SCÈNE VI LAZARE
Il reste un moment silencieux, au milieu du théâtre. LAZARE
C'en est fait. Dans une heure, je serai Tun de ces liommes <Jue Ton se montre du doigt, et dont on dit, en souriant : a Sa femme le trompe !» Il y aura aussi des gens qui me plaindront, (ii se i^ve, et donne
un coup de poing sur la table.) Oh! (Il se maîtrise.) AllonS, paS
de rébellion, sache vouloir ce que tu as voulu. Qu'estce d'ailleurs que cette espèce de déshonneur? Un préjugé. Je dois bien à Martian le sacrifice d'un préjugé. Est-ce que ma femme sera moins innocente, parce qu'on la croira coupable? Oh ! pour moi, elle sera comme un être sacré qu'on, adore, et je la consolerai du mépris à force d'amour et de vénération. Oui, mais les autres! Ah! je leur conseille de ne pas parler trop haut et de ne
pas sourire de trop près ! (Il marche, il se trouve près de la fenêtre.)
Deux bataillons sont déjà rangés sur la place. Pourtant, l'heure n'est pas écoulée. Sabine est arrivée à temps. (Il redescend.) Martian va nier. On ne l'écoutera pas. Il passera pour un galant homme qui ne veut pas accepter la générosité de sa maîtresse. Sa maîtresse! La chose est vraiment fort bien arrangée. Un ami qui a pris la femme de son ami, rien de plus naturel. Et mon absence, cette nuit-là. La rencontre est heureuse. Oh ! on croira. On croira ! Eh bien, c'est cela qu'il faut justement. (Il se trouve de nouveau près de la fenêtre. — Avec effroi:) Mais
tout est prêt déjà ! Que fait donc Sabine? Au dernier moment, elle n'a peut-être pas osé? Oh! elle a promis, elle a tenu sa parole, il arrivera un contre-ordre. Que signifie celte manœuvre? Les deux bataillons se rangent, chacun
d'un côté de la place. (Il se penche en avant.) JuStC cicl î
Martian, et le peloton ! Le contre-ordre arrivera trop tard. Ah! je n'avais pas prévu ceci : moi déshonoré, et Martian
mort. On le conduit au milieu delà place... Attendez! Je ne peux pourtant pas leur crier : « Martian est l amant de ma femme! » Ah! Sabine, sois maudite! On veut lui bander les yeux, il refuse. Il parle. Je comprends, il demande à commander le feu. Mais, dans une minute, tout sera fini! Ah! il me reconnaît. 11 me tend les bras. Martian! Martian! mon frère! Je ne veux pas voir, je ne
veux pas voir, (ll recule avec épouvanle, et se trouve au milieu du
théâtre. — Un silence.) Soit. Nous mourrous le même jour,
ainsi que nous sommes nés. (Il prend un pistolet à sa ceinture, et
l'arme froidement.) Tu peux Commander le feu, Martian. (Un loug
silence. — Lazare prête l'oreille.) Rien?
(Un grand iirruit sur la place. — Une expression d© joie sur li visage de Lazare.)