VALENTIN, GENEVIÈVE, SUCHOT
GENEVIÈVE, qui parle d'une voix presque éteinte.
Ne vous inquiétez pas, mon père, ni vous, Valentin. Ce n'était qu'une faiblesse comme j'en ai eu déjà. Je ne souffrais pas, au contraire, j'étais heureuse, et je me sens très bien.
(Elle s'assied sur le fauteuil, à gauche.)
JUSTICE ua-
SUCHOT, bougon.
N'importe! Toul cela n'est pas naturel. Quand on a vingt ans, quand on est solidement bâtie, et tu Tes, je m'en vante, on ne s'évanouit pas à tout propos, et l'on neparle pas, les yeux fermés, de la lune et des étoiles, comme tu faisais tout à l'heure. A ton âge, je ne m'évanouissais pas, moi, et je ne m'occupais pas du ciel, en dormant, ni même éveillé. L'esprit est malade, docteur, et vous êtes un peu la cause de cette maladie-là.
VALENTIN
Moi, Monsieur?
SUCHOT
Vous-même. Il y a cinq ans, Geneviève était une brave et robuste enfant, sachant lire et coudre, rien de plus, c'est vrai, mais gaie comme une alouette, les yeux pétillants de vie, et quand elle vous tendait l'une après l'autre ses joues, on croyait mordre à même à deux pommes d'api. Tout a bien vite changé, dès que « Monsieur le docteur » est entré dans la maison.
VALENTIN
Vous regrettez de m'avoir accueilli?
SUCHOT
Vous êtes mon fils, Valentin! — Mais je n'en démords pas : vos grands discours et vos livres ont tourné cette petite tète. D'abord vous lui avez enseigné la botanique. , J'ai laissé faire : la botanique, c'est quelque chose comme le langage des fleurs, et dans ma jeunesse, moi aussi, j'avais interrogé les marguerites. Mais vous ne vous en êtes pas tenu là. Après la botanique, la physique, Fastronomie, que sais-je? et la poésie ! On a récité des vers dans mon étude ! Pendant que moi, notaire assidu, je rédigeais quelque acte de vente ou quelque bail emphythéotique, Monsieur Trissotin et Mademoiselle Araminte parlaient de Platon et de
l'âme immortelle. Un joli résultat: j'ai une fille maigre comme un roseau, avec des yeux qui ont toujours l'air de regarder des choses que personne ne voit,. des joues plus pâles que la neige et des jambes qui flageolent comme des tiges de pervenches! Tubleu, moi aussi, la maladie me gagne, et je parie de la ueige et des fleurs comme si je n'étais pas notaire.
VALEXTIN
Cette foîs^ Monsieur Suchot, la poésie n'est pour rien dans le malaise de Mademoiselle Geneviève. Elle a voulu |iller au-devant de son frère, à pied, et la fatigue...
SUCHOT, à Geneviève.
Est-ce vrai ?
(GenevièTc est restée immobile et comme attentire à une Tision, peudant toute la scène. Elle parlera très lentement.)
GENEVIÈVE
Non. Il y a en moi, depuis longtemps, quelque chose de mystérieux et d'exquis. Si je vous disais ce que j'ai ressenti tout à l'heure, vous vous moqueriez, mon père, (a
Valontin:) Yenez là, vous qui ne rirez pas. (Valentin s« rapproche (l'cllc. Suchot est assis devant la table, et feuillette des papiers timbrés, avec des exclamations d'humour, chaque fois que les paroles de sa fille lui déplaisent plus particulièrement. Geneviève parle comme en rêve.) NOUS marchions, vous me donniez le bras. Le ciel était si pur que les étoiles semblaient toutes proches. L'une surtout. On eût dit qu'elle se penchait pour nous voir et sourire à notre chemin. Vous parliez d'elle, et du beau crépuscule. Vos paroles, perçues comme en Songe, se répandaient dans l'air et, mêlées à lui, me baignaient d'ombre claire, de calme et de fraîcheur.
SUCHOT
Voilà comment on prend le serein .
GENEVIÈVE
Quand nous passâmes devant votre maison, Je ne
regardais plus le ciel, mais je le voyais par vous qui en parliez toujours; de sorte que la paisible demeure, dans la pénombre terrestre, et l'étoile si belle dans les clartés du ciel, étaient pour moi comme deux visions sœurs. Alors mes yeux s'illuminèrent, non ceux-ci, mais les autres, les yeux invisibles, qui contemplent au loin. La maisapm'apparut blanche conànoeune belle teonbe^ et Tétoile devint comme un paradis. Je montais de Tune à l'autre, bercée, soulevée par votre voix qui n'était plus <ïu'une muswque. La maison peu à peu s'éloigna, s'atténua, ne fut qu'une blancheur près de disparaître, pendant que l'étoile, plus voisine, redoublait de splendeur. Je montais encore, appuyée à votre bras qui m'empoHait comme une aile, me croyant morte, heureuse de Tétre, et je ne vis plus la maison, parce que j'étais dans l'étoile.
sucnoT A lier! folle à lier, vous dis-je! Et j'aurais été bien étonné que les étoiles ne fussent point de la partie!
Puis, je me sentis redescendre malgré moi, par une volonté forte et douce, et je me retrouvai, toujours heureuse, auprès de vous, de mon père et de Georges. — Comment! mon frère n'est pas ici!
VALENTIN
Pas encore.
GENEVIÈVE
J'avais cru le voir en m'éveillant. Mon père a-t-îl raison, Valentin, et suis-je folle en etfet?
VALENTIN
Un peu alanguie seulement par la chaleur d'un jour d'orage. Venez près de cette femêstre.
GENEVIÈVE, comme frappée d'un souvenir.
Cette fenêtre!... Non, ce n'était pas celle-là.
VALENTIN
Le bon air de la nuit vous remettra tout à fait.
SUCHOT
Les étoiles. Il faut toujours que les rêveurs en viennent là. Comme personne ne peut aller voir ce qu'il y a dedans, ils y mettent, parbleu! tout ce qu'ils veulent. Ah! je ne les connais pas; je n'ai jamais eu avec elles que des relations assez lointaines, comme il convient entre un homme de loi et des astres, mais elles m'agacent particulièrement. Eh! tubleu! occupez-vous de la terre, où il faut bien qu'on se tienne. Qui s'envole retombe, le cerveau fêlé, — étoile, si vous l'aimez mieux ; c'est toujours une fêlure.
GENEVIÈVE, près de la fenêtre, à Valentin.
Comme elles sont belles!
SUCHOT
Mon étude est devenue un observatoire!