‹ Théâtre en proseChapitre 3 sur 143 · SCENE PREMIERE · texte numérisé non relu

SCENE PREMIERE

LAZARE, JEAN DRAPEAU, Un Fourrier

Lazare est assis à droite, la tête tournée vers le fond de la scène. C'est un homme de trente ans. Uniforme de capitaine dos aruîées de la République. — Jean Drapeau, volontaire. Blessé, pâle, l'air réjoui néanmoins. Il se tient debout prés la porte du fond. Il soutire visiblement: quelquefois, il est obligé de s'appuyer à la muraille. Dix-sept ans. Pour le costume de Jean Drapeau, voir la gravure qui représente « Le joli sans-culotte » du 10 août. — Le fourrier est assis au fond devant une table-bureau, chargée de paperasses. — De temps en temps on entend des coups de canon, quelques-uns très i rapprochés. Les rem[)arls de la ville répondent aux batteries ennemies.

Votre nom?

Jean.

Tout court?

LAZARE

JEAN

LAZARE

JEAN

Une négligence de mes père et mère, capitaine! Mais comme c'est moi qui porte lé drapeau du régiment, les camarades m'appellent Jean Drapeau.

W)tre âge?

Dix-sept ans. Volontaire?

Parbleu !

Et Parisien?

LAZARE

JEAX LAZARE

JEAN

LAZARE

JEAN

Du faubourg Saint-Marceau !

LAZARE

Vous êtes blessé, paraît-il, asseyez-vous.'

JEAN

Vous êles bien bon, capitaine; on peut encore se tenir debout.

LAZARE

Soit. (Au fourrier :) Vous écrivez? (A Jean :) Hier, 9 octobre, le commandant Wimpfen cherchait un homme de bonne volonté qui portât un message à la Convention; vous vous êtes offert, et vous êtes parti, le soir même?

JEAN

Entre chien et loup; il fallait passer sous le nez des sentinelles ennemies. J'aurais préféré marcher en plein jour, mais il y avait la dépêche.

LAZARE

Saviez- vous ce que contenait cette dépêche?

JEAN

Je ne le savais pas, je le Savais; on ne me Tavail pas dit, je l'avais deviné. Nous sommes cinq mille dans Thionville, sans compter les bourgeois qui se battent, pardieu! comme de bons républicains; c'est trop pour la défendre contre les quarante mille monarchiens qull'attaquent, mais c'est trop aussi pour manger les quelques sacs de farine qui nous restent. Le commandant priait sans doute la Convention de lui envoyer du pain — ou de lui retirer des hommes.

l^AZARE

Vous avez facilement traversé, grâce à l'obscurité, les lignes ennemies?

JEAN

Facilement? Si vous voulez, capitaine. D'abord, entre Uckange et Richemond*, je rencontre une satanée vedette qui me flaire soldat français sous mon déguisement de paysan lorrain.. Il faut causer, je perds du temps. « Nous allons voir », me dis-je. Je profite d'un moment où l'Autrichien tourne la tête, je tire mon sabre de dessous ma blouse, je prends mon élan et je passe!

LAZARE

Derrière la sentinelle?

JEAN

Non, capitaine, dessus. Plus loin, à Mézières, nouveau guignon : je donne tête baissée dans une patrouille. On m'euveloppe, on croit me tenir. Ahl bien, oui. Hop! j'enlève mon cheval, et me voilà parti dans la société de quelques balles qui n'étaient guère polies pour des balles d'aristocrates, car elles passaient toutes devant moi.

LAZARE

Vous aviez un cheval?

JBAN

Emprunté à un cuirassier saxon, dont j'avais fait ia connaissance en roule.

LAZARE

Un Saxon vous a cédé son cheval?

JEAN

Et son mousquet. Le brave homme ne pouvait plus rien me refuser.

LAZARE

Venons au fait. C'est donc après avoir échappé au danger d'être surpris et tué, et lorsque vous commenciez à marcher librement dans la plaine, que vous avez été attaqué et dépouillé de la dépêche par un homme qui portait Tuniforme des officiers de la République? Tel a été votre récit; le maintenez-vous?

JEAN

Oui, capitaine.

Comment se fait-il qu'étant à cheval vous n'ayez pu échapper à un seul adversaire?

JEAN

Eh! capitaine, je ne l'ai pas vu venir. Une broussaille remue, un coup de feu part, et mon cheval s'abat.

LAZARE

L'homme n'a rien dit?

JEAN

Rien. Du moins, je n'ai rien entendu; il m'a d'abord enfoncé son sabre, là, dans le bras gauche, tout du long. Cela m'a peut-être rendu sourd.

LAZARE

Et VOUS affirmez que le malfaiteur portait un uniforme français?

^JEAN

11 faisait clair de lune, capitaine, et la preuve que c'était un Français, c'est qu'il était seul..

LAZARE

Vous le reconnaîtriez?

JEAN

Non. Quelque chose lui cachait le visage.

Un masque?

JEAN

Je ne crois pas; un morceau d'étoffe, un foulard, peutêtre. . .

LAZARE

Ainsi, un officier français, vendu à l'ennemi, vous aurait suivi, guetté, assassiné pour que le message du commandant ne parvînt pas à la Convention? Cette accusation est imprudente, citoyen. 11 n'y a pas de traîtres parmi ceux que la République admet à l'honneur de la défendre.

JEAN

11 n'y en a qu'un, et je suis tombé sur celui-là, ou plutôt c'est lui qui est tombé sur moi.

LAZARE

Vous êtes resté longtemps évanoui, avez-vous dit?

JEAN

Il allait faire jour quand je me suis éveillé. Cojnme je sentais de l'humidité autour de moi, j'ai cru qu'il avait plu : c'était mon sang qui avait coulé. Alors je me suis dit : <t On m'a volé ma dépêche; il faut prévenir le com-

mandant. » Lentement, à quatre pattes, j'ai traversé de nouveau l'armée ennemie, j'ai pu rentrer dans la ville parce qu'on n'avait pas encore changé le mot d'ordre, j'ai raconté les choses au premier venu et Ion ma porté à l'hôpital, où j'ai eii le délire pendant deux ou trois heures. Voilà. ^ . '

LAZARE, au fourrier.

Pourquoi a-l-on fait venir cet homme? J'aurais pu l'interroger à l'hôpital.

JEAN

C'est moi qui ai demandé à sortir, capitaine. Comme je ne pouvais pas me tenir sur mes jambes, j'ai pensé que cela me ferait du bien de marcher un peu."

LAZARE

Une dernièt*e question : à quelle heure avez-vous été attaqué?

JEAN

Je me rappelle que minuit sonnait, au moment où je traversais Mézières.

LAZARE, dictant au fourrier.

« Un peu après minuit, dans la nuit du 9 au 10 oc- . tobre ». Vous avez écrit?

LE FOURRIER

Oui, capitaine.

LAZARE

Jean Drapeau, vous vous êtes courageusement conduit. Je parlerai de vous au commandant. Vous pouvez vous retirer.

(Il se lève.) JEAN

Pardon, capitaine, je ne puis pas.

(Il s'affaisse sur une chaise, près de la porte. Lazare et le fourrier courent à lui.) .

Il s'évanouit.

LE FOURRIER

Il pâlissait depuis un instant.

LAZARE, aWant vers la porte à gauche.

Maguelon! Maguelon!

LE FOURRIER, resté auprès de Jean.

Le sang de la blessure traverse rétoffe,

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