SCENE III ANTOINETTE, MAGUELON
Maguelon reste à la porte comme pour s'assurer que Lazare est parti on effet, puis elle descend la scène. — Pendant la première partie de cette scène, Magnelon est très fine, très soubrette.
MAGUELON
Sommes-nous seules, madame?
ANTOINETTE Tu parais toute troublée? (Mamelon entrouvre la porte de
gauche.) Eh oui, nous sommes seules. Qu'est-ce donc que tu as à me dire?
MAGUELON
J'ai à vous dire qu'il veut bieni
ANTOINETTE
Qui? Martian? partir avec moi?
MAGUELON
Justement.
ANTOINETTE
Tu rêves! Il y a un instant, il m'a repoussée, outragée.
Avant le jugement! Il espérait qu'on l'acquitterait. Mais, à présent, tout espoir est perdu, il consent.
ANTOLNETTE
Fort bien! mais je ne veux plus. Il serait à vrai dire plaisant qu'il piït selon son caprice ne point vouloir d'abord et s'y résoudre ensuite, et que, moi, je dusse me conformer de tout point à 'sa fantaisie I Après m'ayolr dédaignée par orgueil, il m'accepterait par faiblesse? Je serais un pis-aller, une ressource dernière? Fi! j'aîTàme trop haute pour me réduire à un tel rôle. Laissons cela, Maguelon.
MAGUELON
Eh! madame, êtes-vous sûre de ne pas être aimée? Au fond du cœur, il doit être bien aise que la nécessité de sauver sa vie le dégage de ce qu'il doit à son ami.
ANTOINETTE
Voilà qui est bien finement raisonné pour une paysanne, mademoiselle Maguelon!
MAGUELON
Je m'appelle Florine et j'ai l'honneur d'être à Madame.
ANTOINETTE
Tu serais donc portée à penser qu'il ne me hait point tout à fait, malgré ses colères et ses remords?
MAGUELON
Vous plaît-il de vous regarder dans ce miroir?
Oh ! la rusée flatteuse ! Mais comment as-tu appris qu'il s'est résolu à fuir?
MAGUELON
Quand vous avez été partie, je lui ai parlé. Il était bien triste, et moi aussi, car il est dur de voir souffrir un si beau jeune homme.
ANTOINETTE
N'est-ce pas qu'il est bien?
LES FRÈRES D^iRMES 63
• MAGUELON
Charmant! Comme il a vu que je le plaignais, il a eu confiance en moi. Il m'a dit : « J'ai offensé bien gravement ta maîtresse, je m'en repens. »
ANTOINETTE
Il a dit cela?
MAGUELON
Ce sont ses propres paroles. Il a ajouté : « Crois-tu qu'elle me pardonnera? » I>ame! moi, je lui ai répondu que vous étiez bonne, très bonne, et que, certainement, vous ne lui gardiez pas rancune. Enfin, il s'est écrié : « J'ai résisté autant que j'ai pu! je cède! dis à Antoinette... » Il a dit Antoinette tout court.
ANTOINETTE
Bien, bien, continue.
V Di^s à Antoinette que je suis prêt à partir. »
ANTOINETTE
Eh bien! puisque les choses en sont à ce point, nous fuirons. C'est une extrémité fâcheuse I mais on ne saurait s'y dérober.
MAGUELON
' Il y a un obstacle, malheureusement.
ANTOINETTE
Un obstacle?
MAGUELON
Oui. Notre plan d'évasion n'est plus bon h rien. Après le jugement, monsieur Martian a été conduit dans la prison de la ville.
ANTOINETTE
Tout est perdu!
MAGUELON
Non pas ! j'ai une idée.
ANTOINETTE
Mais tu es une fille tout à fait précieuse, Fiorine! Nous t'emmènerons.
MAGUELON
Madame me comble.
Dis-moi ton idée.
MAGUELON
N'est-il pas vrai que si monsieur Martian était reconnu innocent, il serait libre, et que s'il était libre, il pourrait s'en aller avec vous?
ANTOINETTE
Cela est certain. Mais on s'imagine qu'il est coupable.
MAGUELON
Il dépend de vous qu'il en soit autrement.
ANTOINETTE
Je ne t'entends plus.
MAGUELON
Allez dire au commandant que ce n'est pas monsieur Martian qui a attaqué ce pauvre Jean Drapeau.
ANTOINETTE
Folle! on ne me croira point.
MAGUELON
Vous pouvez donner des preuves.
ANTOINETTE
Des preuves?
MAGUELON
Eh! oui, puisque vous savez où était monsieur Martian
pendant la nuit du crime. Dès qu'il sera sorti de prison, il ira vous attendre ^à l'auberge, près du bastion, et, le ,soir, grâce à un déguisement et au mot de passe...
ANTOINETTE
Mais vous perdez le sens, ma mie! Pensez vous que je sois une villageoise qui n'a nul souci de son honneur? J'irais, moi, rougir — car je rougirais certainement — devant ces républicains qui affectent à tout propos des façons de Spartiates, et prêter à rire aux dépens de ma vertu !
MAGUELON
En fuyant avec monsieur Martian, n'auriez-vous pas eu de quoi rougir aussi?
ANTOINETTE
J'aurais rougi — de loin. Mais vous ne sauriez saisir ces sortes de différences. Pour votre moyen, il est horriblementbrutal et Ton ne saurait seulement y arrêter son esprit.
MAGUELON
11 faut pourtant que vous fassiez ce que je vous conseille.
ANTOINETTE
Hein?
MAGUELON
Je ne veux pas que le capitaine Martian soit fusillé.
ANTOINETTE
Tu ne veux pas? il faut? De quoi te mêles-tu? Tu extravagues! Vous verrez que je devrai obéir à ma servante et que mademoiselle Florine me dictera des lois.
Je m'appelle Maguelon et je ne suis plus votre servante. Vous avez entrepris une mauvaise action, et, par ignorance, je vous ai aidée. Que Difu me le pardonnel
Mais je ne souffrirai pas qu'elle s'achève. Sauvez le -capitaine Martian.
ANTOINETTE
khi ça, il est ton amant? J'étais, à ce que je vois, la rivale de ma femme de chambre. Ah! pouah!
MAGUELON
11 y a peut-être des femmes qui ne peuvent s'intéresser à un homme que s'il est leur amant. Je ne suis pas comme elles. Je ne veux pas que monsieur Martian soit tué, parce qu'il est innocent. C'est mon pays d'ailleurs. Vous irez tout de suite, il n'y a pas de temps à perdre*, chez le commandant. C'est à deux pas. Vous lui direz la vérité et le mal que vous avez fait sera réparé.
ANTOINETTE
Sortez ! que je ne vous voie plus ! Va-t'en !
MAGUELON
Si vous ne faites pas ce que je désire, je le ferai à votre place.
ANTOINETTE
Toil
MAGUELON
Oui. Je sais où monsieur Martian était hier soir. Je le dirai.
ANTOINETTE
Tu abuserais pour me perdre de la confiance que je t'ai témoignée?
MAGUELON
Pour vous perdre, non. Pour le sauver.
ANTOINETTE
Eh ! l'un ne va pas sans l'autre l
MAGUELON
Qu'y puis-je?
ANTOINETTE
Oh ! la vipère 1 Mais on ne te croira point!
MAGUELON
Je puis, moi aussi, donner des preuves.
ANTOINETTE
Tu n'en as point!
MAGUELON
J'ai des témoins.
ANTOINETTE
Et lesquels, s'il vous plaît?
Moi.
ANTOINETTE
Je dirai que je t'ai chassée et que tu t'es mis en tète de te venger.
MAGUELON
Le maître de Thôtellerie où vous avez conduit le capitaine.
ANTOINETTE
Mais tu es un monstre ! Je serai déshonorée et mon mari me tuera.
MAGUELON
Je ne veux pas que monsieur Martian soit fusillé.
ANTOINETTE
Eh bieni trouvons un autre moyen.
MAGUELON
Il n'y en a pas. Sauvez-le ou je le sauverai.
ANTOINETTE
Mais, ma chère Maguelon...
MAGUELON
On monte Tescalier. (Eiie sincUne.) Je reviendrai dans un instant prendre les ordres de Madame.
(Elle sort par la petite porte à gauche.)