SCENE PREMIEIIE
CHAPUZOT, DOMINIQUE, MADAME FI- QUET, MADAME VAUSSARD, LEDOUX, EUGÉNIE. (Toute cette scène se dit à demivoix.)
Madame Fiquet, s'arrétanl dans son travail pour prêter l'oreille. — Il me semble que j'ai entendu un gros soupir.
Tous, regardant la porte de la chambre, qui est grande ouverte. — Un gros soupir...
Madame Fiquet. — Oui, c'est comme un souffle qui m'a passé dans le dos... Attendez. (Elle se lève et va à la porte; elle appelle doucement.) Charlotte !
Charlotte, paraissant sur le seuil de la porte. — Chnt 1
Madame Fiquet. — Rien de nouveau?
Charlotte, d'une voix très basse. — Ah 1 Seigneur : c'est la fm... N'entrez pas, le moindre bruit l'exaspère.
Madame Fiquet. — Et le docteur est toujours là?
Charlotte. — Oui, oui... Chut ! (Tous les héritiers haussent les épaules et tournent le dos à la porte.)
Madame Vaussard, aigrement, à madame Fiquet, qui vient se rasseoir. — Voici la quatrième fois que vous nous émotionnez pour rien. (Elles se remettent toutes deux à la besogne.)
Chapuzot. — Ça vous porte un coup, c'est bête.
Dominique. — Pi nous nous asseyions.
Chapuzot. — Non, l'air m'a remis, je suis très bien, appuyé de cette façon... (// caresse la caisse de la main, en parlant. ) Je vous disais donc que la maison... (Dominique lui fait signe de parler plus bas.) Oui, oui... la maison... (Il continue à voix basse.)
I.EDOux, tendrement. — Cette journée, mademoiselle, est la plus belle de mon existence.
ErG^'.NiE, minaudant. — .Vh ! monsieur Ledoux, ah 1 vraiment !...
Ledoux. — Je l'ai passée tout entière avec vous, et vous avez bien voulu me laisser entendre que vous m'aimiez.
Eugénie. — Maman m'a permis cet aveu.
Madame Fiquet, sans lever la tête. — Tiens I elle lui donne à boire... Je viens d'entendre le bruit de la cuiller dans la tasse.
Chapuzot, sans regarder la porte. — C'est quelque chose de sucré... Elle a pris le sucrier sur la table de nuit.
Madame Vaussard, sans cesser d'écrire. — Non, dans l'armoire... L'armoire a crié.
Eugénie, continuant, à Ledoux. — Maman m'a autorisée à vous a'oandonner ma main, depuis que mon pauvre oncle...
Ledoux. — Vous êtes un ange. (Il lui baise la main.)
Eugénie. — Maman assure qu'à nous deux nous réunirons près de vingt mille francs de rentes. J'ai des projets, oh! des projets. Je veux un salon plus beau que celui de ma tante Vaussard; je veux une femme de chambre; je veux six toilettes par an, une petite voiture, un petit cheval, un petit château...
Ledoux. — Certes, tout ce qu'il vous plaira, adorable Eugénie... Les bijoux, les dentelles...
Eugénie, très joyeuse. — Oui, oui, des bijoux, des dentelles... (Changeant de voix.) Maman a dit que vous pouviez m'embrasser sur le front.
Madame Vaussard, levant brusquement la tête. — Cette fois...
Tous, se tournant vers la porte. — Hein?
Madame Fiquet, écoutant. — Eh ! non, c'est la petite qui souffle le feu.
Charlotte, entrant d'un bond, traversant la scène, au fond. — Des serviettes chaudes I des serviettes chaudes !... J'ai laissé le feu s'éteindre. Le pauvre homme est glacé ! (Elle entre dans la cuisine.)
Madame Vaussard, après une hésitation. — Je n'ai plus que quelques lignes à écrire. (Elle se remet à son travail.)
Madame Fiquet, même feu. — J'aurais pourtant bien voulu mettre un peu d'ordre dans ce panier.
LES HÉRITIERS RABOURDIN
Ledous, à Eugénie. — Votre front est pur comme une matinée de printemps. {Il l'embrasse de nouveau.)
Eugénie. — Doucement... Embrassez-moi doucement, pour que nous ne dérangions personne. (Ils continuent leur causerie à voix basse.)
Chapuzot, haussant légèrement la voix et descendant à ravant-scène avec Dominique. — Mais non, c'est très laid, des bordures de fonte... Je préfère le buis... Je mets du buis partout, je lais sabler les allées qui en ont besoin, je donne quelques coups de serpe dans les massifs de lilas... De la sorte, j'ai un joli jardin.
Dominique. — Un jardin charmant, en effet. Chapuzot. — Rabourdin n'a jamais eu de goût... {Ils remontent.) Tenez, vous voyez d'ici, à droite, au bout de la tonnelle, ce grand orme, à l'ombre duquel rien ne pousse. Eh bien I je le coupe, moi. Dès demain, il ne sera plus là. Je veux pouvoir jouir de mon jardin au soleil... {Ils redescendent.) C'est comme derrière la maison, je vais planter un grand verger. Dans dix ans, je mangerai les plus beaux fruits de Senlis.
Charlotte, traversant la scène et entrant dans la chambre, une serviette pliée sur les mains. — Elle me brûle... Faites chauffer des serviettes. J'ai allumé trois fourneaux.
Madame Vaussakd, d'une voix fâchée. — Eh ! petite, quand vous aurez fini d'aller et de venir I... Vous faites un vent avec vos jupes !
Madame Fiquet. — On ferme les portes, au moins... {Elle se lève et va fermer la porte de la cuisine.) Nous sommes entre deux airs, nous allons nous enrhumer. {Elle vient se rasseoir.)
Eugénie, souriant, la main dans celles de Ledoux. — Je rêve une chambre de satin bleu avec des appliques de dentelles... Des fleurs partout...
Ledoux. — Oui, tout ce qu'il vous plaira, adorable Eugénie.
Madame Fiquet, continuant l'inventaire de son panier, entre ses dents. — Je n'aurai jamais fini... Nous disons le dossier de cette petite dame, le billet échu de ce jeune homme, la requête du monsieur qui a trouvé sa femme...
Chapuzot, à Do?ninique avec lequel il remonte la scène. — Vous voyez, les murs sont bons, les boiseries ont peu souffert... {Ils disparaissent dans le jardin, aussitôt qu'Isaac est entré.)