‹ Théâtre en proseChapitre 137 sur 143 · SCÈNE III SONYA, ANDRÉ BOLESKI, ELISABETH · texte numérisé non relu

SCÈNE III SONYA, ANDRÉ BOLESKI, ELISABETH

ÉLISABEÏU, terrible.

Mon fils! où est mon fils?

ANDRÉ BOLESKI

En fuite, avec les siens!

SONYA, grinçant des dents.

Évadé !

ELISABETH, à André Boleski

Tu mens! je les ai vus, je leur ai parlé. Ils sont tous là. Lui seul est absent, et il n'a pas rejoint Hélyonne. Qui me Ta pris? Vous! mais me voici, vous allez me le rendre.

Oh! Ivan m'a trompé! ils se battent.

SONYA, dans un cri.

Qui se bat?

ANDRÉ BOLESKI

Mon fils, avec mon fils.

ELISABETH, grave.

Oui, ce devait être la fin !

SONYA, éperdue.

On assassine Ivan! Holà, quelqu'un! (Des valets se montrent dans la galerie.) Ivan î mou fils! Allcz, courcz, qu'ou le trouve, qu'on le ramène ! (Se tournant vers Elisabeth.) Mais, voyez donc

celte femme! Son enfant va mourir, et elle reste là sans seulement demander qu'on le cherche.

ELISABETH

Etienne combat, je suis tranquille.

SONYA

Crois-tu qu'Ivan ne triomphera pas de lui?

ELISABETH

Nul n'est plus brave que mon Etienne ! .

SONYA

Ivan est adroit, Dieu merci! Tiens, c'est son père qui lui a enseigné l'escrime.

Etienne a eu un meilleur maître, son courage.

SONYA

Tu seras veuve de ton fîls!

ELISABETH

Veux-tu mes habits de deuil?

(Pendant qu'elles se parlent ainsi, toutes proches, dans leur haine véhémente, André Boleski, tombé sur un siège, sanglote, les poings aux dents.)

ANDRÉ BOLESKI

Hélas! je les envie! Chacune peut espérer, et moi je ne puis que craindre.

(^Ivan paraît au fond et se jette dans les bras de sa mère Un instant après, entrera par le fond Hélyonne, très pâle, chancelante.)

SCÈXE IV

Les Mêmes, IVAN, puis HÉLYONNE

SONYA, avec une joie farouche.

Mon fils ! *

ANDRÉ BOLESKI

Malheureux! Qu'as-tu fait de ton frère?

IVAN

J'ai tué moîi rival!

(André Boleski, dans nu rugissement de désespoir se jette sur Ivan, le renverse, va Tétrangler, l'étouffer, n'importe, s'arrête, épouvanté, sanglote affreusement, recule, tombe sur un siège où il demeure immobile, anéanti dans sa douleur. — Elisabeth, très pâle, ne faiblit pas.)

ELISABETH, les yeux au ciel.

Êtes-vous juste, Seigneur?

IVAN, À Sonya.

Venez, ma mère. Il faut donner l'alarme. Vous ne savez pas? Les prisonniers se sont évadés. Couvrez -vous.

Venez. (Il l'entraîne vers la porte du fond. Cette porte est fermée.) Qu'ar-

rive-t-il donc? On nous aura cru sortis, (ii frappe du poing sur

les battants de glace.) Holà, Serge ! LadislaS ! (Ivan regarde autour de lui: il va vers la porte de gauche.) Fermée aUSSi ! Enfin, qu'y

a-t-il? Comprenez-vous cela, ma mère?

ELISABETH, sortant d'un morne silence.

Ce qu'il y a, je vais vous l'apprendre : vous êtes tous perdus.

SONYA

Nous?

ELISABETH

Vous. Regardez par cette fenêtre.

(Ivan court vers la fenêtre.) IVAN

Il y a des hommes autour de la Maison de Glace. Us roulent des tonneaux. Ce sont nos gens. Holà! venez nous ouvrir.

(Elisabeth éclate d'un grand rire terrible.)

Ce sont les Polonais, et mon fils va être vengé !

SQNYA

Es-tu folle?

ELISABETH

Oui, de joie! Qui vous défendrait? Les soldats, les officiers? Ils sont dans les souterrains de la citadelle, d'où ils ne peuvent pas même se faire entendre. Vos domestiques? Us sont au pouvoir de mes amis. Quant aux conviés de votre fête, leurs traîneaux, à cette heure, les emportent vers leurs châteaux. Ah! Rhodzko est redoutable, et vous êtes bien perdus.

IVAN

Ma mère? (a Elisabeth.) Et VOUS croyez que je vais la laisser mourir de froid, ici, entre ces murs de glace?

ELISABETH

De froid? non. Ils roulent des tonneaux, disiez-vous? Oui, des tonneaux d'incendie. Avant peu, le naphte et Talcool enflammé auront enveloppé ce pavillon de fête, que la poudre fera sauter. Entre les murs croules et fondus, le plafond, par blocs, vous brisera la tête, le sol s'effondrera sous vos pieds, dans le lac entr'ouvert, et ce sera la débâcle avant le printemps, et vous mourrez tous, brûlés parmi la glace et noyés au milieu des flammes I

SO.NYA

Oh!

(André Boleski a levé la tète.) IVAN

J'enfoncerai ces murailles !

Elles resteront inébranlables tant qu'elles ne tomberont pas pour vous écraser! Une seule créature au monde pourrait vous sauver.

SONYA

Qui donc?

318 THEATRE EN PHOSE

ELISABETH

Moi. Oui, je n'aurais qu'à m'approcher de celte fenêtre et à crier : « Je suis là, n'allumez pas riocendie, ouvrez les portes 1 » pour que nous soyons tous hors de péril, à l'instant. Vous imaginez-vous que je vais dire cela?

IVAN, à Elisabeth.

Madame, vous ferez de moi ce qu'il vous plaira. Je serai, si cela vous convient, un serf dans votre maison, on me frappera du knout sur un signe de vous, mais ne faites pas mourir ma mère dans cet effroyable supplice !

ELISABETH, lui saisissant le bras et lui regardant les doigts.

N'as-tu pas du sang aux mains? Avant une heure, tout sera accompli.

(Mainlenc^iit, elle se tient «lebout au milieu d'eux, grande, grave, l'œil fixe, avec l'air de ne rien voir et de ne rien entendre, fatale.)

ANDRÉ BOLESKI

Non! nonî cela ne s'accomplira pas, non, tant de désastre ni d'horreur n'est pas possible î Vous ne ferez pas périr celte femme et cet enfant, sanglant hélas! dans cet abominable supplice! Le vrai coupable, c'est moi, eh bien! je me résigne à vos vengeances. Sortez d'ici, lous. J'y resterai, seul. J'accepte le châtiment, si effroyable qu'il soit, mais sauvez-les, et vous, Elisabeth, vous surtout, soyez épargnée!

ELISABETH

J'ai dit.

(En ce moment, Ilélyonne, se traînant le long des murs froids,

s'approche.)

111':LY0NNE, avec douceur.

Manière, ordonnez qu'on vienne ouvrir les portes.

ELISABETH

Toi, ici, mon enfant! Avec un regard triste.) Tu vcux douc vivre, Ilélyonne?

LES MERES ENNEMIES .''lO

UÉLYONNE

Moi? non, puisqu'il est mort.

ELISABETH

Alors, quelle pensée as- tu?-

HÉLYONXE

Vous ne devez pas le déshonorer par une vengeance crinîinelle. Ces hommes qui sont là, exaspérés par la défaite et par la prison, dirigés par un homme sans loi ni conscience, ont prémédité une action sinistre dont la mémoire d'Etienne ne doit pas être complice. S'il pouvait revivre, il vous dirait, et moi, sa veuve, je vous dis à sa place : « Il ne faut pas de sang sur ma tombe. Je n'ai jamais subi d'offense qu'avec l'espoir de pardonner; ne faites pas ce que je n'eusse pas fait: et songez qu'un tel crime rendrait désormais odieuse aux nations et indigne des secours'de la Providence la bonne cause pour laquelle tant de héros sont morts. » Dites qu'on ouvre les portes, ma mère.

(Elisabeth, sous ces paroles, baisse le front.) ÉLISABETU

Tu crois qu'il me prierait ainsi?

DÉLYONNE

Il ne prierait pas, il ordonnerait, mais avec celte voix si douce qui donnait au commandement la puissance de la prière.

(Elisabeth hésite encore. EnfÎD, défaillante, elle marche vers la tenêlre, pendant que ses ennemis, tremblants d'espérance, la suivent du regard, du geste, de la muette application do leurs lèvres.)

ELISABETH

Ah! ne m'implorez pas, vous! Vous m'empêcheriez d'obéir à mon fils !

nÉLYONNE

Faites vite, ma mère.

ELISABETH

Vous êtes sauvés, — par votre victime! (EUe court à la

fenêtre, se penche pour faire quelque signal... Mais un jet de flamme, comme sous un coup de bourrasque, envahit toute la salle et l'on entend un bruit ruisselant de grande chute d'eau.) Il est trop tard ! Dieu DO VCUt

pas qu'ils vivent.

(En ef!et, c'est le désastre complet, prodigieux, une irrésistible élévation de flammes, que heurte invinciblement un large écroulement d'endes, — espèce de mascaret entre un torrent d'eau et un torrent de feu remontant. Et ce n'est pas seulement devant la croisée que flambent les tonnes de naphte et d'alcool; de toutes parts les murs transparents sont traversés de grandes lueurs vermeilles, langues de l'Incendie aux mille gueules; par l'effet de la chaleur extéricurei les dalles de glace commencent à trembler, à grincer, à se disjoindre, en suant. Bientôt les craquements deviennent un fraras multiplié, grandissant, do plus en plus sinistre- Moins bien soutenu par les murailles, oti quelques blocs désagrèges glissent, tournent en laissant couler des ruisseaux, le plafond s'ébranle avec des grondements, chancelle, s'effondre à demi ; dans un coin, et sous le contre-coup de cette catapulte, une paroi cède, livrant enrée à la fureur bleue et rouge du naphte.' Puis le sol tre.ml le à son tour» et les créatures qui sont là, n'évitant les brûlures '(ue pour rencontrer l'aspersion glacée, se heurtant aux ébouleinonts, chancelant sur les blocs mouvants, vont, viennent, fuient, se cramponnent avec des cris de bêtes à l'instabilité de tout ce qui les environne. — Mais Elisabeth, debout au milieu de la salle sur un large glaçon qui ne boup:e pas encore, tient entre ses bras Hél^'onne, moins fièro, aussi sereine.)

ELISABETH

Réjouis-toi, ma fille! nous allons revoir Etienne.

(.\lors, brusquement, un bruit formidable, — et c'est comme si toute la bâtisse de glace était lancée hors du cratère d'un volcan. Les sombres ouvriers de cette débâcle par l'incendie ont jugé que leur œuvre tardait trop à s'achever; le naphte, malgré 1 intensité d© sa fureur, ue faisait pas se fondre assez vil© les plafonds, les murs, la surface épaisse du fleuve; ils ont eu recours à la poudre : le pavillon de glace a sauté. Après l'immense écartèlemont de toutes choses, il y a la chute lourde, éparpillée dans le lac rompu où l'eau bouillonne entre les glaçons secoués, et que lèchent partout des bourrasques de flammes. Sony a, Ivan, embrassés, disparaissent dans l'eau remuée et les flammes. André Boleski se cramponne encore à un glaçon, Elisabeth est toujours debout. — On voit au fond, plus loin que le désastre et l'incendie, le grand paysage lunaire, paisible.)

ELISABETH

Traître l ta race n'est plus!

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