‹ ThéâtreChapitre 30 sur 151 · SCENE PREMIERE CHARLOTTE. RABOURDIN · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE CHARLOTTE. RABOURDIN

Rabotjkdin. — Alors, tu es sûre, Charlotte, la caisse est vide?

Chaelotte, devant la caisse ouverte. — Vide, mon parrain, tout à fait vide. {Elle passe à droite, pendant que Rabourdin va regarder à son tour dans la caisse.)

Rabourdin. — C'est bien singulier.

Charlotte. — Quoi? qu'il n'y ait plus d'argent?... (Riant.) Vous êtes drôle, mon parrain 1 n n'y en a pas souvent, de l'argent, dans la caisse. [Ils descendent tous deux à l^ avant-scène.)

Rabourdin. — Ne ris pas, Chai'lolte... Il faut absolument que je paye à ce juif d'Isaac son

ancienne note, cette armoire Louis XIII qu'il m'a vendue.

Charlotte. — Il attendra. Il n'a pas peur pour son argent, peut-être !... Si je voulais, quand je sors, je vous rapporterais tout Senlis dans mon panier. Eh oui ! vous êtes le père aux écus. Monsieur Rabourdin, l'ancien drapier de la place du Marché, à l'enseigne du Grand Saint- Martin; diantre ! il a dû se retirer avec dix mille francs de rentes... Les braves gens ! ils ne savent pas que la caisse est vide.

Rabourdin, effraijé, regardant derrière lui. — Chut ! bavarde !... {Confidentiellement.) Mes neveux et mes nièces me paraissent moins tendres depuis quelques jours.

Charlotte. — C'est grave.

Rabourdin. — Ils me laisseraient crever comme un chien, vois-tu. Eux, que j'ai nourris

pendant dix ans, et qu: m'ont grugt'i jusqu'au dernier sou I

Charlotte. — Eh ! ils vous rendent, aujourd'hui. Vous serez bientôt quittes... Il faut être juste, mon parrain, vos héritiers sont gentils. Ils se disputent votre héritage à coups de cadeaux, gros et petits... Vous êtes comme un coq en p:ite, dorloté, baisé, chatouillé, adoré.

Kaboubdix. — Les grcdins ! ils ont tout pris, et ils veulent le reste !... Si, au dernier écu, je n'avais joué l'avarice, je n'aurais pas eu d'eux un morceau de pain, ni un verre d'eau... Ah ! s'ils se doutaient ! plus de petits plats, ma pauvre Charlotte, plus de cajoleries, plus de vieillesse heureuse ! Je serais « ce vieux filou de Rabourdin «.

Charlotte. — 11 faut trouver l'argent du brocanteur, alors.

Rabourdin. — Trouver l'argent ! tu ne doutes de rien, toi ! Où diable veux-lu que je le trouve?... Si j'emprunte, tout Senhs le saura. Ma pauvre maison croule déjà sous les hypothèques.

Charlotte. — Eh ! vos héritiers sont là.

Rabourdin. — Hein ! tu crois que je pourrais... Ils ont beaucoup donné, dans ces derniers temps... Enfin, voyons toujours où nous en sommes. Prends le registre... {Charlotte passe à gauche et ca chercher un registre, dans la caisse, pendant que Rabourdin remonte s'asseoir devant la table, sur le fauteuil qu'il a tiré à lui.) Peutêtre qu'en demandant vingt francs à l'un, vingt francs à l'autre... Le tout est de ne pas les égorger.

Charlotte, apportant la chaise placée à gauche, sur laquelle elle s'asseoit, en face de Rabourdin. — Ce que vous avez reçu depuis le premier du mois, n'est-ce pas, mon parrain?

Rabourdin. — Oui.

Charlotte, ouvrant le registre, sur la table. — Voyons... {Lisant,) « Boucharain, le 2, un petit « ballot contenant douze paires de chaussettes, K six pains de savon, une paire de rasoirs, quatre a foulards et trois mètres de drap pour faire une « redingote, n

Rabourdin. — Bien, bien... Rien n'est précieux comme ces commissionnaires en marchandises... Mais je le ménage celui-là, Continue.

Charlotte, lisant. — « Veuve Guérard, le 7, un gigot. i>

Rabourdin. — Ensuite.

Charlotte. — Ensuite, rien 1

Rabourdin, se levant. — Comment, rien 1 Est-ce que ma nièce Guérard se moque du monde? Un gigot, le 7, et nous sommes au 18 I A ce prix-là, j'aurai des nièces tant que je voudrai... Etre une niO:ce Rabourdin, mais cela pose tout de suite une femme dans Senlis ! C'est cent mille francs d'espérances sur la planche.

Charlotte, continuant. — « Lehudier, le 9... »

Rabourdin, l'interrompant. — Non, saute les fournisseurs, arrive aux héritiers sérieux, à ceux que je vois tous les jours. (// va s'asseoir sur le canapé.)

Charlotte, lisant. — «Le docteur Mourgue...i

Rabourdin, l'interrompant. — Ce bon docteur ! Voilà un homme qui entend les malades ! Et qu'a-t-il donné I

Charlotte. — Trois pots de confitures, le 7, et deux litres de sirop, le 13.

Rabourdin. — Eh bien, mais c'est gentil,

c'est convenable, n'est-ce pas, Charlotte? Il n'est pas de la famille, on ne peut exiger davantage.

Charlotte, continuant. — « Chapuzot... » {S'interrompanl.) \olre ancien associé; il n'est pas de la famille non plus, celui-là.

Rabourdin, baissant la voix, d'un air effrayé.

— Oh ! celui-là... Un cadavre qui tousse à rendre l'âme, qui a toutes sortes de maux incurables... Chapuzot a quatre-vingts ans. Je n'en ai que soixante. Dieu merci ! Et il veut ma maison; il y a trente ans qu'il attend ma maison.

Charlotte. — Il a donné une haie de framboisiers pour le jardin, trois poiriers, des plants de fleurs et de légumes.

R.iBOURDiN. — Parbleu ! il arrange son jardin, il se croit déjà chez lui.

Charlotte, lisant. — « Madame Vaussard... »

Rabourdin. — Ah ! ma bonne Olympe...

Qu'a-t-elle donné?

Charlotte, lisant. — « Le 5, un rond de serviette en argent; le l.'i, une timbale. »

Rabourdin. — C'est juste, j'avais oublié la timbale... Je joue de malheur... Cette chère Olympe dépense gros en cliilTons. Impossible de rien demander au mari, un grand bêta d'architecte qui se tue au travail et qui n'a jamais un sou... Autrefois, je leur ai prêté des sommes énormes.

Charlotte. — Reste madame Piquet qui a donné deux cents francs, le 6.

Rabourdin, se levant. — Cette pauvre Lisbeth ! elle seule sait trouver de l'argent.

Charlotte, se levant. — Bon, la veuve d'un huissier ! Elle vous en a mangé aussi de beaux billets de mille francs, celle-là.

Rabourdin. — Elle veut trop entreprendre à la fois. Mais c'est une femme d'expédient, qui ferait pousser des pièces de cent sous sur les pavés... Et c'est tout, Charlotte? Pas un neveu, pas une nièce, dans un coin?

Cii-iRLOTTE, qui a pris le registre sur la table.

— Il n'y a plus que M. Ledoux, ce jeune homme qui doit épouser votre petite nièce Eugénie. {Montrant le registre à Rabourdin.) Ledoux... un bouquet... un bouquet... et un bouquet.

Rabourdin. — Oui, des bouquets, toujours des bouquets ! (// passe à gauche.) Alors, personne I Que faire, mon Dieu 1 Isaac va venir justement à l'heure du déjeuner, lorsqu'ils seront tous là. Je suis un homme ruiné, s'ils ont le moindre soupçon.

Charlotte. — Ne vous tourmentez pas ainsi. Combien vous faut-il?

Rabourdin. — Deux cent soixante-douze francs.

Charlotte. — Eh bien! prenez cet argent sur les trois mille francs que ma tante vous a confiés.

Rabourdin, inquiet. — Sur ta dot ! Jamais, jamais ! J'aimerais mieux gratter la terre avec mes ongles.

Charlotte. — Comme vous vous défendez 1 Hein ! pas de bêtises, n'est-ce pas, mon parrain?

Rabourdin, avec un rire forcé. — Tu me fais rire... Les titres sont dans un petit coin. Veux-tu les voir?... Non, n'insiste pas, c'est inutile. Cet argent est sacré... Bast ! je trouverai... Est-ce que le déjeuner n'est pas prêt?

LES HÉRITIERS RABOURDIN

Charlotte. — Si, je vais~niettre^laXtable. (Elle monte prendre dans le buffet une nappe, qu'elle met sur la table.)

Raeotjrdin, allant regarder l'heure au coucou, à droite. — Bientôt deux heures. Ils vont arriver... [Il se retourne et aperçoit la caisse.) Diantre ! c'est imprudent de laisser la caisse ouverte. {Il prend en passant le registre sur la table; il le cache au jond de la caisse, qu'il referme, et dont il glisse la clef dans la poche de son gilet; puis il redescend à l' avant-scène.) Deux cent soixante-douze francs. Ce sera dur, Je vais passer ma robe de chambre jaune ; elle me donne une mine de déterré... (Il se dirige vers la porte de sa chambre et revient vers Charlotte.) Est-ce que j'ai bonne mine, ce matin?

Charlotte. — Une mine superbe.

RABOtiRDiîf. — Tant pis I... Et les yeux?

Charlotte. — Excellents, les yeux 1 Ils rient et flambent comme braise.

Rabourdin. — Tant pis, tant pis !... Alors, je n'ai pas l'air d'un homme à l'agonie?

Charlotte. — Vous !... On ne vous donnerait pas vingt ans.

Rabourdin. — C'est épouvantable. Tu me nourris trop bien, Charlotte. Je rajeunis, je me mets sur la paille... Et j'ai faim, je suis capable de manger comme un ogre devant eux !... Je n'aurai rien pas un sou, pas un sou ! {Il sort par la porte de gauche. Charlotte remet le fauteuil en place et reporte la chaise à gauche. Dominique est entré doucement. Il tient un petit paquet au bout d'un bâton, qu'il laisse tomber derrière le canapé. Au bruit, Charlotte se retourne et se jette dans ses bras.)

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