SCÈNE II Les Mêmes, RHODZKO, Le Guichetier, puis Des Soldats
LE GUICHETIER, entr'ouvrant la porte.
Qui êtes-vous?
RHODZKO, lui montrant un parchemin.
Lis. (Le guichetier lit à la lueur de sa croisée, puis s'incline profondément.) Allons, ma disgrâce n'a pas été publiée et je suis
puissant encore. (ll se retourne vers le guichetier.) Tu CS Seul à
veiller dans cette cour? c'est loi qui as les clefs?
LE GUICHETIER, désignant les fenêtres à gauche.
Les officiers de garde sont là. Monseigneur.
RHODZKO
Et les soldats?
LE GUICHETIER
Ils se tiennent dans les souterrains, oii l'air est moins glacial; à la moindre alerte ils seraient ici.
RHODZKO
Ils sont-profonds, ces souterrains?
LE GUICHETIER
A tel point que le mois dernier on y a donné le knout à cinquante esclaves, sans qu'un seul cri parvînt au dehors.
RHODZKO Ah ! — Merci, va. (Le guichetier sort soub le porche à gauche.
Rhodzko regarde autour de lui.) Est-ce le froid OU la Contemplation de la mort prochaine qui les immobilise mnsi? Auront-iJs assez de force encore pour une action hardie? Repoussé par les Polonais que j'avais voulu faire libres, bafoué par les Russes que j'ai servis, je n'ai plus qu'une affreuse espérance, hélas ! — me venger de ceux-ci etde ceux-là, des uns par les autres, dussé-je m'engloutir avec eux dans quelque énorme catastrophe ! Et ce sera effrayant, et beau. — utile aussi. Ce sera le commencement des salutaires épouvantes par qui doivent être avertis tous les despo-
tismeS et toutes les injaSticeS. (Il s'avance vers les Polonais, met la main sur l'épaule de Monsieur l'Échanson, et lui parle à voix basse.)
Camarade ! si vous m'obéissez, dans une heure vous serez libres ! Puis, devant la Maison de Glace...
(Il s'interrompt à la vue du guichetier qui entre par aehcaug,l suivi de soldats.)
LE GUICHETIER, aux prisonniers.
Holà! debout! Debout, vous dit-on. (Les soldats secouent les
prisonniers.) Ccux d'entre VOUS qui ne sont pas de la religion orthodoxe peuvent aller dans la chapelle, s'ils veulent entendre la messe une dernière fois. On a fait venir un prêtre catholique.
RHODZKO, à part.
Soit, dans la chapelle.
(Les soldats éveillent les prisonniers et les disposent en rang. Rhodzko se mêle au cortège qui commence à entrer sous le porche. Etienne se lève et va rejoindre ses compagnons. Mais le guichetier l'arrête.)
LE GUICHETIER, bas.
Restez! (Etienne hésite ) RestCZ, VOUS dis-jc.
(Les prisonniers ont disparu sous la voûte. Le guichetier court à la petite porte à droite et l'ouvre vivement. André Boleski entre très vite. Le guichetier rentre dans sa loge.)
SCÈÎNE III ETIENNE BOLESKI, ANDRÉ BOLESKI
ANDRÉ BOLESKI, à Etienne.
Venez, vous êtes libre.
ÉTIÈNNÈ Qui êteS-VOUS? (Ille cyiduit vers la fenêtre éclairée de la loge; avec
un cri de joie : ) André Sawa !
(Il se jelte dans les bras de Boleski.) ANDKÉ BOLESKI
Ah! il me reconnaît! il se souvient. Oui, c'est moi, que
vous aimiez autrefois. (Le guichetier apporte des vêtements militaires.) Prenez ce manteau d'uniforme, ce casque. On vous prendra pour un soldat russe. Partez.
ETIENNE
Oui, oui, je veux bien être libre! Mais comment avezvous pu?
LE GUICHETIER
Hâtez-vous, Monseigneur.
ETIENNE Monseigneur ? (Écartant le manteau de Boleski.) Ce COStume,
ces ordres... (Durement.) Ah! VOUS êtes mon père!
ANDRÉ BOLESKI
Non! Non!
ETIENNE
Vous êtes mon père, vous dis-je.
Eh bien! puisque vous le savez, je Tavoue, votre père, c'est vrai. Mais ce n'est pas une raison pour que vous restiez là sans bouger au lieu de vous enfuir tout de suite.
3no THEATRE EN PROSE -
ÉTIEXXE
Je ne puis rien vous devoir.
ANDRÉ BOLESKl
Ah! oui, vous, me méprisez! Vous avez raison, j'ai été très coupable envers votre pays, envers votre mère^ envers vous, mais je ne aous demande pas de me pardonner. Que vous sortiez d'ici, c'est tout ce que je veux.
LTIENNE
Vous m'avez donné la vie une fois, c'est trop.
ANDRÉ BOLESKl
Ah î Dieu! Mais il ne s'agit pas de moi, c'est de toi seul qu'il s'agit. Le salut que je t'offre, tu l'accepterais d'un étranger, d'un passant, de n'importe qui! Suppose que je ne sois pour rien dans toute cette affaire, que cette porte s'est ouverte par hasard. Prends ce déguisement et va-t'en vite.
ETIENNE
Non.
ANDRÉ BOLESKl
C'est affreux : ne pas pouvoir sauver cet enfant, parce que je suis son père! Voyons, Etienne! non, pas Etienne, « Monsieur ». Je vous parle comme à un inconnu, pour vous faire plaisir. Hàtez-vous. Des gens sont là, qui peuvent entendre. Le bourreau dans un instant va venir. Oh! je comprends que vous me haïssiez, que vous hésitiez à me donner la joie d'être pour quelque chose dans votre salut. Mais vous aimez votre mère. Elle pleure en ce moment, elle pleure! Elle se dit qu'on va vous tuer, que c'est fini, qu'elle ne vous survivra pas. Qui sait? Elle rôde peut-être autour de la prison. Je parie qu'elle est lA, de Tautre ^côté de ce mur, tendant les bras. Enfin, Monsieur, vous avez beau me trouver indigne de vous sauver, vous ne pouvez pas refuser d'embrasser .votre mère. Il est bien convenu que vous ne m'embras-
LES MERES ExXNEMIES 307
serez jamais. Il y a aussi votre fiancée, Hélyonne, à qui vous ne pensez pas. Que deviendra-t-elie quand vous ne serez plus? On la forcera peut-être à épouser un ftutre homme. Vous pourriez empêcher cela, en fuyant. Ah! mon Dieu! voilà un enfant bien cruel! qui n'aime ni sa mère, ni sa fiancée, — ni son pays qu'il pourrait servir encore. Oh! je t'en prie à genoux, oui, à genoux, moi presque un vieillard, ne reste pas ici, sors, va-t'en. Ah! cela ne te fait donc rien, ce pauvre homme qiii t'a engendré, et qui pleure?
ETIENNE
Si je consentais à fuir, vous ne seriez pas compromis? Étant fonctionnaire moscovite, c'est un acte hardi que de faire évader un prisonnier polonais. Vous ne seriez pas en danger pour m'avoir lire de péril?
ANDRÉ BOLESKI
Ah! il pense à moi! Il ne me hait pas autant que je le croyais! Comme il est bon pour un pauvre homme qui lui a fait lant de mal! Non, non, Etienne, je ne cours aucun péril, et je tiens à ma vie puisque tu t'en inquiètes. Le
manteau, vite ! (Il lul met le manteau sur les épaules.) Le Casque
aussi. (Il lui met le casque.) Va, je te suis, va d.onc.
' ETIENNE, près de la porte.
Monsieur, je prierai ma mère de vous pardonner.
ANDRÉ BOLESKI
Et toi, est-ce que tu me pardonnes?
ETIENNE, se jetant 'lans les bras do Loleski.
Mon père!
ANDRÉ BOLESKI, sanglotant d'ivresse.
Ah! j'ai un fils enfin !
Il l'embrasse avec passion. En ce moment un grand bruit s'élève dans le bâtiment ù y:auche. Des meubles qui se renversent, des bruits do chaises heurtées, des chocs do portes brusquement fermées, et des cris.)
ETIENNE
Que se passe-t-il?
ANDRÉ BOLESKI
Rien, rien! une querelle. Ce n'est rien, va-t'en.
ETIENNE
On assassine mes amis !
ANDRÉ BOLESKI
Quelle idée!
ETIENNE
Je mourrai avec eux! ma fuite était d'un lâche.
Tu n'iras pas! tu ne te perdras pas!
(Il veut le retenir, ils luttent.)