LA FEMME DU BOURGEOIS
On le voudrait. Mais on ne le peut pas. Il paraît — je parle d'après Varvara, la camériste de la comtesse — il paraît que l'on est obligé de ménager cette femme, à cause d'une jeune fille polonaise dont elle est la parente, la mère peut-être. C'est qu'il se passe d'étranges choses, allez, dans le palais du gouverneur. Ce matin encore, le comte Ivan, qui n'est pas remis de sa blessure, a dit à a mère des paroles terribles. Il avait le délire, il criait,
— Varvara était derrière la porte, — il criait : « Je veux me tuer! je veux me tuer! * D'autres fois, il disait d'une voix furieuse : «< J'entrerai dans la citadeUe! la hache du bourreau pour lui, allons donc ! j'ai mon épée! »
LE BOURGEOIS
De qui diable voulait-il parler?
(A ce moment, aa loin, des cria : Les condamnés ! les condamnés !) TOUS
Les condamnés ! les voici! Venez î
^ Tonte la foule compacte se presse sar les escaliers de la berge. Des soldats la repoussent. Elle s'entrouvre. Les prisonniers, sortis delà citadelle deux par deux entre une double file de gardiens, descendent lentement. Ils sont tranquilles et sévères. Us sont chargés de
chaînes.;
LA FOULE
Mort! mort! à mort les insurgés !
(Les prisonniers, parmi les vociférations, ont gagné le devant de la •cène.)
LE DANSEUR
Eh bien, vous êtes pris cette fois et vous ne recommencerez plus à faucher les jambes des soldats russes pour en faire du pain aux corbeaux ! Assassins î
LA FOULE
Assassins !
ELISABETH, se précipitant à travers les groupes.
Vous êtes tous des lâches!
ETIENNE
Ma mère !
ELISABETH
Pas un de vous n'eût seulement osé le regarder de loin quand il passait sur le champ de bataille à la tète des nôtres!
LA FOULE
Qu'est-ce donc? d'où vient-elle? Que dit-elle? En prison! à mort!
(Le colonel Wladimirof veut repousser la foule.) ETIENNE, doucement.
Monsieur, laissez-moi répondre quelques mots à cet
homme. (Au danseur, d'une voix encore plus douce :) PourqUOi nOUS
insultez-vous, Monsieur? Nous sommes vaincus. Si vous nous croyez coupables, vous vous trompez. Nous avons voulu délivrer notre patrie : il n'y a pas de mal à cela- Est-ce que vous n'aimez pas votre pays? La preuve que nous ne sommes pas méchants, c'est que je vous offre ma main, bien que vous m'ayez parlé sans bonté.
(La foule s'écarte un peu, étonnée.) LA FEMME DU BOURGEOIS
Il est bien jeune celui-là.