SCENE II
Les Mêmes, moins La Foule
ETIENNE, au colonel qui scst approché.
Je vous suis. (A Elisabeth.) Adieu, mère, vous direz à Hélyonne que ma dernière prière unira votre nom et le sien au nom de mon pays.
' ELISABETH
Ah ! non! non! non! tu ne t'en iras pas! Cette heure, depuis si longtemps, je la guette. Et c'est demain Thorrible jour, et je ne t'embrasserai plus, jamais plus, jamais plus. Reste encore, mon Etienne.
ETIENNE
Qu'est-ce donc, mère? N'êtes-vous plus celle qui m'envoya combattre le saint combat?
ELISABETH
Je suis celle dont Tenfant va mourir.
ETIENNE
'Dont le fils a fait son devoir! On nous voit, on nous entend. Séchez vos larmes, pas de sanglots. Vous devez l'exemple aux mères.
ELISABETH
Tu dis vrai ! Dieu m'absolve d'un moment de faiblesse. (Moins ferme:) Pourtant, vicns ici, plus loin d'eux, près de moi. ^'ous parlerons très bas. (Au colonel oYous permettez, Monsieur, que je bénisse mon fils une dernière fois?
(Le colonel, dmu, s'incline.) Donue-moi ta main, mon fils! (Ils sont un peu à l'écart, se tenant par la main, épaule contre épaule, tournant le dos aux autres personnages. — Tout bas, la voix pleine de pleurs :)
* On peut bien se dire ces choses lorsque personne n'entend : c'est affreux de se quitter.
ETIENNE
Vous me reverrez.
ELISABETH
Quaud tu étais petit, tu me disais « tu ». Dis-moi « tu », comme autrefois.
ETIENNE, passionnément.
Tu me reverras, mère ! — On m'attend.
ELISABETH, le retenant d'une voix de prière.
Oui. Mais laisse-moi t'embrasser, veux-tu, dis? sans qu'on le voie, comme cela.
(Elle l'embrasse de côté, sur 4e front.) ETIENNE, se dérobant.
Adieu !
ELISABETH f brusquement, avec un grand geste.
Eh bien, oui, pars, adieu! et rends-moi fière de ta
mort, comme je Tétais de ta vie ! (Pendant que les prisonniers s'éloignent lentement, Elisabeth demeure debout dans une attitude de serein orgueil. Dès qu'elle est seule, sa fermeté peu à peu l'abandonne, puis elle s'effondre pour ainsi dire sur elle-même et se répand en sanglots déchirants.)
Mon enfant! Mon enfant!
;^Elle tombe anéantie sur le banc à gauche. Sonya, en costume de fête, descend l'escalier du palais, très émue.)
SCEiNE III ELISABETH BOLESKA, SONYA
SONYA, à des valets.
Retenez-le. Empêchez-le de sortir! Ne laissez pas une arme à sa portée, surtout! Je reviens. — Il faut que je trouve cette femme. ^Eiie a descendu les marches.) Ah ! cruel enfant, si tu savais ce que ton amour va coûter à ma
haine. (EUe voit Elisabeth.) Elisabeth ! (Elisabeth s'éloigne.) Restez. Oui, j'ai à vous parler.
ELISABETH
Suis-je prisonnière?
SONYA
Soit. Prisonnière.
ELISABETH
Parlez donc. Je ne crois pas que je réponde.
SONYA
Vous répondrez. Il arrive dans la vie des choses extraordinaires, vraiment : je suis assise à côté de vous.
(Un mouvement d'Elisabeth.) NOU, VCUCZ pluS prèS, aU Contraire.
Nous nous haïssons bien, n'est-il pas vrai? Eh bien! nous allons nous rendre l 'une à l'autre un service inappréciable. Des sœurs ne feraient pas mieux que nous ne ferons. C'est horrible. Vous allez sauver mon fils et je vais sauver le vôtre. Oh! vous concevez que, si je m'ofiFre à délivrer Etienne Boleski, c'est que j'y suis contrainte. Je ne l'ai jamais autant exécré qu'en ce moment! Mais, voilà, il y a des fatalités auxquelles on ne peut pas dire non. Vous allez comprendre. Ivan aime cette jeune fille dont vous êtes la tutrice, la mère : Hélyonne Kilinska.
ELISABETH
Que tu m'as volée !
SONYA
Il l'aime! et elle le repousse. S'il ne l'a pas, il meurt. C'est ainsi. Oh! le terrible enfant. Eh bien! commandez à Hélyonne d'épouser Ivan et qu'elle jure de vous obéir : votre fils s'évadera cette nuit même. Ah! je ne croyais pas que je lui ouvrirais la porte de son cachot.
ELISABETH
Je suis prisonnière, m'avez-vous dit? Je voudrais que Ton me conduisit dans ma prison.
SONYA
Vous ne m'avez donc pas entendue?
ELISABETH
Tu ne me connais donc pas? — Ah! véritablement^ cette femme qui est venue un jour, frivole et gracieuse et des fleurs au corsage, voler à mon lit mon époux, et son père à mon fils, et Thonneur à mao'ace, cette fatale passante dont le rire a laissé dans ma solitude un écho qui sanglota vingt ans, je la savais bien fourbe et vile, mais non pas folle au point de me croire infâme autant qu'elle.
SONYA
Infâme, quand je vous offre le salut de votre fils?
ELISABETH
Folle, quand tu me l'offres au prix d'une lâcheté.
SONYA
Quoi! vous ne l'acceptez pas?
ELISABETH
Allons! je vois qu'il faut lui expliquer les choses; que la conscience existe et que le devoir soit, elle ne comprend pas facilement cela. Quoi ! un vieillard, compagnon d'armes de mon père, a poussé de ses mains mourantes sa fille, la fiancée de mon fils, sous la sauvegarde de ma tendresse et de ma bonne foi; certain que je garderais intacte cette jeune âme à la patrie et à Dieu, il s'est endormi, tranquille, comme s'il ne l'eût pas quittée; et moi, je te livrerais, pour qu'il fût souillé à ta guise, le dépôt sacré de l'ami? Je te donnerais, pour que tu en fisses une Russe, cette Polonaise? pour que tu en fisses une hérétique, cette chrétienne? et cette vierge issue d'un héros, pour qu'elle enfantât dans ta maison le déshonneur de son père? un fils ! qui, peut-être, emploierait un jour à mieux asservir leur patrie le libre sang des aïeux !
SONYA
Qu'importe ceux qui naîtront! Pense à celui qui va cesser de vivre.
ELISABETH
Crois-tu qu'il consentirait, celui-là, au pacte que tu proposes? J'ai engendré, grâce à Dieu, mon égal. Et si je venais, ce soir, lui dire : « Pars, sois libre, au prix d'Hélyonne livrée », il me répondrait : « Qui êtes- vous, femme? Je ne vous connais pas. »
SONYA
Ainsi, tu le laisseras mourir?
ELISABETH
Qu'il meure en estimant sa mère.
SONYA
Ah! tu ne Taimes pas, orgueilleuse! A Ivan, moi, j'ai sacrifié ma haine.
ELISABETH
A Etienne, moi, je ne sacrifie pas rhonneur. -Laquelle de nous deux est la meilleure mère?
SONYA
Enfin, tu refuses?
ELISABETH
J'ai dit.
SONYA
Tu sais que ton obstination peut me coûter la vie de mon enfant, et tu refuses?
ELISABETH
Crois-tu que je tienne à te le conserver?
SONYA
Tremble donc!
Mon fardeau de désespoir est de ceux qui ne s'aggravent point.
SONYA '
Tu crois? tu crois? Entends, comprends. La mort de ton fils peut ne pas être tout son supplice. Le bourreau, quand on l'avertit, sait imaginer des tortures.
ELISABETH
Destortures!
SONYA
Il y a rignominie d'abord.
ELISABETH
Non!
SONYA
Le knout.
ELISABETH
Le châtiment des esclaves à qui meurt pour la liberté !
SONYA
Quelquefois on fait des trous, avec un couteau, dans la poitrine du condamné...
ELISABETH
Etienne !
SONYA
Et Ton cicatrise les plaies avec du plomb fondu.
On ferait cela !
SONYA
La chair crie.
ELISABETH
Assez!
SONYA
L'âme défaille...
»:• THÉaTBE es PRCiSE
ELISABETH
Assez! assez!
S*jXTA
L»onne-noas Hély€»Dne!
ELISABETH
Va-l'eo! lo ne me Taincraspas. L'outrage aux Taincus ne déshonore q'je l€rs rainqueurs ; et c'est aux angoisses du martyre que l'on en mesure la gloire.