‹ ThéâtreChapitre 94 sur 151 · SCÈNE XIV · texte numérisé non relu

SCÈNE XIV

VALENTINE, RIBALIER, JULES, LE CAPI- TAINE, LE LIEUTENANT. LES OFFI- CIERS, PUTOIS, FRANÇOISE.

Les Officiers. — Du Champagne ! du Champagne !

Putois, se précipitant en scène. — Monsieur, ils en demandent encore '

Ribalieb. perdant la tête. — Monte la cave et qu'ils nous laissent tranquilles ! .Alon Dieu ! au' moment où j'aurais besoin de toute ma tête, un état major sur les bras ! Ah 1 les tyrannies du commerce '. (Putois est sorti par la droite. Les officiers, riant et causant, le verre en main, se montrent nu fond.)

Jules, ironique. — Mon oncle, voyez donc I Veillez sur Valentine. '

RiB-iLiER. — Comment ! ils seipermettent d'envahir le bureau ! .. (Allant à la rencontre des officiers.) Messieurs, dans une seconde, on vous sert... Aeuillez attendre. (Pendant qu'il arrête un groupe d'officiers, un autre groupe descend à droite et entoure Valentine. )

Le Capitaine. — Bien, bien, nous attendrons ici, nous sommes parfaitement... Nous aimons votre société, monsieur Ribalier, nous venons vous olïrir une verre de Champagne.

Ribalier. — Merci, capitaine. Je ne bois pas de Champagne.

Le Capitaine. — Vous refusez, vous si courtois ! Jamais Bourguignon, de la Cloche d'Or, ne nous a refusé un verre de Champagne.

Ribalier, tâchant de repousser tes officiers. — Eh bien ! oui, mais dans le café, messieurs. On vous sert.

Jules, bas. — Mon oncle, regardez donc ! (Il lui montre le groupe qui entoure Valentine.) Le Lieutenant, à Valentine. — Charmante... Un Autre. — Délicieuse...

Un Autre. — Adorable...

Ribalier, se précipitant. — Messieurs, messieurs, dans le café ! Ce n'est point ici l'endroit... (Entraînant Valentine.) Je vous défends d'être aimable. Vous n'êtes pas honteuse?

Valentine, ingénument. — Moi, monsieur Ribalier? Pourquoi serais-je honteuse? Il faut bien être aimable dans le commerce. Cela pousse à la consommation.

Ribalier. — Ah 1 vous appelez ça la consommation ! Elle est jolie, votre consommation !... (La menant à droite, derrière le bureau.) Je vous défends de bouger de là. Que ce meuble soit le rempart de votre vertu ! Et la parole que j'ai donnée, malheureuse ! Vous voulez donc me déshonorer?

■ Le Lieutenant, qui s'est approché de nouveau. — Délicieuse, adorable... (Il lui sourit, la complimente.)

Ribalier, à part. — Encore ! Mais il est donc enragé celui-là !... (L'écartant.) Pardon, lieutenant... (.1 Valentine.) Je vais vous faire monter dans votre chambre.

Le Capitaine. — Oh ! monsieur Ribalier, vous n'auriez pas le cœur de priver notre fête de son plus bel ornement... (.4 Valentine.) Un verre de Champagne, versé par votre main si blanche...

Ribalier, à part. — L'autre, à présent I Qu'ont-ils donc mangé?... (Haut.) Capitaine,

permettez

Le Capitaine. — La belle madame Bourguignon, de la Cloche d'Or, daigne nous verser parfois le Champagne.

Valentune, bas à tttbalier. — Laissez donc, vous compromettez le Grand-Cerf. Je dirai à monsieur Brochard que vous perdez le Grand- Cerf. (Elle remonte, des officiers l'entourent de nouveau.)

Ribalier. luttant. — Messieurs, messieurs, ce n'est pas ma femme, c'est la femme d'un ami... Si c'était ma femme... ( Voi/ant ses efforts inutiles, cédant au nombre.) Je suis débordé, ils l'emportent... Jamais Brochard ne voudra me croire. JuLES. — Eh ! riez donc, mon oncle ! Elle est charmante.

RiB.iLiER, à voLv basse. — Ravi.ssante ! Elle des yeux.,.

un

Tous. — Du Champagne 1 du Champagne !

PrTOis, arrivant chargé de bouteilles. — N'oilà ! messieurs, le Champagne demandé! (// verse le Champagne, aidé de Françoise. Bires et rumeurs.)

Le Capitaine, offrant tin verre de Champagne à Rihalier. — Monsieur Ribalier, vous avez acrcplé. Nous nous lâcherions ',

niBAl-iER, prenant le verre. — Capitaine, c'est pour ne pas vous désobliger. Ça me fait du mal... \'ous me permettez de le boire à petits coups?

Des voix. — Une chanson ! une chanson 1

D'autres voix. — C'est cela ! bravo ! une chanson !

Le Capitaine. — Une ronde militaire... Le Petit Tonneau !

Tous. — Oui, oui, le Petit Tonneau !

Le Capitaine. — Allons, lieutenant, le Petit Tonneau !

Le Lieutenant. — Ma foi ! capitaine, vous m'excuserez, je ne sais bien que le refrain.

Le Capitaine. — Puis, il faut une dame pour chanter ça. .Si madame était assez bonne...

Valentine, se faisant prier. — Oh : capitaine...

Ribalier, à part. — Mais je ne veux pas, mais je vais l'empêcher I

Le Capitaine, à Ribalier. — Madame nous l'a chantée un soir, à Brétigny,chez sa tante, qui était si gaie... Tous les officiers de la pension la fredonnaient.

Ribalier; à Valenline. — Est-ce convenable, au moins, ce Pp(i( T'onneoM.''

\'alentine. — C'est très gentil. Vous allez voir.

Ribalier, à port. — Elle sait des chansons l)achir|ues :... .\h ! Brochard ! Brochard !

Les Officiers. — Chut : silence I

\alentine (1). — Messieurs, le verre en main ! (Les officiers se rangent autour d'elle, tenant leur verre de Champagne. )

Son joli p'tlt tonnciu mignon Etait plein M'uno liqueur fine.

Elle a grisé tout l'bataillon Sur la prancrrouf de Constantine.

PIchu, qu'était un liomm' subtil.

Aimant ça, mais n'ayant pas d'braise, L'épousa pour trinquer à l'aise Et pour s'en coller dans l'fusil.

Au refrain, messieurs !

Les Officiers.

Y as-tu bu ?

Oui, j'y ai bu l Au tonneau d'Ia cantiniére ■y as-tu bu ?

Oui, j'y al bu I Au tonneau de la mêr' Plchu I

Ribalier, .icandnlisé. — Oh '. oh ! ce Petit Tonneau !

\alentine. — Hein? c'est gentil?

Ribalier. — Trop gentil I... Vous allez remonter dans votre chambre.

Le Capitaine. — Par exemple 1 11 y a encore deux couplets... Monsieur Ribalier, vous n'avez pas bu?

Ribalier. — A petits coups, capitaine... (Il vide son verre d'un trait et ajoute à demi-voix.)

Il) Jules, Ribalier, Valenline. le lieutenant, le capitaine, et, derrière les oinclcrs, Putois et Françoise.

Dites donc, capitaine, je croyais toutes les savoir, mais je ne la connaissais pas, celle-là. Elle est très drôle... [Putois lui a versé un autre verre de Champagne.)

Le Capitaine. — Monsieur Ribalier, vous n'avez pas bu?

Ribalier. — Je vous demande pardon...

{Regardant son verre plein.) Tiens, c'est vrai. J'aurais juré...

Jules. — Videz donc votre verre, mon oncle.

Ribalier, après avoir bu. — Messieurs, c'est pour vous faire plaisir... Excellent champagne.On le falirique exprès pour notre maison. Je vous le recommande, messieurs. Il est gai; oui, c'est un vin gai... (// commence à se griser. Putois remplit son verre. Bas à Jules.) Très drôle, ce Petit Tonneau !

Jules. — Buvez donc 1 [Rihalier boit.)

Les Officiers. — Le second couplet : le second couplet :

Valentine. — Voici, messieurs... Seulement il faut que les verres soient pleins. [Putois et Françoise remplissent les verres, Ribalier tend fesiVn.) Attention 1

Le régiment n'en soulTrit pas.

N'y a qu'un" femme' pour étr'si chouette I

Matin et soir, tous les soldats

Sifllaienl leur goutte à sa buvette.

Ell'tapait dans l'œil au plus chic.

Caporal, sergent, capitaine.

L'tonneau montait d'un grad' par s'maine.

L'colonel raffola d'son cric l

Les Officiers.

Y as-lu liu ■.' Oui, j'y ai bu 1

Au tonneau d'Ia cantiniére!

Y as-tu bu ?

Oui, j'y ai bu !

Au tonneau de la mèr' Pichu .'

Ribalier, lancé, répétant les trois derniers vers du refrain.

Y .as-tu bu ?

Oui j'y ai bu I

Au tonneau de la mér' Pichu 1

Ah ! elle est bonne I Je ne la connaissais pas du tout. (// boit.)

Valentine, qui a pris une bouteille de Champagne. — Capitaine, voulez-vous me permettre, puisfiue je suis cantiniére?...

Le Capitaine. — Comment donc 1 Enchanté I [Elle emplit son verre. )

Ribalier, se retournant. — Comment I vous versez à ces soldats?

Valentine, souriant. — Puisque je suis cantiniére.

Ribalier. — Mais je ne puis permettre... [Bas à Jules.) A-t-elle des yeux ! non, on n'a pas des yeux comme ca '■

N'alentine. — Votre verre, monsieur Ribalier?

Ribalier. — Merci, j'en ai ma suffisance.

Valentine, souriant. — Allons, votre verre?

Ribalier. — Je vous assure... [A part.) Ah I les polissons de grands yeux ! (// tend son verre comme fasciné.)

Valentine. — Là. vous êtes obéissant...

[Elle verse.) Buvez. [Il boit.) Donnez encore votre verre. Je le veux. (File verse.) Buvez. (/

LE BOUTON DE ROSE

boit et tend de lui-inéine son ('erre pour qu'elle le remplisse de nouveau.)

Des voix d'officiers. — La cantinière ! Hé ! par ici !

D'autres voix. — On meurt de soif... La cantinière ! La cantinière !

RlBALiEK, qui se grise de plus en plus. — C'est une orgie, une vraie orgie... Tu sais, quand elle a chanté tout à l'heure :

N'y a qu'an' temm' pour êtr' si chouette,

ça m'a pris là, dans le dos. Je connais ça. Je suis pincé... Ecoute un peu, est-ce que tu sais le Petit Tonneau par cœur?

Jules. — Oui, mon oncle.

RiB ALiER. — C'est extraordinaire comme cette chanson m'intéresse... Jules, écoute un peu.

Jules. — Quoi?

RiBALiER. — Tu me la copieras, je veux l'apprendre.

Valentine, redescendue à r avant-scène. — Le dernier couplet.

RrBALiEE, complètement gris. — Oui, c'est ça, le dernier couplet... Et en chœur, le refrain 1 Vous n'allez pas là-bas, dans ce coin. Enlevez ça, enlevez ça '.

Valentine.

Si bien qu'un jour le général Voulut goûter de ce liquide.

Il en but à se tair' du mal.

Mais un général, c'est solide !

C'était un vieux très rigolo.

Ecoutez, l'histoire est bien bonne, Pichu mort, il la fit baronne, Pour avoir son petit tonneau.

RiBALiER, violemment. — En chœur I en chœur 1 {Lui-même chante, en battant la mesure et en tapant des pieds.)

Tous.

Y as-tu bu ?

Oui. j'y ai bu I

Au tonneau d'ia cantinière I

Y as-tu bu ?

Oui, j'y ai bu!

Au tonneau de la mèr'Pichu I

Voix d'officiers. — Bravo ! bravo l

Autres voix. — A la reine du Grand-Cerf I

Le Capitaine. — Nous buvons à notre cantinière I

Ribalier, s'oubliant. — Oui, à notre cantinière ! {Il boit.) C'est un amour !... Elle est épatante ! Il faut que je lui dise qu'elle est épatante!

Jules, le retenant. — Mon oncle...

Ribalier. — Je te dis qu'elle est complète.

Putois, dans le fond. — Messieurs, le punch est servi.

Le Capitaine. — Et notre cantinière ne nous refusera pas d'en boire un verre avec nous.

Valentine. — Non, certes ! (Elle se dirige vers le fond avec les officiers. On voit le punch flamber dans le café.)

Ribalier. — C'est cela, du punch, à présent... Elle chante le Petit Tonneau, elle boit du punch. Je te dis qu'elle est complète !... Il ne lui manque plus que de danser...

Valentine. — Messieurs, au punch !

Les Officiers. — Au punch ! {L'orchestre reprend l'air du refrain, Valentine sort en dansant avec le capitaine.)

Ribalier. — 11 ne lui manque plus rien... Et

allez donc ! (Lui-mîme dessine quelques pas sur place.)

Jules. — Vous ne venez pas?

Ribalier. — Oh ! à présent, je n'ai plus besoin de la surveiller.

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