‹ Théâtre en proseChapitre 143 sur 143 · LA PRINCESSE PHILOXÈNE · texte numérisé non relu

LA PRINCESSE PHILOXÈNE

Bien que cette douleur s'exprime en termes un peu grossiers, on ne saurait dissimuler qu'elle a quelque chose d'émouvant, et qu'elle serait de nature à plaire aux plus gens de goût si elle était traduite en strophes tragiques ornées de pointes concordantes.

TABARIN, les yeux hors de la tête, effrayant.

Mais une épée, une arme quelconque, est-ce que j'en ai? On n'assassine pas avec une batte d'arlequin. Il faut que je tue, pourtant! Si j'avais un pistolet, il serait de paille comme dans la chanson. Miséricorde du ciel ! Estce qu'il faudra que je les tue avec les ongles et les dents?

ARTABAN

Il y a vraiment quelque chose de superbe dans son air.

TABARIN

Vous qui parlez, oui, vous, là-bas, donnez-moi votre épée. Mordieu! donnez-la moi ou je m'en vas la prendre.

TÉLAMIRE

Vous ne vous aviez point prévenus, Polyandre, qu'il nous serait donné un rôle dans la parade. Mais, puisqu'il

le faut, allons, Artaban, prêtez à ce farceur voire glaive invaincu.

(Artaban se lève, tiré son épée et la remet à Tabarin.) TABARIN

Ah ! VOUS, Monsieur, merci I

(Il se prdcipiie dans la baraque.) TÉLAMIRE

Sa comédie, à ne vous rien celer, commence à me divertir singulièrement.

ARTABAN

Je gage que le drôle, après quelques leçons, figurerait à merveille un héros de tragédie.

(Tabarin a bondi dans l'intérieur do la baraque; il se rue sur sa femme, qui veut fuir; il lui enlonce réjx'?e dans la gorge. Un grand cri de Francisquino.)

TKLAJIIHE

Il feint, je pense, de la tuer?

THÉODOMAS

Je ne serais point éloigné d'imaginer que, surexcité par la présence d\m public nouveau pour lui, il a voulu s'en rendre digne par des efforts inaccoutumés et se hausser de l'état de bouffon à celui de véritable acteur.

LA PRINCESSE PilILOXÈNE

11 y a quelque apparence de vrai dans le soupçon qui vous est venu. Mais prêtons Toreille, s'il vous plaît, à la parade, car voici que le seigneur Tabarin...

(Tabarin retire l'épéc santrlante, remonte, épouvanté, à reculons^ l'escalier qui conduit au tréteau et reparaît devant le public, levant au ciel l'épée doii lombent dos i,'OUttes de sanj^;; si pâle, si terrifié et si territiaul qu'un cri d'admiration s'échappe à la fois de toulcs les bouclies, et que précieux et précieuses, i)ourg-eois, clercs, filles et tire-laine, toute la foule, éclatent en un tonnerre d'applaudissements. Puis Tabarin laisse clioir ses' ])ras et tombe à genoux, hébidé. pendant qu'on a]>]>laudil de jdus en plus.)

TABARIN, avec des bégaiements.

Ah! misérable! tu l'as tuée! Francisquine ! Ta petite Francis! Tou petit quineî Ah! misérable! (ii regarde lépée et la prend à deux mains.) Ah ! lame de malheur ! '

(Il brise l'épée contre son ventre.) ÂRTABAN

Par Hercule! je crois que le manantose attenter...

TÉLAMIRE

N'ayez point d'inquiétude au sujet de votre épée, monsieuî*. Les bateleurs ont coutume de clianger les objets qu'on leur confie, lorsqu'ils seraient dans la nécessité de les gâter dç quelque façon que ce soit.

LA PRINCESSE PHILOXÈNe

Celui-ci, d'ailleurs, n'a point dû, voyant votre air, faillir à devenir le héros que vous êtes, et il n'aurait garde de manquer de respect au glaive que tant de fameux exploits ont rendu vénérable à tout Tunivers.

TÉLAMIRE

Mais quoi! la comédie est-elle interrompue?

POLYANDRE

Non point. Voyez. .

(Dans rint(''rieur de la baraque, Francisquine n'est point morte. " Saignante, une main sur si plaie, elle se traîne vers le petit escalier, le monte pôniblement, se trouve enfin sur le tréteau, devant toute la fou'e ; elle est pareille à un animal blessé, haineuse et hagarde. Tabarin,- abîmé dans l'horreur, ne Ta ni vue ni entendue venir. Elle s'imbibe la main do sang dans sa blessure, et brusque ment elle on barbouille les lèvres de son mari, La foule respire à peine. L'admiration est telle que l'on oublie d'applaudir.)

TABARIN

Ah! toi! toi! toi! Oui, ton sang, je veux le boire!

Donne encore! Je l'aime! Je suis affreux, je t'ai fait du mal. Ne meurs pas! Pardon! Tu comprends, je t'avais vue, avecTautre. Mais ce n'était rien, j'ai eu bien tort. Ne va pas mourir! Ah! ma petite colombe, baise-moi. Ne t'en vas point! Dire que tu souffres et que j'en suis la cause! Ce n'est pas grave, peut-être, je n'ai pas osé appuyer. Un médecin !, Allez chercher un médecin! Allez chercher un médecin! Mais, tas de misérables! vous ne voyez donc pas que c'est vrai et qu'elle meurt? Tu me regardes avec des yeux terribles. Veux-tu que j'aille appeler le Gard€, dis? Pourvu que tu ne sois pas fâchée, qu'importe à qui tu souries. Veux-tu me tuer, toi aussi? Il reste encore des morceaux de l'épée; tiens, prends! Mais; tiens, petite chatte, tiens, vois, c'est très pointu, prends donc. Ah! chérie!

TÉLAMIRE

. Voilà une fort agréable comédienne!

POLYANDRE

Et ne dirait-on pas que le ?ang est du sang véritable!

(Francisquioe, claquant des dents et râlant, a saisi le tronçon d'épéo que lui tendait Tabarin ; elle rampe, les yeux hors de la 'tète, hideusement pâle, vers son mari toujours agenouillé qui déchire sa souquenille et offre sa poitrine nue. Mais, au moment où la main va frapper, la face se contracte dans une convulsion suprême, et Francisquine retombe à la renverse, la tète sur les genoux de l'homme. Elle le mord à la cuisse, puis tout son corps se tend.)

FRANCISOL'INE

Canaille!

(Elle a rendu l'âme; des bravos, des cris, dos trépignements retentissent de toutes parts. Les gens de Cour eux-mêmes sont debout; toute la gloire tumultueuse qu'un comédien peut envier environne le misérable histrion.)

ARTABAN

Ah! par les dieux immortels! on ne saurait rien voir de plus parfaitement joué. Daignez agréer, chère Téla-

mire, que j'offre voire bouquet de roses, moins fraîches, je le confesse, que celles de votre teipt, à cet admirable comédienne.

(Artaban s'approche, le bouquet à la main ; mais, de près, il voit le sang qui coule en effet; il comprend tout, recule plein d'une brusque horreur, et son effroi en un instant se communique à toute la foule.)

TABARIN, debout, avec une voix de tonnerre.

Les exempts! les exempts! J'ai tué ma femme! Qu'on mê pende!

(Les violons à ce cri se réveillent et se mettent à racler un air do chanson à boire.)

KIX.

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