SCÈNE II
SONYA, Les Polonais, ETIENNE, puis ELISABETH BOLESKA, HÉLYONNE
Les Polonais passent au fond, processionnellement. Le Père Dominique, à leur tète, porte la croix voilée de noir. Sonya apparaît au balcon de la masure.
SONYA, joyeuse.
Oui! les voici. (inquièYe.) Oh! on dirait qu'ils vont du côté de la forêt !
(Entrent Elisabeth Boleska et Hélyonne, en avant de la route descendante.)
ELISABETH, appelant.
Etienne !
ETIENNE
Ma mère ! (Aux Polonais.) Halte î
SONYA, se penchant.
Non ! ils s'arrêtent. (Ardemment.) C'est elle î Elle ! Et voilà son fils, sans doute. Que disait donc Ivan? Il n'est pas beau.
MONSIEUR l'ÉCDANSON, dans le groupe qui s'est formé autour d'Elisabeth Boleska.
Vous êtes certaine que l'ennemi nous attend dans les bois?
Certaine.
monsieur l'écdanson
Et que la plaine est libre?
Elisabeth Libre.
SONYA
Oui, oui, c'est la bonne route.
ÉUSABETH
L'embuscade ?
Tout près d'ici. 11 se peut que vous l'enteDdiez crier. Oh î vou:* reconnaitrez sa Toix, j'imagine?
ELISABETH
Ainsi, ce guel-apens, c'est ton espoir, tout ton espoir? Tu n'as rien inventé de nouveau? Ahî Hélyonne, mon enfant, viens, ne pleure plus, lu disais vrai, c'est une
folle.
SONYA
Vous ne parviendrez pas à tromper votre épouvante. Osez-vous rire quand je souris?
ELISABETH
Il a passé par la plaine.
SONYA
11 a eu tort. Et c'est vous-même qui avez envoyé à
la mort Etienne Bol€iSki. Un cri «IHélyonne déchire l'air, et les
rn.'fins en avant, agitées, elle chsr.ceile. défaille sur les marches de la maisoD.
Oh ! secourez-la. C'est qu'elle pourrait mourir, véritablement, et je tiens beaucoup à sa vie à cause de ce fou d'Ivan.
ÉLISABETU
Tu as menti, n'est-ce pas?
SONYA
Comme vous êtes grossière! C'est vrai qu'on est sauvage en Pologne. Mais non, je n'ai pas menti. Vous savez, dans le steppe, il y a une ruine, un ancien cloîtré; je crois que c'est là que sont les Russes. D'un peu loin on ne peut pas les voir. On m'a expliqué le plan. Ohî je peux vous le dire. Voici : les Polonais marchent sans
défiance*.. (Uno (l('char<.'e de mitraille secoue l'air et bondit d'échos en
éc\u>H.) Tenez, précisément, je crois qu'ils ne marchent
LES MÈRES EXNEMIES 275
ELISABETH
Dieu soit obéi ! Je mourrai avec mou fils.
(Elle s'élance vers la plaine.) SONYA
Ah! non pas, je ne l'entends pas ainsi. (Vors le hangar:) Empêchez cette femme de passer. (Les cosaques s'opposent au passage d'Elisabeth.) Cecl ne VOUS rappelle- t-il riçu? Quc vous avez peu de mémoire! Vous voilà lout à fait entre les mains de mes cosaques, comme était le comte Boleski, un soir d'autrefois, entre celles de vos paysans. Vous voyez que je ne suis folle qu'à demi et que je sais prévoir les choses! Mais je ft'ai pas vos façons brutales. (Aux cosaques.) Laissez la comtesse, elle voit bien qu'elle ne peut s'échapper, et m'épargnera de la traiter avec rigueur.
ELISABETH, tombant à genoux.
Mon Dieu !
(Sonya se rapproche et parle les dents serrées, pendant que la fusillade redouble.)
SONYA ■"
Ah! tu ne dis plus rien,^u ne dis plus rien, à présent? Tu vois que c'en est fait de lui, n'est-ce pas? que je suis vengée, que j'ai ton cœur sous/mes pieds ! Mais que faistu donc? Ce n'est pas Dieu que tu dois prier, c'est moi. 11 faut que je te dise : si je voulais, — il en est temps encore, — je pourrais envoyer un ordre : le combat cesserait et ton Etienne serait épargné. Eh bien! voyons, humilie-toi; implore-moi; je m'attendrirai, qui sait? Que ne me parles-tu de mon fils, de ma tendresse pour lui? car j'ai un fils, tu sais? Il est beau, mon Ivan. Hélyonne ne le connaît pas. Mais, un jour, elle Taimera, et nous les marierons, veux-tu? En ce moment, pendant que je fais tuer Etienne, Ivan est en sûreté, loin d'ici. Je ne l'ai pas envoyé à la guerre, moi. Il aurait pu être blessé. Comme il s'était grisé le matin du départ, je Tai fait mettre aux arrêts. Il trépignait, l'enfant gâté! Tu
comprends, ne pas étrenner en bataille son uniforme tout neuf! EnGn, on ne le tuera pas. Je suis une heureuse mère. Mais loi, obî je te plains! Car entends-tu la fusillade, toujours? Voyons, je t'en prie, pleure! Je veux te voir pleurer! Quoi! méchante, tu me refuses cela? Ah î misérable mère, est-ce que tu me volerais ma vengeance, en n'aimant pas ton fils?
ELISABETH
On ne pleure que les vaincus. Puisqu'on se bat, les Polonais triomphent.
SONYA
Mille contre trois mille.
ELISABETH
Mille héros !
SONYA
Mille cadavres!
ELISABETH
La fusillade continue avec acharnement. Donc la défaite n'est pas consommée. Tu as compté sur un guetapens; c'est une bataille. Je te dis que tu es vaincue.
SONYA
Regarde, là-bas, ces hommes qui fuient. Oui, vers nous, tu les vois?
ELISABETH
Sont-ce des Polonais?
SONYA
Penses-tu que ce soient des Rirsses?
ELISABETH
Nous n'avons pas l'habitude de fuir!
SONYA
Nous vous la donnerons I
Glorifions Noire-Dame! Sur ma vie, ce sont des
Russes! (En effet, plusieurs soldats russes, blessés ou non, traversent la scène en courant. — A Hélyonne:) VicnS, nOUS trlomphonsî
HÉLYONNE
Est-ce qu'Etienne est vivant?
SONYA, se précipitant vers ceux qui fuient.
Lâches! Oh! lâches! que faites-vous? (a un officier:) Vous
aussi ! Un officier î (L'officier, à ce moment, reçoit une balle dans la poitrine. Sonya le reconnaît, avec un cri terrible.) MoU fils î ^
IVAN, chancelant.
Maman! maman! pardonne-moi? j'ai voulu me battre, j'ai désobéi. Ah! vois, mère, comme je saigne!
(Il s'évanouit.) ELISABETH, avec un g^rand rire.
Ton fils ? ton fils ! Ah ! pauvre femme !
SONYA
Ivan ! Ah ! Dieu! (Aux cosaques.) Venez, portez-le.
(Ils emportent le blessé vers la maison.) ELISABETH
Oui, il était beau. Je te ferai voir le mien! (AHôiyonnei Viens embrasser le vainqueur.
(Elle sort vivement avec Hélyonne parmi la fusillade de plus en plus nourrie. Sonya suit les soldats dans la' maison.)