CHARLOTTE,MADAME FIQUET.LEDOUX, RABOURDIN, EUGÉNIE
Rabotjbdix, guettant la porte. — Ha ! mon Dieu : ha ! que je souffre !
Madame Fiquet, descendant rapidement la scène, suivie des deux jeunes gens. — C'est donc vrai ! notre pauvre oncle ! Et nous qui allions sortir pour une affaire ! (Elle garde le milieu, après s'être débarrassée de son panier; Ledoux et Eugénie s'adossent au fauteuil de Rabourdin, l'un à gauche, l'autre à droite.)
Raboubdix. — Ha ! mon Dieu !
EuGÉxiE. — Où avez-vous mal?
Ledoux. — • Est-ce à la poitrine? est-ce au ventre?
Raboubdix. — Ha ! ha 1
CH.iBL0TTE. — Voilà Ce qu'il me répond depuis une demi-heure. Il ne jette qu'un cri... Vous voyez dans quel état est la chambre. Une crise abominable. J'ai cru que j'allais devenir folle... Je suis brisée. (Elle s'assied sur le fauteuil, à gauche.)
Rabourdin. — Ha ! ha 1
Madame Fiquet. — Mais on ne peut le laisser passer ainsi I... Il faut se remuer... (A Charlotte.) N'avez-vous rien fait, des briques chaudes, des cataplasmes, de la tisane?
Charlotte. — Il y a de la tisane devantle feu.
Madame Fiquet. — Vite, alors... Eugénie, donne une tasse de tisane. (Eugénie prend une tasse sur la cheminée et l'emplit de tisane.)
Raboubdix. — Ha ! ha !... Non, rien, je souffre trop.
Eugéxie, passant la tasse à sa mère. — Maman, elle est bouillante.
Madame Fiquet. — Tant mieux !... Ouvrez la bouche, mon oncle.
Raboubdix, serrant les lèvres. — Non, je ne puis pas, j'étouffe.
Madame Fiquet. — Il la boira quand même... (Elle le fait boire mi.lgré lui.) C'est vrai, elle était un peu chaude... (.-1 Rabourdin.) Hein ! ça vous réchauffe?
Rabourdix. — Ha ! ha !
Madame Fiquet. — • Eugénie, une autre tasse.
Raboubdix, épouvanté. — • Je meurs, plus de tisane, par grâce !
Madame Fiquet. — - Les malades disent tous cela... (S' approchant du guéridon.) Et sa potion?
Charlotte. — Il y a plus d'une heure qu'il ne l'a prise.
Madame Fiquet. — Bien... (Elle verse de la potion dans une cuiller.) Voilà une drogue qui ne sent pas bon.
R.VB0UBDIX. — Ha ! ha !
Madame Fiquet, à Ledoux. — Monsieur Ledoux, prenez-lui la tète... (Elle retourne à Rabourdin et lui enfonce la cuiller dans la bouche.) Là.
Charlotte. — • C'est aussi l'heure de ses pilules. Vous pouvez lui en donner trois.
Madame Fiquet, revenant au guéridon. — Parfait. (A Ledoux.) Ne le lâchez pas. (Elle fait glisser les pilules dans sa main.) Il y en a quatre. Ça ne produira que plus d'effet... (Elle retourne à Rabourdin, auquel elle fait prendre les pilules.) Il avale ça comme un auge.
Raboubdix. — Pouah ! j'étrangle ! (Il tousse violemment.)
Madame Fiquet. — La tisane, la tisane ! Que fais-tu donc, Eugénie?
Eugéxie, lui donnant la tasse de tisane. — Voici, maman.
Ledoux, qui est allé regarder sur le guéridon. — • Il y a là des petits paquets...
Charlotte. — ■ Les petits paquets sont pour mettre dans la tisane.
Madame Fiquet. — Parfait !... (Ledoux vide un petit paquet dans la tasse.) Une drôle de couleur... Ça ne va plus être assez sucré. Regardez donc dans mon panier... Vous ne voyez pas des morceaux de sucre?
LEDorx, gui est remonté vers la table de nuit. — Deux morceaux, madame. (Il les lui apporte.)
Madame Fiquet, avec un sourire aimable. — C'est \c sucre <1u café qu<» vous nous avez offert dimanche... {Elle met le.t morceaux dans la tasse.) F.uRénie, aide monsieur I-edoux à le tenir.
Raboukdin, se débattant. — Je vais mieux, jo vais tout à fait bien, laisse'.-moi !
Mapame Fiquet, après l'avoir lait boire. — Eh ! il en entrerait encore dix comme cela..
R.UBouRDiN. — Ha ! mon Dieu ! ha 1 ha ! je suis mort ! (// laisse tomber la tête. Puis, il s'endort peu à peu.)
EucÉKiE. — Je crois qu'il est évanoui.
l.EPoux. — Il en a assez.
Charlotte, se levant. — Oui, il me paraît en avoir assez... Son évanouissement le repose.
Madame Fiqdet. — Sans doute. La tisane lui a fait un bien énorme. Vous voyez, il ne souffle plus. C'est l.'i que je voulais en venir... {A Eugénie et à I.edoux.) Gardez-le, mes enfants, et s'il se pl.iignait encore, n'hésitez pas, de la tisane !... (Les deux amoureux remontent doucement vers te lit, sans s'occuper davantage de Rabourdin. Madame Fiquet emmène Charlotte à gauche (1).) Quand il s'est vu si près de sa fin, ne vous a-t-il rien confié d'important?
Charlotte. — Non... Seulement, il n'a cessé de parler de cette pendule.
Madame Fiquet. — La pendule Louis XV... Et que disait-il?
Charlotte. — 11 en parlait comme d'une amie, comme d'une personne vériL-^ble, qu'il aurait vivement désirée voir à son lit de mort... Elle serait là, près de son lit. Cela le distrairait. n regarderait les aiguilles marcher, il serait moins seul.
Madame Fiqtet. — Bon.
Charlotte. — Il radotait ainsi qu'un amoureux, madame... Je vous dis ces choses, parce que vous êtes de la famille... 11 est des détails si intimes...
Madame Fiquet. — Contintiez, mon enfant. Je comprends toutes les passions.
Charlotte, très émue. — Enfin, il voudrait qu'elle sonnfU sa dernière heure.
Madame Fiqoet. — Sa dernière heure...
Charlotte. — Hélas ! madame, sa dernière heure.
Madame Fiquet. — Ft il laissera son héritage à la personne qui lui donnera la pendule?
Charlotte. — Evidemment, il laissera son héritage à la personne qui... .\hl pour le coup, vous êtes plus futée que m.oi.
Madame Fiquet. — L'habitude des affaires, l'n mot me suffit. (.Appelant.) Monsieur Ledoux !
Ledoux. — Madame...
Madame Fiquet, le prenant à part, au milieu du thiàtre, pendant que Charlotte remonte vers l'armoire, et qu' Eugénie reste devant le lit. — Cet argent que vous alliez placer, vous l'avez sur vous, n'est-ce pas?... Prôtez-moi douze cents francs.
l.EDOux, inquiet. — Permettez...
(1) Charlotte, madame Fiquet, Ledoux, Eugénie, Rabourdin.
Madame Fiquet. — • L'ne affaire que je vous expliquerai et qui assure votre mariage.
Ledoux, hésitant, regardant Rabourdin. — Alors, vous croyez?...
Madame Fiquet, montrant Rabourdin. — Eh I mon cher, regardez-le. L'affaire est claire, les pièces sont 15... Vous devez comprendre qu'à cette heure ma fille n'est pas embarrassée.
Ledoux. — Voici les douze cents francs. (Il lui remet l'ars;ent.)
Madame Fiquet. — Bien... (A Eugénie et à Ledoux.) Mes enfants, gardez votre oncle. Je reviens tout de suite.
Charlotte, l'arrêtant au fond, à demi-voix. — Vous allez chercher la pendule?
Madame Fiquet. — Pas encore... Je veux savoir, je cours chez le docteur.