en attendant, à tenter un décalque, les Héritiers Hobuunlin. avec l'espoir que le commerce des maîtres me mettrait sur la voie du vrai. Pfiur moi, ma romédie n'est qu'une étude, une expérience. A part quelques bouts df scène, elle est en dehors de la formule que je cherche.
.Mainlenaiil, il est temps de dire où j'ai pris les Héritiers Rahourdin. La critique, qui roniiait sur le Inml du doigt les répertoires des jtetits théâtres, m'a jeti' à la figure des poignées de viuidi'villes. Elle en a exhumé de stupéfiants, dont j'ignorais jusqu'aux litres; je dois confesser que je suis d'une grosse ignorance en cette matière. J'ai tout simplement j>ris l'idie première de ma pièce dans Volpone, comédie de Ben Jonson, un contemporain
LES HÉRITIERS RABOURDIX
de Shakespeare. Pas un riili([ue ne s'est avisé de cela. 11 est vrai que la eliose demandait quelque érudition, quelque souci des littératures étrangères. A présent que j'ai indiqué la source, je conseille aux critiques consciencieux de lire Vulpoiie. Ils y verront ce que pouvait être une comédie au temps de la renaissance anglaise. Je ne connais pas de théâtre plus largement audacieux. C'est une crudité splendide, une violence continue dans le vrai, une rage admirable de satire. Imaginez la bête humaine lâchée, avec tous ses appétits. Et quand on songe au public qui applaudissait ce rire terrible ! Certes, il n'avait rien de commun, ni les nerfs, ni les muscles, avec nos petits bourgeois qui viennent, gantés de blanc, digérer à l'aise dans un fauteuil d'orchestre. Vous pensez bien que j'ai expurgé Ben Jonson. Ma comédie, pour laquelle on a épuisé les expressions de dégoût, est une berquinade à côté de Volpone. Il y a surtout, dans ce dernier, une scène belle jusqu'à l'épouvante, que je signale aux délicats : un des héritiers vient offrir au faux moribond sa femme, sa propre femme, les médecins ayant décidé qu'une jolie fdle était nécessaire pour guérir le malade. Dans aucune httérature, on ne trouverait un pareil soufflet donné aux passions. Sans doute, il faut accepter les affinements de son époque; mais quel artiste n'a pas éprouvé un regret, au souvenir de ces beaux siècles libres et naïfs, qui ont vu croître toutes les floraisons hardies de l'esprit?
11 me reste à réclamer hautement mon titre de romancier. Quand la critique dramatique a dit d'un débutant : « C'est un romancier », elle a tout dit. Cette phrase, sous sa plume, signifie que les romanciers sont incapables d'écrire pour le théâtre. Je trouve le dédain de la critique singulier. Les romanciers ont fait la gloire littéraire de ce siècle. Lorsqu'un d'eux veut bien tenter de porter ses facultés au théâtre, la critique ne devrait avoir pour lui que des encouragements. Certes, si le théâtre, à notre époque, jetait un vif éclat; si les oeuvres représentées étaient des chefs-d'œuvre; si les auteurs dramatiques donnaient à l'art qu'ils représentent tout le resplendissement désirable; enfin, s'il n'y avait pas place pour une renaissance, je comprendrais qu'on nous repoussât. Mais les planches sont ^ides, mais, quelles que soient nos chutes, elles n'égalerontjamais celles des hommes du métier ! Nous ne saurions faire tomber le théâtre plus bas qu'il ne l'est actuellement. Alors pourquoi ne pas autoriser tous nos essais? Ce que nous voulons, en somme, c'est l'art agrandi. Nous tâchons d'apporter un sang nouveau, une langue correcte, un souci de la vérité. Les romanciers, qui sont les princes littéraires de l'époque, honorent nos scènes encanaillées, lorsqu'ils daignent y mettre les pieds.
Je le répète, ma cause n'est pas isolée. J'ai plaidé ici pour tout un groupe d'écrivains. Je n'ai pas l'orgueil de croire que ma mince personnalité a suffi pour soulever tant de colères. Je suis un bouc émissaire, rien de plus. On a frappé en moiune formule plutôt qu'un homme. La critique voit grandir devant elle un groupe qui s'agite fort et qui finira par s'imposer. Elle ne veut pas de ce groupe, elle le nie; car, le jour où elle lui reconnaîtrait du talent, elle serait perdue. Il lui faudrait accepter l'idée de vérité qu'il apporte avec lui, ce qui la forcerait à changer son critérium. Ce n'est pas ma pièce, je le dis encore, qu'on a exécutée : c'est la formule naturaliste dont elle parait procéder. Et je ne veux pour preuve du parti-pris de la critique, que sa mauvaise foi dans le compte rendu de la première représentation. Pas un critique n'a confessé que les Héritiers Raboiirdin avaient été vigoureusement applaudis. A ce propos, je citerai un mot profond que me disait, à la sortie du théâtre, un illustre écrivain; il me serrait la main, il ajoutait pour tout compliment : « Demain, vous serez un grand romancier. » Le lendemain, en effet, des gens qui, depuis dix années, me refusent tout talent, exaltaient mes romans pour mieux assommer ma pièce. Je rapporterai ici un autre mot, terrible celui-là, prononcé par un romantique impénitent qui a entre les mains une feuille de grande publicité, dont il a fait une boutique politique et littéraire; il endoctrinait son critique dramatique, il me désignait à ses foudres, en répétant tranquillement, à haute voix, sans se gêner : " Il a trop de talent, il est dangereux; il faut l'enrayer. » Je n'ai rien mis dans ma pièce de plus abominablement cru, de plus sanglant contre la vilenie humaine.
D'ailleurs, qu'importait le succès? Jamais moins qu'aujourd'hui le succès n'a été une prouve du mérite des œuvres. Une seule chose m'a touché. Un dimanche soir, je suis allé me mettre au beau milieu de la salle, pleine du public illettré des jours de fête. Le quartier Saint -Jacques était là. Les trois actes n'ont été qu'un long éclat de rire. Chaque mot était souligné, rien n'échappait à ce grand enfant de public pour lequel la pièce, primitive et naïve de parti-pris, semblait avoir été faite. Les enluminures un peu fortes le ravissaient, la simplicité des moyens le mettait de plain-pied avec les personnages. Le dirai-je? j'ai goûté là le première heure d'orgueil de ma vie.
• En finissant, je tiens à remercier M. Camille Weinschenk de sa courageuse hospitalité. Peu de directeurs auraient osé mettre ma pièce à la scène. Il fallait pour tenter l'aventure
un l'sprit lilt( ruirc r-nflin aux balailli's de respiit. très fli'iidé à clicnlicr et à trouver du nouveau. Je tiens égalenienl à remercier les artistes .|ui ont mis tout leur talent et toute leur bonne volonté à interpréter mon oeuvre. Et j'ai surtout à dire un grand merci à mademoiselle Hevnard, dont la belle humeur pleine de linesse a certainement sauvé les côtes périlleux de'la pièce, le premier soir. Elle a su rendre le personnage de Charlotte avec une f;râce infinie ; elle n'est pas l'etlrontéi' Dorine <lassi.(ue. elle est l'enfant que j'ai rêvée, moitié paysanne, moitié demoiselle, d'une humeur esi)ié<rle. vive, légère, ailée. Quant à M. Mercier, il a interprété avec une bonliomi,e rusée d'un grand eilet ce rôle difficile de Rabourdin, (lui est tout de nuances; son expériences de la scène et son autorité sur le public ont grandement contribué au succès.
Et voilà l'aventure terminée. Un auteur dramatique qui connaît bien son public, me (lisait : « Estimez-vous heureux ijue votre pièce soit allée jusqu'au bout. Il y a cinq ans, jamais le public n'aurait consenti à entendre tant de vérités à la fois. » Je m'estime donc très heureux, si j'ai réellement fait faire un progrès à la patience des spectateurs. Je n'ai plus qu'à répondre à un critique, tout sympatliique d'ailleurs, qui, parlant de Thérèse Raquin et des Héritiers Rabourdin, concluait en disant que celte dernière pièce était un jias en arrière; et je réponds qu'à mon âge, dans la période de travail où je suis, il n'y a point de pas en arrière; il y a seulement des pas dans tous les sens, des pas tentés à droite, à gauche, partout où il peut être curieux d'aller.
Maintenant, je fais un gros paquet de tous les articles qui ont paru sur les Héritiers Rabourdin. Je noue le paquet avec une ficelle et je le monte à mon grenier. Je ne saurais tirer aucun profit de ce paquet d'injures. Plus lard, il pourra être curieux d'y opérer des fouilles. Pour le moment, il ne me reste qu'à me laver les mains. Je suis habitué à n'attendre aucune récompense immédiate de mes travaux. Depuis dix ans, je publie des romans que je lance derrière moi, sans écouter le bruit qu'ils font en tombant dans la foule. Quand il y y en aura un tas, les passants siéront bien forcés de s'arrêter. Aujourd'hui, je m'aperçois que le combat est le même au tln-àtre. Ma.pièce est massacrée, niée, noyée au milieu du tapage de la critique couianti". Peu importe. Je pousse mes verrous, je m'e.vile de nouveau dans le travail.
1" décembre I87i
LES HÉRITIERS RAROLRDIN
PERSONNAGES
RABOURDIN MM. Merciek.
CHAPUZOT Olona.
LE DOCTEUR MOURGUE Jacquier.
DOMINIQUE BouaoEOTTE.
ISAAC Lecœur.