SCENE IX MARTIAN, puis MAGUELON
MARTIAN
Non! non! C'est trop! La mort, si affreuse qu'elle soit, n'importe, j'en veux bien, elle m'est due. Mais Lazare! Je ne veux pas que Lazare me haïsse î Son amitié, son estime, je les paie de ma vie, et je les veux. Ah! mon Dieu! Lazare m'abandonne. Qui aurait dit que cela finirait ainsi, quand nous jouions ensemble, tout petits, par les chemins î Nous nous aimions tant, mon
frère!... (Il s'assied et pleure. — II reprend lentement :) C'cst vrai.
^<*^ ^ttftftd Où va mourir. En fermant les
" '^ («livre bourgade où nous sommes nés
iiMibe doit ressembler au berceau, car
^=»v :s^^^iitr. Il y avail sur la route une vieille
^>Ma\^U laissée là et qui tombait à demi dans
%^«» «doutions dessus, Lazare et moi, et, de
-- ^ chemin, la mère de Lazare filait à sa
;W«ttm une chanson que je n'ai jamais bien
^l^ft me rappelle;
%'%iVîtLi>N\ entrée lepuis un instant et accoudée, ** faiid^ sur la balustrade de la galerie.
VaS'Cï, vas-la, Xe chôme guère, Navette, val Tia la la la laire, Lon la!
MARTIAN
^*«^ Muguelon !
MAGUELON
Pour le soldat
Oui est en guerre, Il ÙQ là, Tra la la In laire Lon la!
WARTIAN
^^h ! cni.-oiT, Mogirelon 1
MAGliELOX, se rapprochant.
Tu tileras, Toile légère, Linceul ou drap, Tra ïa la li iaiie Lon lai
MARTIAN
Oui, c'est bien cela...
(Chantonnant :)
Linceul ou drap...
Pour le soldat Qui est en guerre...
Ici ou là...
MAGUELON, tout prds, en riant.
Tra la la la laire, Lon la!
Vous pensez donc quelquefois au village, monsieur Martian?
MARTIAN
Aujourd'hui. Tu l'as toujours aimé, toi?
Comme l'herbe aime la terre! Les gens des villes naissent dans leur pays, mais nous, nous poussons dans le nôtre. Tenez, c'est bien beau, Thionville : il y. a de grandes rues, longues comme la queue du diable, et toutes les maisons ressemblent à des églises; mais, il faut voir la venelle d'arbousiers où je menais paître mes oies.
MARTIAN
Tu as raison. Toule la terre ne vaut pas le coin de terre où l'on est né. Retourne au pays, Maguelon !
MAGUELON
Avant le « rapport » d'avril, si je ne trépasse point! Dieu, ma foi! un rapport, voilà qui est beau! Ce jour-là, ce n'est pas les alouettes, non, qui s'éveillent les premières ! Moi, je ne me couchais point: Anes, mulets, carrioles, dévalent la grand'côte, et huel et dia I et clic!
et clac! Un bruit! Dame, on vient de partout, de Fraymont, de Bellefontaine, de Saint-Nabord aussi' Et en avant les kyriaulés ! Les vieux en beaux habits ripaillent devant les portes, trois brocs par homme, c'est le moins, et les jeunes, chacun avec la sienne, comme on pense, s'échappent dans les sapinières. C'est dans mon pays que les oiseaux ramagent bien ! On chante aussi, Dieu m'aide! et l'on s'embrasse un peu, pour faire comme les oiseaux !' Vous vous souvenez, monsieur Mairtian?
MARTIAN
Je ûie sôuvienS; Maguelon.
MAGL'ELON
Eh! tiens! les filles ont des joues! Et l'étang d'Hérival, au bout du ruisseau, vous le connaissez?
MARÏIAN, se laissant aller au souvenir.
Tout près de la pierre Buzonnière.
MAGUELON
Là où on entend un grand bruit de moulins qui se battraient.
MARTIAN V
Ce sont les deux chutes de la cascade de Gehard qui se mêlent en se querellant.
MAGUELON
Comme mari et femme! Voilà un étang où il y a de belles truites ! Mais c'est très profond. On a beau avoir des jupes courtes, il faut les lever encore. Bah ! les garçons ne s'en plaignent point. Par exemple, on a très peur à cause de la citerne aux ours, vous savez!
MARTIAN
Où le diable habitait jadis !
MAGUELON
Et OÙ loge maintenant un ermite.
MARTIAN
C'est le même qui s'est fait vieux.
MAGUELON
Puis, le soir, on s'en retourne baller dans la salle du bailliage,
Au son de la viole.
MAGUELON
La belle salle, hein, monsieur Martian?
MARTIAN
Certes.
MAGUELON
C'est bien plus beau qu'ici ! 11 y a des bancs de bois tout autour.
MARTIAN
Mais on ne s'assied guère.
MAGUELON
Dame! il vaut mieux danser! Quand vous viendrez au pays, il faudra m'inviter.
iMARTTAN
Je t'invite, Maguelon !
MAGUELON
Ce m'est bien de l'honneur, monsieur le Capitaine.
(Elle chante et danse, et Martian la regarde d'un air cliarm»-. — La porte de la galerie, au fond, s'ouvre lentement, toute frrande. Maguelon s'arrête, comme pétrifiée.)