‹ Théâtre en proseChapitre 40 sur 143 · SCÈNE VII LAZARE, ANTOINETTE · texte numérisé non relu

SCÈNE VII LAZARE, ANTOINETTE

ANTOINETTE, au balcon.

Il m'avait semblé entendre du bruit. Personne. Martian se fait attendre, en vérité. Il est là, à quelques pas, et il ne vient point! Si Alaguelon m'avait déçue? Oh! il faut que je sache....

(Elle se retire. Lazare lève la tête, il est affreusement pâle. Son visage exprime surtout une immense stupéfaction. On dirait qu'il cherche des pensées et des mots. Il éclate, enfin, en un santrlot terrible.)

LAZARE

Oh I les misérables !

, ANTOINETTE, sur le théâtre.

11 n'est plus rien, je pense, que je doive ménagor.

FSLISOnS vite. (Elle traverse la scène, vers le bastion, sans voir Lazare. Lui, la voit, se lève, la suit, et bondit sur elle, l'épée à la main.'

Lazare! Grâce! Au secours! Ne me tuez pas! Ah !

(Il l'a frappée. Elle tombe, à quelques pas de l'escalier du bastion.)

LAZARE, horriblement épouvanté.

Morte! (Il regarde son épée, la laisse tomber et recule lentement. Il rencontre l'escalier du bastion, trébuche et s'accoude, à demi couché, de far.oii

à ne pas voir Antoinette.) Sabine! J'ai tué Sabine!

(Un long 8il«nce. Puis un seul coup de canon, au loin. A ce bruit, peut-être, Antoinette lève la tête, comme quoiqu'un qui s'éveillo, se souvient, frissonne, et porte la main prés de' son épaule gauche.)

ANTOINETTE, avec une expression de plaisir.

A 1 épaule. (Vers Lazare, d'une voix lasse et féroce et la main sur son

pistolet :) Oh ! Je te frapperai plus sûrement, moi! (Eiie se

ravise.) NOD, tOUt U l'heure. (Elle se traîne, saisit d'un geste furtif i'épée de Lazare, tombAe à terre, la jette au loin, et sourit. Puis elle rampe du côté de Lazare, arrive tout près de son mari, le regarde avec cage. — Des coups de canon, d'abord peu nombreux, puis fréquents, pendant toute cotte scène.) Lâclie 1

LAZARE, après un recul, prêt à se ruer sur elle.

Vivante I

ANTOINETTE, découvrant à demi sa blessure.

Regarde, assassin! Je saigne... et je meurs. (Lazare se

détourne avec horreur. Antoinette en se traînant, se rapproche encore.) Oui ,

je meurs, bourreau! Oui, tu m'as tuée! Un homme! un soldat! Quelle honte! Mais va! je saurai employer le souffle qui me reste, et je connais des tortures qui me

vengeront ! (EUe se soulève un peu, en s'appuyant au mùr du bastion.)

Tu sais que j'ai un amant? Tant mieux : tu dois tant souff*rir ! Mais tu ne sais pas tout, écoute...

. * • LAZARE, détourné et i)lein d'efirol.

Eh! que puis-je apprendre de plus!

ANTOINETTE

Écoute, toi qui m'adorais, toi qui m'adores! Tu crois peut-être que je t'ai aimé, autrefois du moins^ ne fû.t-ce qu'un jour? Illusion. Je t'ai toujours haï, toujours. Pqujt mille causes^ pour ton austérité qui m'était une offense. Pour ta République, qui assassine, comme toi. Pour ton sang de manant qui répugnait à mon sang noble !

LAZARE

Ah ! prends garde !

ANTOINETTE, en face delui, et découvrant pleinement sa blessure. Je te défie de m'achever. (EUe se soulève encore un peu.) Et tu

crois peut-être que je t'ai trompé dans un moment de délire, que Martian m'a entraînée, séduite? Illusion toujours. Moi seule suis cause de la trahison de ton ami. Il ne m'aimait pas, lui !

LAZARE

Il ne f aimait pas!

ANTOINETTE

Non! Ce qui a été fait, je l'ai voulu. C'est moi qui ai conduit Martian dans cette auberge, moi, moi!

LAZARE

Tu avoues cela, maudite!

ANTOINETTE

Puisque tu en souffres! Écoule bien. Je lui ai demandé son bras pour une promenade. Tu ne devais rentrer que le matin. Que veux-tu? un caprice. Et puis, votre amitié m'était intolérable.

LAZARE

J'ai aimé cette femme !

ANTOINETTE

Je me venge bien, n'est-ce pas? Écoute encore. C'est moi qui ai accusé Martian d'avoir assassiné Jean Drapeau!

LAZARE

Oh! cela, ce n'est pas vrai, ce n'est pas possible !

ANTOINETTE

Je l'ai accusé, te dis-jel

LAZARE

Non! tu es folle, ou tu veux me rendre fou! Pourquoi aurais-tu fait cela? tu ne devais pas le haïr : il n'était pas ton mari.

ANTOINETTE

Il était mon amant, et il voulait me quitter! Il avait des remords, — des remords, c'est extraordinaire.

LAZARE

Monstrueuse créature!

ANTOINETE, se soiilevaot encore, avec rage.

Oh ! lui aussi, je le punirai, si je vis! (Eiie se soulève

déplus en plus. Lazare la regarde avec épouvante. Elle est debout enfin, en une joie féroce.) Et je vivrai ! (Elle marche, une inain sur sa blessure.)

Tu es un homme qui ne sait même pas tuer une femme î

LAZARE

Tu mourras! Oh! si tu n'avais été qu'adultère, je pourrais me contenter du sang qui a coulé déjà, mais tu as fait des choses qu'un démon ne rêverait pas, et tu me les as dites! Tu es imprudente.

ANTOINETTE, se dérobant par un brusque mouvement.

Non ! Car maintenant que tu n'as plus rien à apprendre, c'est toi qui vas mourir, Lazare, en songeant au désespoir de Martian !

(Elle a armé son pistolet et vise Lazare.) LAZARE, se précipitant vers elle.

Misérable...

(Antoinette vise. Martian a assisté à la fin de la scène. Il est descendu lentement. Il a pris, à l'un des faisceaux, le fusil qu'y a laissé Caton, et, au moment où Antoinette va tuer Lazare, il épaule, vise et tire. Le coup jiart. Antoinette tombe sans pousser un cri. Les coups do canon depuis un instant sont plus nombreux et plus rapprochés.)

SCKNE VIII Les Mêmes, MARTIAN, puis Des Soldats

Pendant que Martian descend lentement vers Lazare les escaliers du bastion, on entend derrière les murs des cris, des chants de guerre, des roulements de tambour, et de vives fusillades.

MARTIAN

Tu sais tout. Qu'ordonnes-tu de moi?

(Un silence. Lazare songe. Catou et des soldats en tumulte apparaissent sur le haut du bastion.)

Page 1