SCÈNE IX
PUTOIS, RIBALIER
RiBALiER, fermant la porte violemment. — Si jamais on me repince avec toi, par exemple !
(1) Hortense, Ribalier.
Putois. — En voilà une d'expédiée ! (// prépare le lait de poule.)
Ribalier. — Personne ne viendra plus, j'espère. Trois heures et quart, mon Dieu 1 et je suis encore là à piétiner... Mon lait de poule. Putois?
Putois. — Je vais le faire, monsieur.
Ribaliee. se fâchant. — Comment, tu vas le faire, animal 1 Mais il devrait être fait 1 Tu veux donc aussi m'assassiner?
Putois. — Oh ! monsieur, ne dites pas ça ! {H remet le bol et la cuiller sur la table.)
Ribalier. — Oui, tu veux m'assassiner.
Putois. — Ne dites pas ça, retirez ce mot... Vous savez que ça m'ôte toutes mes forces. (// tombe dans le fauteuil.)
Ribalier. — • Eh bien ! eh bien ! le voilà qui s'en va ! Je n'ai pas assez ménagé sa sensibilité... Voyons. Putois, un peu de virilité, que diable ! J'ai eu tort, je retire le mot. (// passe derrière le fauteuil et se trouve de l'autre côté de la table. )
Putois, balbutiant. — Oh ! monsieur ! oh 1 monsieur !
Rlbalier, qui a versé un verre d'eau. — Tiens, bois, mon garçon... Hein, ça va mieux?... {Il prépare le lait de poule avec l'eau de la bouillotte. ) Ah ! ces anciens serviteurs ! des cœurs d'or ! On n'en fait plus de pareils, la race en est perdue. {A Putois.) Te remets-tu? (// tourne le lait de poule avec la cuiller.) C'est de la vieille roche. C'est solide. Ça fait tout dans une maison. (// porte le lait de poule sur la table de nuit.)
Putois, se levant. — Je demande pardon à monsieur... Monsieur a-t-il encore besoin de quelque chose?
Ribalier. — Oui, j'ai besoin de dormir... Vois-tu, Putois, je ne donnerais pas ma place pour cent écus. Se coucher quand on a sommeil, il n'y a point de plus grosse réjouissance. On s'étend, on se roule, on est chez soi, enfin.
Putois. — Je partage l'opinion de monsieur. {Il va à la cheminée, souffle l'une des bougies et prend l'autre.)
Ribalier, — • Mon Dieu ! je ne dis pas, il y a des cas... sans doute... c'est très agréable... Mais, la main sur la conscience, Putois, je ne changerais point ma place contre celle de Brochard. Moi, je vais ronfler à mon aise, tandis que lui... Crois-tu qu'il pourra dormir?
Putois, riant. — Ho 1 ho I ho !
Ribaliee. — Veux-tu te taire, farceur :... {Putois va poser la bougie sur la table de nuit.) Ah ! qu'on est sage de rester garçon ! Tu as vu comme j'ai congédié cette dame? Si j'avais été marié, jamais je n'aurais pu flanquer ma femme dehors. Comprends-tu? Les femmes, c'est gentil, mais c'est encombrant.
Putois. — • Je le sais, monsieur, je le sais. {Il s'approche de la table et souffle la lampe à espritde-vin, sous la bouillotte.)
Ribalier. — Dieu me préserve de m'en mettre jamais une sur les bras 1 Et il faut les surveiller, et elles vous fichent dedans ! Va, j'ai entendu de belles histoires, tout à l'heure. J'aimerais mieux faire un an de bagne que d'avoir une femme à garder.
Putois. — Je crois bien. {Il va écouter à la porte de Brochard.) "fi '5, ,S£|r^^
Ribaliee, s'apprétant à monter sur le lit. — Françoise te donne du souci, mon pauvre gar-
THÉATHK
çon. Console-loi. elles sont toutes les mêmes. (L apercevant à la porte.) Qu'est-ce que tu fais là?
Putois. — J'écoute, monsieur.
HiBAUEB. — Comment, tu écoules?
prTois. — J'écoute si monsieur Brochard n'a li.'Siiin (le rien.
liiB.^LiEB, allant le prendre par V oreille. — \ l'U-x-tu bien l'en aller, poHsson : Ça ne se fait pas... Bonsoir. Putois. Ne m'éveille pas avant onze heures.
PrTois. — Bonsoir, monsieur.
se KM-; X
lUB.VLIER, PUIS BROCH.IRD
RiBAUEK. — Enfin, je vais donc m'en donner! (/; ôte sa robe de chambre.) La maison dort, je n'entends plus rien. On ne tousse seulement pas chez Brochard. Ils ont dû éteindre. Pauvre petite chérie, va ! (// hoit son lait de poule, souffle la bougie et se couche.) Mon Dieu : que je suis bien ! (// s'endort en balbutiant.) Me marier \ Ah ! non, par exemple !... Pas d'embarras, pas de femme... Pas de femme à garder... (Un silence. On entend Ribalier qui commence à ronfler. La porte d'entrée s'ouvre. Brochard parait en habit, un bouton de rose à la boutonnière. Il tient un bougeoir. La scène s'éclaire.)
Brochard. — Il dort déjà, cet égoïste.. .(//pose son bougeoir sur la cheminée et hausse la voix.) Eh ! Ribalier : (// s'approche et le secoue.) Eh ! P.ibalicr :
Ribalier, endormi. — Fichc-nioi la paix !
PiKocHABD. — Ribalier 1
Pv^iBALiEK. — Non. non, j'ai sommeil.
Brochard. — Tonnerre ; veux-tu répondre?
P>iii^u.iER, fc débattant. — Hein? qu'est-ce qu'il y a? qu'est-ce que c'est? (// reconnaît Brochard et s' assied sur son séant.) Brochard !
Brochard. — Ah ! enfin !
RrBAXJER, stupéfait. — Brochard : Qu'est-ce que lu fais là?
Brochard. — Je te réveille, parbleu :
RiBAMER. — Comment : tu es là? Ca ne se passe donc pas bien?
Brochard. — Quoi?
Ribalier. — Ta femme l'a mis à la porte?
Brochard. — Mais non : Je ne suis pas encore entré dans la chambre.
Ribalier. — Je croyais avoir entendu...
Brochard. — Je viens de ma chambre de garçon... Toute une grosse affaire ; Je pars pour le Mans. fçdjiiSfî:
Ribalier. — Pour le Mans !... C'est une drôle d'idée, le soir de tes noces !
Brochard. — Voyons, réveille-toi et tâche de comprendre.
Ribalier, se levant et remettant sa robe de chambre. — Jo dormais si bien ! Ah ! que c'est dur de se relever, lorsqu'on a fait son trou pour la nuit :... Si je comptais sur toi, par exemple ! On m'aurait dit : « Brochard va venir », j'aurais dit : 1 Brochard, allons donc ! pas possible ! » Enfin, c'est clair... Voyons, qu'y a-t-il?
Brochard. — Tu sais que la grande foire de la .Saint-Jean d'été commence après-demain?
Ribalier. — Oui. Mais je ne vois pas...
Beoch^uid. — La foire de la Saint-Jean quichaque année, nous rapporte un joli magot.
Rlbalier. — Parbleu: notre fortune est là... Nous nous approvisionnons depuis huit jours.
Brochard. — Et tu sais quelle est la pièce indispensable de tout repas, la pièce sans laquelle le plus petit vigneron refuserait de se mettre à table?
Ribalier. — Le chapon, pardi : L'année dernière, on eu a mangé, chez nous, trois cent soixanle-dix-sept. Cette année, nous doublerons ce hilTre.
Brochard. — E\\ bien, mon ami, Gaillardin nous manque de parole.
Ribalier. — Pas de chapons 1 alors iio«s sommes perdus, ruinés, déshonorés.
Bkoc'h.ird. — C'est pourquoi je pars ! J'ai trouvé dans mon ancienne chambre une lettre... Ribalier. — Oui, je sais. J'avais psu"ié que tu ne la Lirais pas.
BrocHjLrd. — Je l'ai lue. C'est Péquignot qui m'écrit iju'il y aura ce malin dimanche, au marché du Mans, une vente de volailles exceptionnelle.
Ribalier. — Tiens : tiens :
Brochard. — Et il m'avertit que Bourguignon, de la Cloche d'Or, notre rival, doit aller là-bas faire une rafie sur le marché... Alors, je n'ai pas hésité, j'ai juré (pie nous aurions les chapons. Il nous les faut, Ribalier, pour notre honneur. La Cloche d'Or ne peut pas battre le Grand -Cerf.
Ribalier. — Evidemment.
Beochajrd. — Je file par l'express de quatre heures... Bourguignon arrivera trois heures trop tard.
Ribalier. — Superbe ! Tu es un homme, Brochard.
Brochard. — Oui, un homme d'action.
Ribalier. — Moi, d;ins ta position, je n'irais pas au .Mans... Non, jen'aurais jamais cette forcelà. Il pourrait être question de tous les chapons du monde, je ne lâcherais pas ma femme. Brochard. — Les affaires avant tout 1 Ribalier. — Et ta femme, que va-t-eUe dire? Brochard. — Valentine est raisonnable. Elle comprendra.
Ribalier. — Allons, tant mieux ! Pars pour le Mans, mon ami ! (// remonte et fait le geste de retirer sa robe de chambre.) Moi, je me re(;ouche et je dors. Tu permets?
Brochard, le ramenant. — Je n'ai pas fini... {Un silence.) Je te confie ma femme, Ribaher. Ribalier. — A nvoi?
Brochard. — Oui, à toi.
Ribalier, riant. — .\ moi? Tu plaisantes? On ne confie pas des poules à un vieux renard d'à mon espèce. J'en ai trop croqué pour qu'on m'en amène en pension. J'aurais l'air d'une bête. Brochard. — Ribalier !
Ribalier. — Que diable 1 tout le monde me connaît bien, à Tours. Je serais ridicule. Jamais de la vie ! La ville entière rirait de nous deux '.
Brochard, s'emportant. — Je couperai les oreilles de ceux qui riront.
Ribalier. — Si lu te fâches...
Brochard, criant très fort. — Je te confie ma femme, Ribalier !
Ribalier. — Voilà k>s violences qui commencent. Ça me retourne.
LE BOUTON DE ROSE
Bkochard. — Je te conTie ma femme. Tu la garderas, tu la surveilleras et tu me la rendras intacte, telle que je la remets entre tes mains.
RiBALiER. — Bon Dieu ! me voilà avec une temme sur ks bras I
Brochard. — N'es-Lu pas mon ami? Douterais-tu de toi?
RiBALiER. — Non, certes.
Brochard. — J'ai épousé une orplieline pour ne pas avoir de belle-mère. Entre quelles mains veux-tu qoie je la laisse, si ce n'est entre les' tiennes?
RiBALiEK. — Sans doute, mais...
Brochard, recommençanl à crier. — Si tu refusais, je romprais.
RiBALiEH. — Ne crie pas si fort, ça me rend malade.
Bkochard. — Oui, je romprais avec toi.
Nous vendrions, nous liquiderions... Tu acceptes? et de bon cœur?
RiBALiEB, anéanti. — J'accepte.
Brochard. — Et de bon cœur?
RiBAEiEB. — Et de bon cœur... (Timidement.) Dis donc, Brochard, si j'allais au Mans acheter les chapons?
Brochard, dédaigneux. — Toi, tu achèterais les chapons?
RiBALiER. — C'est vrai, je n'ai jamais su acheter... J'en mourrais ! Juste au moment où je m'applaudissais d'être garçon !
Brochard, se dirigeant i'ers sa chambre. — Je vais appeler Valentine.
RiBALiER, le ramenant. — Attends. Je perds la tête, je ne sais plus où j'en suis. Il me faut des explications, des instructions. C'est une mission si délicate 1 Tâchons de procéder avec ordre. D'aijoTd, es-tu bien certain... ?
Brochajid. — De quoi?
RjBALiER. — Tu vm donnes ta caisse à garder, n'est-ce pas? et tu me dis : Il y a vingt francs dedans.
Brochard. — Eh bien?
Ribalier. — Tu es sûr que les vingt francs y sont?
Brochard. — Que veux-tu dire?
RiBALiEK. — Dame ! si les vingt francs n'y étaient pas, il ne faudrait point me les réclamer.
Brochard. — Ribalier, ta vie dissipée a desséché en toi toutes les croyances... Valentine est une fleur.
Ribalier.. — Tu en es sûr? Ces choses-là, tu sais...
Brochard. — A la fin, tu m'ennuies !
Ribalier. — Bon ! Je n'insiste pas... Tu comprends, c'est ma garantie... Maintenant, sais-tu si on n'a jamais fait la cour à ta femme?
Brochard, se fâchant. — AJi 1 ça, as-tu flni?
Ribaujsr. — Mais il faut bien que je sache !... Comment veux-tu que je la protège, si j'ignore les dangers qu'elle peut courir?
Brochard. — On a dû la marier à un militaire, un capitaine, un lieutenant, je ne sais pkis... Elle a grandi au milieu des militaires. Ribalier. — Tu vois :
Brochard. — Défie-toi des militaires.
Ribalier. — Et le Grand-Cerf qui en est plein : Nous avons tous les officiers du 207=.
(La porte de gauche s'entr ouvre et Von aperçoit la. tête de Valentine. Elle écoieite en marquant sa surprise.)
Brochard. — Défie-toi des militaires. (Il s'anime.) Et assez. c.-iusé. Je pars, je te laisse un dépôt sacré. Tu surveilleras ma femme, nuit et jour, et tu me la rendras...
Ribalier, ahuri. — Je te la rendrai...
Brochard. — Intacte, ou je romps avec toi. Nous vendrons, nous liquiderons... (Il lui donne une rude poignée de main.) C'est dit.
Ribalier, allant s'asseoir à droite. — Quel homme ! quel homme ; (Brochard va à la porte de gauche, rouvre et se trouve nez à nez avecValentine. )