SCÈNE PREMIÈRE
CATON, canonnier bourgeois, de garde sur le rempart, puis FRONTIN, aubergiste.
Galon porte le costume des Sans-culottes : la carmagnole et le bonnet rouge . Froutin a la livrée des valets de « l'ancien régime » : culottes courtes. — Quelques coups de canon au commencement de cette scène.
CATON, ver* l'auberge.
Citoyen! holà! Citoyen! (a lui-même:) Faut croire que ce gredin d'aubergiste est allé se fourrer dans sa cave, par crainte des boulets. (Vcrs lauberge o Répondras-tu, aristocrate! accapareur! (ii se baisse.^ Nous allons voir si tes vitres sont aussi dures que tes oreilles.
(Il lance un caillou contre la fenêtre de l'auberge. — Bruit de carreaux brisés.)
FROMIN, dans la maison.
Miséricorde ! Un boulet î (II sort avec les signes de la plus grande
épouvante.) Ah! Monsieup le canonnierî Au secours! Un boulet rouge ! Tout est perdu.
CATON
D'abord, ci-devant esclave et toujours digne de l'être, appelle-moi citoyen ! Je suis le citoyen Caton, bourrelier de mon état, et, présentement, au service de la République une et indivisible, contre les tyrans et les traîtres.
FRONTIN
Eh! citoyen ou non, je vous dis que ma maison va brûler î
• CATON
Dis-moi : tu. Par respect. Quant à ce que tu as pris pour un boulet, apprends-, poltron, que c'était un caillou.
FRONTIN
Un caillou !
CATON
J'avais soif et je t'appelais. Apporte-moi une bouteille et un verre.
FRONTIN
Là? sur le rempart? sous la mitraille? Quelque sot!
CATON
Halte ! Est-ce que tu es payé par les Autrichiens pour faire mourir de' soif les braves patriotes?
FRONTIN, à part.
Diablesse gens!
CATON
Obéis! Ou tu vas être cloué à ta porte pour servir d'enseigne à ton auberge et d'exemple aux mauvais républicains,
FRONTIN, très effrayé.
Voilà! Voilà! (En sortant :) Où me suis-je fourré, bon Dieu!
CATON^ descendant du rempart.
Tout ce que je puis pour toi, c'est de faire la moitié du chemin. (Sur le théâtre :) Cet aubergiste m*est suspect. Son langage qui n*a rien de... révolutionnaire, ses yeux sournois, son nez... autrichien!... Si je ne me trompe, tout indique en lui un espion des royalistes. Veille au salut de la chose publique, Caton!
(Frontin rentre avec une bouteille et un verre qu'il déposé sur une des petites tables.)
FRONTIN . ^
Voilà du \in, citoyen. Et maintenant...
(Il fait min© de se retirer. Caton le retient par la basque de son habit et s'assied devant la table.)
CATON
Reste. Ta compagnie me plaît.
FRONTIN
Mais, citoyen, je ne suis pas un soldat, et je tiens à ma peau.
CATON
Tu tiens à ta peau? C'est louche. Tiens, citoyen, voilà le prix de ma bouteille. Remplis mon verre. Comment t'appelles-tu?
FRONTIN
Frontin, pour vous servir. •
CATON
Je ne veux pas qu'on me serve !
FRONTIN, à part.
Il me semble pourtant que...
CATON
Me prends-tu pour un aristocrate qui ne saurait' marcher sans qu'une troupe de yalets époussette le chemin devant lui? Les hommes sont égaux, citoyen. Ils ne
doivent pas s'Opprimer l'un Tautre. Ainsi, quand je te. dis : « Ramasse mon bonnet qui est tombé », ce n'est pas un ordre que je te donne, c'est un service que je te demande. Allons! mon bonnet.
FRONTIN
De sorte qu'en ce moment, je n'obéis pas?
CATON
Tu m'obliges. Mais, parbleu! je crois que tu "as des culottes?
^ FRONTIN
Des culottes? Sans doute.
CATON
Est-ce que j'en ai, moi? Est-ce qu'un bon Français doit ' porter des culottes? Tu m'es suspect de plus en plus. Que faisais-tu avant de tenir cette auberge?
FRONTLN
J'étais domestique à Paris.
CATON
Domestique? Voilà le cas que tu faisais de tes droits, de tes droits de citoyen, malheureux !
FRONTIN
Eh ! je n'entends pas votre jargon. Mes droits sont de boire et de manger. Je mangeais tout mon saoul et je buvais aussi.
CATON
Les miettes de la table, le fond de la bouteille!
FRONTIN
Cela vaut mieux que-de crever de faim et de soif.