‹ ThéâtreChapitre 75 sur 151 · SCENE VI RIBALIER, CHAMORIN · texte numérisé non relu

SCENE VI RIBALIER, CHAMORIN

Ribalier. — Veuillez vous asseoir, et dites vite, car je vous avouerai que jie suis un peu pressé.

Chamorin, après un silence. — Monsieur, ma femme me trompe.

Ribalier. — Croyez, monsieur, que je sympathise...

Chamorin. — Elle me trompe depuis cinq ans.

Riballer. lui donnant une poignée de main. — Ah ! monsieur :... On s'illusionne si souvent dans la vie ! N'otre malheur n'est peut-être pas certain?

Chamorin. — Certain, oh ! bien certain I

RiBAiiER. — Pauvre monsieur ! (// lui serre la main de nouveau.)

Chamorin. — Mais non, mais non^! Ellejme

trompe, je le sais, je ne suis pas à plaindre... Vous suivez le raisonnement?

Ribalier. — De toutes mes oreilles.

Chamorin. — Quand j'épousai Hortemse...

Ribalier, désespéré. — Soyez bref, je vous en prie.

Chamorin. — J'étais très tendre, j'avais le cœur débordant d'une tendresse que les années, aujourd'hui, n'ont pu encore épuiser.

Ribalier. — Soyez bref... Vous êtes ce qu'on appelle un homme imflammable.

Chamorin. — C'est cela... Eh bien 1 Hortense ne m'a pas compris. Elle est pratique, elle s'est plu à fouler aux pieds toutes les fleurs que j'avais dans l'âme. Au bout de la première semaine, j'ai vu que nous n'étions pas faits l'un pour l'autre. Elle comprimait tous mes élans.

Ribalier. — Allons au fait... Elle vous a trompé.

Chamorin. — Après trois mois de mariage... Lorsque j'ai su sa trahison, ah ! j'avoue que je me suis demandé ce que j'allais faire. Heureusement, j'ai beaucoup de calme.

Ribalier. — Vous avez éclaté?

Chamorin. — Non, j'ai dissimulé.. .Ua trahison d' Hortense a été pour moi un trait de lumière. J'ai vu là le doigt de la Providence, monsieur. Elle me trompait, je n'avais qu'à la surprendre, à plaider, à obtenir une séparation... C'était parfait, parfait, comprenez-vous?

Ribalier. — Très bien... Vous étiez content?

Chamorin. — Oh ! content, dites, ravi !... Alors, j'ai dissimulé, j'ai employé toutes mes heures disponibles à guetter ma fepime. II faut vous dire, monsieur, qu' Hortense est une personne très fine. Je suis juste : elle ne vaut pas grand'chose, mais elle est très fine... Je l'ai donc guettée nuit et jour...

Ribalier. — Et vous ne l'avez pas surprise?

Chamorin. — Non, monsieur, je ne l'ai pas surprise... Pourtant, elle persévérait. Moi aussi, je me suis entêté... {Baissant la voix.) J'ai fini, monsieur, par lui fournir des occasions.

Ribalier. — Elle en a profité?

Chamorin. — Parfaitement.

Ribalier. — Et vous ne l'avez pas surprise?

Chamorin. — Non, monsieur, je ne l'ai pas surprise. 1 . j i

Ribalier. — Jamais?

Chamorin. — Jamais ! {Ils se lèvent.)

Ribalier (1). — LTnè femme très fine.

Chamorin. — Oh ! très fine, j'ai eu l'honneur de vous le dire... Tenez, je veux vous en donner un exemple. Un soir...

Ribalier. — Je, vous crois sur parole, c'est inutile.

Chamorin. — Rien qu'un exemple. Vous me désobligeriez... Un soir, je pars en voyage. Vous savez, l'éternel piège dont le succès est certain, le mari qui part en voyage et qui revient au milieu de la nuit... Il pleuvait, monsieur. Je passe deux heures sous une porte, en face de chez moi. Enfin, je vois entrer mon homme, un de mes meilleurs amis. Je reste encore une heure sous la porte, puis je monte. J'avais la clef, j'ouvre doucement. Line chambre toute noire, monsieur ; pas un bruit, rien qu'un petit souffle dans le silence. J'étais stupide. J'allume avec précaution une

(1) Chamorin, Ribaiier.

bougie et je vois le chignon de ma femme qui dorf le nez dans l'oreiller. Personne, absolument personne. J'étais stupide. Je me glisse auprès d'Hortense sans la réveiller, et je m'endors.

RiBALiEK. — Eh bien?

Cn.\MoKix. — Ecoutez I Le matin, j'étais réveillé par une volée de coups de bâton. Ma femme me surprenait avec la cuisinière... Oui, monsieur, c'était la cuisinière.

Rœalieb. — Ah 1 charmant !... Vous perdiez la partie.

Chamobin. — Le mot est juste, ie perdais la partie... Un autre soir...

RiBALiEK, à bout de patience. — Non, de grâce 1 je saisis parfaitement. Quel service puis-je vous rendre?

Chamorin, continuant tranquillement. — Un autre soir, je laisse Hortense avec le meilleur de mes amis. Je raconte que je dois passer la nuit dehors. Mais, au lieu de sortir, je file dans la chambre à coucher, et je me cache au fond d'un cabinet. Je n'étais pas mal là-dedans. J'ai la faiblesse de ni'endormir. Il était très tard déjà, lorsqu'un bruit me réveille. Quelle est mon émotion 1 j'entends ma femme en conversation criminelle, tout près de moi. Je prends mon temps, je veux pousser la porte du cabinet. Impossible, monsieur, j'étais enfermé !

RiBALiER. — Charmant, charmant...

Chamorin. — Et j'ai passé la nuit là, monsieur, ne voulant point me donner le ridicule, devant mon meilleur ami, de taper à la porte du cabinet. Le pis est que je n'ai pu me rendormir. C'est la femme de chambre qui m'a délivré le matin. ji; g- 1^

RiBALiER. — C'était encore une partie perdue.

Chamorin. — Oui, monsieur, c'était encore une partie perdue... I-e duel dure ainsi depuis cinq ans.

RiBALiER. — Et vous avez toujours été battu?

Chamorin. — Toujours, monsieur 1... Un autre soir...

t- RiBALiEB, s' emportant. — Ah l 'non, c'est assez !...[ Qu'est-ce que vous me voulez à la fin? Pourquoi me racontez-vous tout ça?

Chamorin, toujours très tranquille. — J'avais amassé une jolie aisance dans la- parfumerie. Alors, j'ai voyagé. J'ai promené Hortense, habitant les villes cinq ou six semaines, comptant sur les aventures' des hôtels. Oh 1 je ne suis pas découragé, monsieur, je la pincerai, je la pincerai.

RiBALiER. — ' Mais, encore un coup, tout ça ne me regarde pas ! J'ai sommeil, finissons-en. Que puis-je faire pour vous? i

Chamorin. — Mon Dieu 1 monsieur, c'est bien simple... D'abord votre figure me plaît. Oui, vous êtes d'une politesse et d'une distinction qui m'ont gagné tout de suite.

RiBALiER. — Je vous cu suppHe...

Chamorin. — Ma femme aussi est séduite... (Solennel.) Je ne vous demande pas un dévouement. Non, non, il y a des services qu'on ne peut pas demander... Mais j'ai compté sur vous si j'avais besoin d'un témoin. Vous trouverais-je à toute heure? -, i

RiBALiEB. — Eh bien'l oui, comme vous voudrez... Nous en recausérons. Bonsoir. (// /<■ reconduit.)

Chamorin. — Je vous ai tout raconté. V^ous êtes mon ami, maintenant.

RiBALiER. — Sans doute, je vous plains beaucoup. Adieu !

Chamorin. — Permettez ! ma femme me trompe, je le sais, je ne suis pas à plaindre... ^'ous saisissez la nuance?

Ribalier. — Oui, oui, adieu 1

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