‹ Théâtre en proseChapitre 142 sur 143 · SCÈNE III · texte numérisé non relu

SCÈNE III

Les Précieux et les Précieuses, La Foule, sur la place;

TABARIN, FRANGISQUINE, dans la baraque.

TÉLAMIRE, se retournant et repoussant du talon sa jupe.

Mais, voyez donc, quelle équipée! Et n'est-ce point un grand fou que ce Polyandre qui nous conduit parmi les petites gens pour entendre les questions d'il signor T abarini ?

LA PRINCESSE POILOXÈNE

Il est tout à fait certain que si je n'avais sur le visage ce touret qui me dérobe aux curiosités du populaire, je ne manquerais pas de rougir étrangement.

THÉODOMAS

De sorte que le jardin de voire visage se fleurirait, Philoxène, de quelques roses de plus!

POLYANDRE

Vous moquez-vous, Mesdames? Les plus honnêtes gens ne dédaignent point de s'encanailler quelquefois, et les déesses peuvent ^voir le caprice de descendre sur la terre.

(Dans la baraque, Francisquine a mis sur table. Le mari et la femme sont assis. Il veut l'embrasser. Il mange la soupe tout près de la bouche de Francisquine.

334 TIIEATUE EN PROSE

TABARIN

Ohl la bonne soupe! la bonne soupe! c'est comme du sucre brûlé.

AMALTUÉE

Eh! ne voyez -vous pas ce petit homme qui porte un singe sur son dos? Ne vous paraît-il pas que le singe ressemble à Monseigneur le cardinal?

TUÉODOMAS

De tout point. Mais, si nous ne nous hâtons de prendre place, les badauds auront bientôt envahi les batics et chaises que voilà.

TÉLAMIRE, assise.

Est-il vrai que parfois le seigneur Tabarin offense Thonnêtelé dans ses propos burlesques, et que nous puissions avoir lieu de nous plaindre de la témérité de ses folâtreries?

LA PRINCESSE POILOXÈNE '

Il ne serait que prudent peut-être de le faire prévenir qu il aura affaire à des personnes de qualité, afin qu'il ne dépasse point, devant nous, les bornes de la bienséance,. Pour moi, il est des syllabes dont je ne saurais endurer l'incongruité.

(Tabarin, dans l'intérieur, a achevé son repas. Sa femme l'aide à s'habiller; il l'embrasse; il se dispose à paraître devant le public.)

AHTABAN

Par mon épéeî il ferait beau voir que ce vilain s'émancipât outre mesure, et se hasardât, moi présent, à user de discours grossiers et propres à étonner. Mesdames, la pudicité de vos oreilles. Mais voici que le rideau s'agite, et il signor Tabarini lui même va se montrer à vos yeux, coiffé de son illustre chapeau.

(Les précieux et les pn'-cieuses sont assis. Un grand concours de populaire, bourijreois, filles, tire-laine, parmi lesquels des gardes et des mousquelairos, ocrupe tous les coius de la place. Des cris se font entendre : « Tabarin! Tabarin : »

TABARIN, derrière le rideau.

Ohî oh! voilà, ce me semble, des personnes que je n'ai point coutume de voir, et de qui les poches ne sont point vides, à en juger par la richesse de leurs habits; je vendrai aujourd'hui plus de drogues que je n'en vends d'ordinaire en deux ans. (ii paraît sur le tréteau extérieur.) Nobles dames, nobles seigneurs, coquettes et cornardsî Et vous, assemblée inclyte d'imbéciles., de niais et de filous, ducs de la Samaritaine, courtisans du roi de Bronze! ce n'est point par les métamorphoses de mon incomparable chapeau, par des questions saugrenues et telles autres facéties, que je chatouillerai les hippocondrilles de vos illustres entendements! Paulo majora canamus, comme dit mon maître Mondor. C'est une tragi-comédie que je jouerai devant vous. Holà, seigneurs musiciens, éveillez vos violons, je vous prie. ^

(Les deux Suisses, en sursaut, se mettent à jouer, pendant que Francisquine, après avoir écoulé près du rideau, ouvre la petite porte.)

rRANCISQUINE

PssttIPsstt!

TABARIN

La protase de la fable est que je suis féru d'amour, et ' ce, pour ma femme Francisquine. vive l'amour! Vive le phénix des amants! Le petit Cupidon est entré si avant dans ma poitrine que je ne puis vivre sans donner quelques allégements à mes flammes; et le feu me transporte de telle façon que je ne sais plus que cracher poésie.

[«'rancisquine! La fleur de toutes les plus belles, Qui porte dans ses yeux mille brillants flambeaux Qui surpasse en blancheur les blanches colombelles, Et surmonte en douceur la douceyr des agneaux! Mon cœur, mon petit tout, ma petite nymphète, Mon petit passereau, mon petit agnelet, Mon appuy, mon support, ma divine et parfaite, Ma petite linotte et mon petit poulet!

Mais Francisquine est une petite friquetle, et il se pourrait bien qu'elle m'en eût donné pendant que j'étais aux champs. Ahl cavalières, mousquetadèrès ! bombardas! canonès! morions et corselètès! Si quelque veillaco s'était avisé de lui déranger la jupe, me donne au diable si je ne lui relance le limosin comme il faut! (Le

Garde est entré par la petite porte dans l'intérieur de la baraque, Francisquine lui a sauté au cou. Il s'est assis. Elle lui donne à boire; il la prend sur ses genoux; il joue avec la chemise que la femme de Tabarin a oublié de

raccommoder.) Viens çà, Fraucisquine, viens çàl Serait-ce que tu es morle, ma petite poularde, que tu ne réponds pas à ton petit mari? M'est avis qu'elle est peut-être dans la chambre d'à côté, et avec votre permission, nobles seigneurs, je soulèverai ce rideau, afin qu'elle m'entende

plus aisément. (Tabarin, continuant la parade, soulève en effet le rideau et tout à coup pousse un grand cri, car le pauvre homme vient de voir sa femme assise, et riant, sur les genoux du Garde. Tabarin laisse retomber la tenture et demeure sur le tréteau, immobile et blême.) MiséricOrde ! Ce

n'est plus un jeu ! Francisquine ! Je l'ai vue ! Là, chez moi, sur la chaise... et cet homme qui l'embrassait... Ah ! mes bonnes dames! mes bons messieurs! Il n'y a plus de farce, il n'y a plus de Tabarin! Je suis un pauvre homme... Je Faimais tant... Ah! ma femme! Ah! la gueuse! Ah! mon Dieu, ma Francisquine!

(Tabarin se laisse tomber sur le tréteau, et pleure à chaudes larmes, pendant que Francisquine, par la petite porte, s'enfuit avec son amant ; car elle a entendu le cri de son mari.)

TÉLAMIRE

A vrai dire, les facéties de ce bouffon ne sont point aussi grossières qu'il était permis de le redouter; il a eu, surtout dans la dernière partie de son monologue, des sanglots qui ne laisseraient point que de faire honneur au plus industrieux comédien de l'hôtel de Bourgogne.

TABARI

Mais cette femme, pour moi c'était tout! Savez- vous pour qui je vendais des drogues? pour qui je recevais des

coups de pied au derrière? C'était pour elle, pour elle seule. Pour qu'elle fût une femme heureuse, j'avais presque cessé d'être un homme : et, tout à l'heure encore, je le lui disais. Ahl la gaupe ! Maintenant, pendant que je suis là, histrion imbécile, elle embrasse cet homme, et s'en fait embrasser. Oh! je les tuerai tous deux, je les tuerai. A vous, quand on vous prend voire femme, il vous reste tant de choses! A moi. sans elle, que me reste-t-il? Rien. Ah! le paysan, la brute si l'on veut, sort du baladin! Je veux les tuer, vous dis-je, et après je leur mangerai le corps.

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