CHARLOTTE, MADAME FIQUET
Madame Fiquet. — Quoi donc ! J'ai entendu des rires...
Charlotte, pleurant. — Hi ! hi ! hi !
Madame Piquet. — C'était vous qui pleuriez?... Les larmes ont de loin un singulier son... La cuisine est dans un désordre ! Il faudrait du bouillon, du café, quelque chose de chaud, enfin !... {Elle fouille dans le buffet et en sort une bouteille.) Qu'est-ce que c'est que ça?
Charlotte. — Du rhum, madame.
Madajvie Piquet. — Ma foi, je vais en prendre un petit verre... J'ai l'estomac d'un délabré 1 {Elle se verse et boit un petit verre, puis elle se dirige vers la chambre.) Et maintenant, il faut songer...
Charlotte, se levant et passant à droite. — Entrez, madame. Vous lui devez bien ces derniers soins... Il vous a tout laissé.
Madame Piquet, sur le seuil de la chambre. — Vrai? {Elle revient vers Charlotte.)
Charlotte. — Aussi vrai que le cher homme n'est plus là... Il a fait son testament tantôt, pendant que vous étiez au jardin. C'est moi qui trempais la plume dans l'encrier.
Madame Piquet. — Et j'ai tout, le mobilier, la maison, l'argent?
Charlotte. — Tout, madame... J'ai parlé en votre faveur. Vous m'avez promis de ne pas être ingrate.
Madame Piquet. — Voilà les demandes d'argent qui commencent, n'est-ce pas? Parce qu'on sait que j'ai de la fortune, on veut mettre la main dans mes poches? {Elle passe à droite.) Non, par exemple. Vous pensiez peut-être que
j'allais TOUS entretenir votre >vie durant?... Ecoutez, si vous continuez à me servir, je vous donnerai six belles chemises de toile. Ça, c'est sérieux.
Charlotte. — Merci, madame.
Madame Fiquet, traversant et se dirigeant de nouveau vers la chambre. — Et, maintenant, vous allez m'aider à enlever la pendule.
Charlotte, la suivant. — La pendule...
Pourquoi l'enlever? Vous ne l'avez donc pas achetée?
Madame Piquet, dédaigneuse. — Certes !
Charlotte, se dirigeant à son tour vers la cliambre. — Oh 1 moi, je veux bien. Ça vous regarde... Allons chercher la jiendule.
Madame Piquet. — Vous dites cela d'un singulier ton.
Charlotte, résinant à droite. ^- Non ! noh !... Vous payez trop mal les services qu'on vous rend.
Madame Fiquet. — Voyons, je suis ronde en affaires, je mettrai la douzaine... Qu'y a-t-il? dites-moi tout.
Charlotte. — Non ! mille fois non !... Ça m'est bien égal que vous jetiez votre héritage à la rivière !
Madame Piquet. — Hein?
Charlotte. — Qu'est-ce que ça peut me faire si le testament est cassé?
Madame Piquet. — Comment, cassé !
Charlotte. — La clause est formelle, l'héritage est à la personne qui a acheté la pendule.
Madame Piquet. — Mais cette clause est stupide ! Mon oncle a toujours eu le cerveau fêlé; tout Senlis en témoignera, s'il est nécessaire... Je plaiderai ! oui, je plaiderai !... Ce Rabourdin était un être malicieux.
Charlotte. — Dame ! il avait de drôles de moments.
Madame Piquet. — Méchant, entêté, hypocrite... Que faire?
Charlotte. — Eh ! c'est fini. Vous n'aurez pas un sou.
Madame Piquet, furieuse. — Taisez-vous, sotte ! Quand on est rompue aux affaires... {Réftéctiissant.) Pardi ! voilà le remède... Attendez-moi. Aurez-vous, au moins, l'intelligence de m'attendre?... {En s'en allant.) Mon Dieu ! que cette fille est bête !