CHARLOTTE, DOMINIQUE
Charlotte, poussant un cri étouffé. — Dominique :... {Ils s'embrassent.) Toi, à Senlis !
Dominique, lui tenant les mains. — Hein 1 c'est une fière surprise ! Je n'ai pas voulu t'écrire... {Ils se séparent et se regardent émerveillés.) Comme te voilà belle, et grande, et forte !
Charlotte. — Comme te voilà beau, et grand, et fort !
Dominique. — Cinq ans sans nous voir. Je pensais à toi.
Charlotte. — Oui, cinq ans. Moi, je t'attendais.
Dominique. — Va, c'est fini. Je suis un homme, maintenant. J'ai dit là-bas que je rentrais au pays. Et je viens te chercher, ma chère femme. {Il lui a donné le bras, ils vont lentement à droite, et reviennent au milieu de la scène pendant que Charlotte parle.)
Charlotte. — Mon cher mari... Tu te, souviens du moulin de ma tante Nanon... La bonne vieille, Dieu ait son âme !... Quand je descendais toute blanche de farine, je te trouvais au bord dejl'écluse. Tu faisais une lieue pour venir m'aider à dénicher des nids de pies. Ah : ces gueuses de pies ! Elles' étaient tout en haut des peupliers. J'attachais mes jupes avec des ficelles pour monter. Je n'avais pas peur, je montais aussi haut que toi; et, d'un arbre à l'autre, nous nous
disions bonjour, en plein ciel... En bas, au fond du grand trou, le moulin faisait tic-tac.
Dominique, lui embrassant la main. — Oui, je me souviens, je me souviens.
Charlotte. — Et le jour où nous avons emmené la Noiraude, la jument du moulin» Nous sommes allés sur la grand'route, tout loin. A la montée, tu te rappelles, quand tu m'as laissée seule sur la Noiraude, voilà que je lui donne des coups de talon dans le ventre et qu'elle part comme une dératée. Tu criais, tu avais peur qu'elle ne me jetât au fossé. Et ça me faisait tant rire, que j'avais pris la jument par le cou, pour rire à mon aise... Il était nuit, quand nous avons entendu, au bout des herbages, le tic-tac du moulin... {Dominique, qui l'a prise dans ses bras, lui baise le cou.) Tu te souviens, tu te souviens !
Dominique. — Oui, tu étais un garnement... La tante Nanon criait : « C'est un garçon, cette fille-là ! » Et moi, je t'aimais, parce que tu grimpais aux arbres et que tu n'avais pas peur de la Noiraude... Tu es une femme gaillarde, à présent.
Charlotte. — Tu n'as pas l'air peureux non plus, toi.
Dominique. — Et savante, avec cela '. "Tu me jetais des pierres, lorsque je voulais te faire manquer l'école. Si tu avais voulu devenir une demoiselle, tu serais devenue une demoiselle, tout comme une autre.
Charlotte. — Ça m'aurait ennuyée, bien sûr... J'aime mieux être ta femme. C'est juré, d'abord.
Dominique. — Oui, c'est juré. Nous avons juré ça, un matin, par un beau soleil, derrière une haie... Quand tu voudras, maintenant?
Charlotte. — Eh ! tout de suite, dès que le curé pourra... La tante Nanon m'a laissé trois mille francs en mourant. Je vais redemander ma dot à mon parrain, et nous nous marierons.
Dominique. — Trois mille francs ! Tu es riche, toi, Charlotte... Je revenais tout fier. Mais je n'ose plus te dire...
Charlotte. — Quoi donc?
Dominique. — J'ai fait des économies... Trois cents francs, trois pauvres cents francs amassés sou à sou. Je les ai là, dans ma poche.
Charlotte. — Mon cher Dominique ! Ce sera pour la chaîne et pour l'alliance... Mon Dieu qu'il fait beau aujourd'hui, et que la vie est bonne !... {Elle lui prend le bras.) Ecoute, voici ce que j'ai rêvé. Je crois que le moulin de la tante Nanon est à louer. Lorsque nous serons mariés, nous irons voir, nous mettrons notre argent là, et je serai heureuse d'être meunière, d'être toute blanche de farine, comme au temps où je te retrouvais, près de l'écluse. Nous aurons une jument, nos galopins dénicheront des nids de pies. Veux-tu? Nous nous aimerons toujours, toujours, au tic-tac du moulin.
Dominique, l'embrassant de nouveau sur le cou. — Si je veux !
Charlotte, lui échappant et remontant vers le buffet. — Finis donc, tu m'empêches de mettre la table... Les nièces de mon parrain vontariiver.
Dominique. — Je reste, tant pis !
Charlotte, redescendant avec une assiette qu'elle essuie. — C'est que ces commères bavar- I deront. J'aurais voulu ne dire qui tu es que plus
tard, lorsque les choses seront terminées... {Elle pose l'assielte sur la table.) Il y a un moyen. Ecoute. Quand ils seront tous là, tu arriveras carrément, et tu diras à mon parrain, qui ne t'a jamais vu : « Bonjour, mon oncle, n
DoMiNiQrE. — Alais il n'est pas mon oncle.
Charlotte. — Ça ne fait rien.
DoMTxiQFE. — 11 me demandera d'où je sers, quel est mon père, ce que je viens faire ;i Senlis.
CiiAKLOTTE. — S'il te demande cela, tu répondras ce que tu voudras, ce qui te passera par la tête.
DoMiNiQtTE. — Et cette histoire suffira?
Chaelotte. — Parfaitement... Vite, va-t'en par la cuisine, et reviens dans q^ielques minutes. Voici la clique, {Elle te fait passer par la porte de droite et continue de mettre la table. Les héritiers arrivent successivement.)