SCÈNE IV
ANTOINETTE, puis LAZARE
ANTOINETTE
Ohl la maudite fille! Mais, en vérité, je me vois perdue, et le plus affreux de ceci, c'est que je pense comme elle : Martian ne doit point périr, puisque enfin il se résout à me complaire. — Lazare!
(Lazare s'avance vers elle, il est extrêmement pâle. Il a l'air froid et résolu.)
LAZARE
Martian sera fusillé dans une heure.
ANTOINETTE
Dans une heure !
LAZARE
Oui. On se hâte. Là, sur cette place, devant la garnison réunie, dans une heure.
ANTOINETTE, à part.
Si peu de temps! Je ne sais qu'inventer.
LAZARE
Ainsi, avant ce soir, de mon constant ami, de mon cher compagnon d'armes, de l'être que j'aimais autant que je t'aime, Sabine, — que je te préfère aujourd'hui, car il souffre, — il ne resterait qu'un corps percé de balles et qu'un nom déshonoré. Tu comprends que cela est impossible. Martian ne mourra pas.
Vous le sauverez?
LAZARE
Oui.
ANTOINETTE, à part,* avec joie.
Quoi! Martian sauvé, sans que je cède à Maguelonl...
(Haut, avec un empressement gracieux:) Parlez vile ! expliqueZ-moi !
Le moyen est-il sûr? Rapide aussi? Oh ! il est certain que vous ne pouviez laisser périr votre ami ! Mais ne perdons pas un instant. Dans une heure, avéz-vous dit? Il y a déjà très longtemps que vous êtes ici. Vous me comblez de joie, Lazare.
LAZARE
Tu l'aimes. C'est bien. Mais ne te réjouis pas. Ai-je lair content, moi?
, ANTOINETTE
Il est vrai que je ne vous ai jamais vu si pâle.
LAZARE
Conclus donc, de la douleur que je montre, le prix affreux que me coûte le salut de Martian. (Un silence.) Tu as deviné?
ANTOINETTE
Comment voulez-vous?...
LAZARE
Épargne-moi de parler. Devine, je t'en prie!
ANTOINETTE
Je ne saurais, Lazare.
(Elle s'assied sur le sopha, il s'assied près d'elle.)
Je parlerai donc, si je puis. — Martian serait sauvé, n'est-ce pas, si j'avais pu découvrir la femme à laquelle il se sacrifie, et la résoudre à s'accuser elle-même? Mais je ne la connais pas, tu ne la connais pas davantage.
ANTOINETTE, à part.
Une épreuve, peut-être?
LAZARE
Il faut donc Tinventer... Il faut que... par un dévouement sublime... une femme... une autre femme... (Antoinette, épouvantée; s'est levée lentement. Il tombe aux pieds d'Antoinette, brusquement,avec un grand cri.) Pardon! Pardon ! C'est affreUX !
Je n'ose pas te regarder, j'ai honte. Te deipander cela, à toi, si pure ! A toi, qu'un soupçon n'a jamais effleurée ; oh! c'est épouvantable! Pardon, Sabine! Comprends ce que je souffre! j'ai eu cette idée, moi qui t'adore! Oh! je voudrais être mort depuis longtemps !
ANTOINETTE
Vous auriez pu, monsieur, vous épargner mon pardon.
LAZARE, éperdu.
Mais ils vont me le tuer, Sabine! là, dans un instant, sous mes yeux! Figure-toi cela, qu'il sera couché par terre, et qu'il ne remuera plus. En ce moment, tiens, on tire au sort les noms de ceux qui le frapperont î on charge les fusils! Antoinette, je succombe, sauve Martian! >la femme, rends-moi mon ami!
ANTOINETTE
C'est parce que je suis votre femme que je refuse et dois refuser. Puisque de votre honneur et du mien, vous faites si peu de cas, il convient que j'en prenne souci. (A part:) En vérité, ils me rendront folle.
LAZARE
Oui! tu devais parler ainsi! Je t'aurais blâmée si tu avais consenti sans résistance. Je suis heureux que tu ne veuilles pas faire ce que je veux que tu fasses. (Suppliant.) Mais, enfin, il le faut! Je te jure qu'il le faut! Notre honneur, nous le sacrifions, c'est vrai, mais, sans cela, Martian perdrait l'honneur et la vie! Tu consens, n'est-ce
pas? Justement, je n'étais pas auprès de toi pendant cette nuit maudite; tu diras qu1l était ici. Mon Dieu! soimême, combiner sa honte! Mais cela doit être, ne me refuse plus. Pense à une chose, d'ailleurs! Un jour ou l'autre, la vérité sera connue. Bientôt peut-être. Devant ton dévouement Martian ne pourra plus se taire. Alors tu seras réhabilitée, et honorée à jamais pour ton déshonneur d'un instant! ^
ANTOINETTE
Je ne me sens pas charmée par cette réhabilitation glorieuse et liens à me contenter du peu d'estime qu'on me porte.
LAZARE
Sabine, lorsqu'un homme a eu le courage de prendre une résolution pareille à celle que j'ai prise, quand il a fait taire en lui toutes les volontés qui se révoltaient contre sa volonté, il a triomphé des plus terribles obstacles. Je vous prie de sauver mon ami.
ANTOINETTE
Non.
Je VOUS l'ordonne! Votre honneur est à moi, j'en dispose. Je perds autant que vous, sinon plus, et je puis
vous imposer un sacrifice que le mien surpasse. • /
ANTOLNETTE
Mais, Lazare!...
LAZARii:
Obéis!
ANTOINETTE, à part.
En vérité, il est extraordinaire.