THÉRÈSE, MADAME RAQUIN, CAMILLE
Camille, revenant. — Quelle liqueur pourraisje bien prendre?
Madame Raquin. — Il faudrait quelque chose que Laurent aimât. Ce cher enfant est si bon I Il me semble qu'il est de la famille maintenant.
Camille. — Oui, c'est un frère... Si je prenais une bouteille d'anisette?
Madame Raquin. — Crois-tu qu'il aime l'anisette? Un vin fin vaudrait oeut-être mieux, avec des gâteaux.
Camille, à Thérèse. — Tu ne dis rien, toi... Te rappelles-tu s'il aime le malaga?
Thérèse, quittant la fenêtre et descendant la scène. — Non, mais je sais qu'il aime tout. Il mange et il boit comme un ogre.
Madame Raquin. — Mon enfant...
Camille. — Gronde-la. Elle ne peut pas le soufi'rir. Il s'en est bien aperçu, il me l'a dit; c'est désagréable... (.-1 Thérèse.) Je n'entends pas que tu te mettes en travers de mes amitiés. Qu'as-tu donc à lui reprocher?
Thérèse. — Rien... Il est toujours ici. Il déjeune, il dîne. Vous lui passez les meilleurs morceaux. Laurentparci,Laurentparlà.Çam'agace, voilà tout... Il n'est pas si drôle, c'est un gourmand et un paresseux.
Madame Raquin. — Sois bonne, Thérèse...
Laurent n'est pas heureux. Il habite sous les toits, il mange très mal à sa crémerie. Je suis satisfaite, quand je le vois bien dîner et bien se chauffer chez nous. Il se met à l'aise, il fume, et ça me fait plaisir... Il est seul au monde, le pauvre garçon.
Thérèse. — Faites ce que vous voudrez, après tout. Dorlotez-le, cajolez-le... Vous savez que je suis toujours contente
Camille. — J'ai une idée, je vais prendre une bouteille de Champagne; ce sera tout à fait bien.
Madame Raquin. — Oui, une bouteille de Champagne payera convenablementle portrait... N'oublie pas les gâteaux.
Camille. — Il n'est pas huit heures et demie. Nos amis ne viennent qu'à neuf heures... Ils
TIIÉATHE
'.seroDl joliment surpris do Irouvor du champajjm; '. {Hsorl.)
AiAUAME n.\yiis, à Thérèse. — Tu vas ail uiiifi- la lani|ic, n'i'sl" o |m?? Je descends à la boutiqu'-.
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TIIÉRÈSBi »«iis LAURENT
Thérèse, resiée seule, demeure un instant iiniiwlitlt: regardant autour d'elle, respirant enfin. Jeu muet. Elle descend la scène. s''é.tint dans un He.'^le de lassitutle et d'ennui. Puia elle enttnd Laurent entrer par la. petite porte, à gauche, et elle sourit, frfoùssanle d'une joie subite. — Pendant cette scène, la nuit se fait de plus en plus.
Lai-bent. — Thérèse...
Thérèse. — Toi, mon Laurent... Je sentais que tu allais venir, mon thej amour. {Elle lui prend les mains, et Camène sur le.devant de la scène.) Il y a huit jours que je ne t'ai vu. Je t'ai attendu toutes les après-midi. J'espérais que lu l'échapperais de ton bureau... Si tu n'étais pas venu, j'aurais fait quelque sottise... Dis, pourquoi es-tu resté huit jours? Je ne veux plus. Nos poignées de main, le soir, devant les autres^ sont si Irotd«s.
Laukïtnt. — Je t'expliquerai...
THÉRf:sE. — Tu as peur ici, tu es bien enfant, va ! Nulle part nous ne serions aussi cachés. {Elle 'élève la voix et (ait quelques pas.) Est-ce qu'on peut supposer que nous nous ajmons? est-ce qu'on viendrait jamais nous chercher dans cette chambre?
LaukeîJT, la ramenant et la prenant dans ses bras. — Sois raisonnable... Non, je n'ai pas peur de venir ici.
Thérèse. — Alors, tu as peur de moi, avoue- ;le... Tu crains que je ne l'aime trop, que je ne déranga ta vie.
Laubest. — Pourquoi doutcs.-tu de moi?
Neâais-tu pas que tu m'as pris jusqu'à monsonimeil? Je deviens fou, moi qui me moquais des femmes... Ce qui m'inquiète, Thérèse, c'est que tu as éveillé, au fond de mon être, un homme que je nn connaissais pas. Alors, parfois, c'est vrai, je ne suis pas tranquille, je trouve que ce n'est pas naturel d'aimer comme je t'aime, et j'ai peur que cela ne nous mène plus loin que ■nous ne voudrions.
Thérèse, la itte appuyée à son épaule. — Ce sera une joie sans fin, une longue promenade au soleil.
Latibest, se dégageant vivement. — N'aSrlu pas entendu un pas dans l'escalier? {Ils écoutent tous les deux.)
TsÉKàsG, — C'est l'homidilé qui fait craquer les marches. {//.i se rapprochent.) Va, aimonsnrHJs sans crainte, sans remords. Si lu savais... Ah ! quelle enfance! J ai été élevée dans les tiédeurs de la rhamlire d'un niala<le...
Laiibest. — Ma pauvre Thérèse !
Thérèse. — Oh '. oui, j'étais malheureuse... Je restais des heures entières accroupie ili^vanl In feu, à regarder slupidument bouilhr des ti- ■ SîUies. Si je bougeais, ma tante grondait. Tu
comprends, il ne fallait pas 'réveiller Camille... J'avais des paroles bégayées, des gestes treniblantsdc petite vieille ; je semblais si nialadruite , que Camille se moquait de moi. El je me sentais robuste, mes poings d'enfant se serraient parfois, j'aurais voulu tout casser... On m'a dit que ma mère était lilie d'un chef de tribu en Afrique. Ça doit être vrai ; j'ai rêvé trop souvent de m'en aller par les chemins, de me. sauver et de courir les routes, pieds mis dans la poussière. J'aurais i demandé l'aumône comme une bohémienne...
Vois-tu, je préférais l'abandon à leur hospitalité. {Elle a élevé la voix; Laurent, effrayé, traverse la scène et prêle de nouveau l'oreille.)
Laurent (I). — Parle plus bas, tu vas faire monter ta tante.
Thérèse. — Eh I qu'elle monte ! Tant pis pour eux, si je mens '.... {Elle .l'assoit à demi sur la table, les bras croiséi.')Je ne sais plus pourquoi j'ai consenti à épouser Camille. C'était un mariage prévu, arrêté. -Ma tante attendait que nous eussions l'âge. J'avais douze ans fiu'elle me disait déjà : « Tu l'aimeras bien, tu le soigneras bien, ton cousin. » Elle voulait lui donner une garde-malade, une faiseuse de tisanes. Elle adorait cet enfant chétif qu'elle avait vingt fois disputé à la mort, et elle m'avait dressée à être sa servante... Moi, je ne protestais pas. Ils m'avaient rendue lâche. L'enfant me faisait pitié. Lorsque je jouais avec lui, mes doigts enfonçaient dans ses poignets comme dans de l'argile... Le soir du mariage, au lieu d'entrer dans ma chambre, qui était à gauche de l'escalier, j'entrai dans celle de Camille, qui était à droite. Et ce fut tout... Mais toi, toi, mon Laurent...
Laubent. — Tu m'aimes?.... {Il la prend dans ses bras et la fait lentement asseoir sur une chaise, à droite de la table.)
Thérèse. — Je t'aime, je t'ai aimé le jour où Camille t'a poussé dans la boutique, tu te souviens, lorsque vous vous êtes reconnus à votre administration... Je ne sais comment cela est arrivé. Je suis fière, je suis emportée. J'ignore de quelle façon je t'aimais, je te haïssais plutôt. Ta vue'm'irritait, me faisait souffrir. Dès que tu entrais, mes nerfs se tendaie.nt à se rompre, et je cherchais cette souffrance, j'attendais ta venue. Quand tu peignais, malgré mes sourdes révoltes, j'étais clouée là. à tes pieds, sur ce tabouret.
Laurent. — Je t'adore... (// s'agenouille .devanlelle.)
Thérèse. — Pour tout plaisir, chaque jeudi, cet innocent de Grivet venait régulièrement, suivi du vieux Jlichaud. Tu les connais, ces soirées du jeudi, avec leurs éternelles parties de dominos; elles ont failli me rendre folle. Et les jeudis se succédaientsans fin, avec le môme écrasement imbécile... Mais, maintenant, je suis orgueilleuse et vengée. Je goûte des joies mauvaises, lorsque nous sommes autour de cette table, après le repas, à échanger des paroles amicales; je brode, de mon air revêche, tandis que vous jouez aux dominos; et. au milieu de cette paix bourgeoise, j'évoque mes chers souvenirs... C'est une volupté de plus, mon Laurent.
Laurent, croyant entendre du bruil. et se levant, effrayé. — Je l'assuro, tu parles trop haut, tu nous feras surprendre. Je te dis que ta tante
(1) XliiTi'se, Laurent,
THÉRÈSE RAQUIN
va monter.. (// écoule au-dessus de l'escalier tournant, et traverse la scène.) Où est mon chapeau ?
Thérèse (1), se levant tranquillement. — Bah !tu crois qu'elle va monter? {Elle va fusquà l'escalier, et revient en baissant la voix.) Oui, tu as raison, il est prudent que tu t'en ailles. Mais je désirais m'entendre avec toi pour demain... Tu viendras, n'est-ce pas? à deux heures.
LArBENT. — Non, ne m'attends pas, ce n'est pas possible.
Thérèse. — Pas possible... pourquoi?
Laurent. — Mon chef s'est aperçu de mes sorties continuelles; il m'a menacé de me faire •renvoyer, si je m'absentais encore.
Thérèse. — Alors nous ne nous verrons plus... Tu romps avec moi. C'est à cela qu'aboutit ta prudence... Ali : misère 1 tu es lâche, vois-tu.
Lacbext, la prenant entre ses bras. — Non, nous pouvons nous faire une existence tranquille. Il ne s'agit que de chercher, ([ue d'attendre les circonstanies... Souvent j'ai fait le rêve de l'avoir à moi toute une journée; puis, mon désir grandis.sait. je voulais un mois de bonheur, une année, la vi.e entière... Ecoute, la vie entière à nous aimer, la vie entière à être ensemble. Je quitterais mon emploi, je me remettrais à faire de la peinture. Toi, tu t'occuperais à ce que tu voudrais. Nous nous adorerions toujours, toujours... N'est-ce pas que tu serais heureuse?
Thérèse, souriante, pâmée sur sa poitrine. — Oh ! oui, bien heureuse.
Laubent. se séparant d'elle^ d'une voix plus basse. — Si tu étais veuve pourtant...
Thérèse, rêveuse. — Nous nous- -marierions, nous ne craindrions plus rien, nous réaliserions notre rêve.
Laurent. — Je ne vois plus dans l'ombre que tes yeux qui luisent, que tes yeux qui me rendraient fou, si je n'avais de la sagesse pour deux. Et il faut nous dire adieu, Thérèse.
Thérèse. — Tu ne viendras pas demain?
Laurent. — Non, aie confiance. Si nous restons quelque temps sans nous voir, dis-toi que nous travaillons à notre bonheur. (Il l'embrasse et sort vivement-par la petite porte.)
Thérèse, seide, après un instant de rêverie. — Veuve.