‹ Théâtre en proseChapitre 65 sur 143 · SCÈNE II VALENTIN, GENEVIÈVE · texte numérisé non relu

SCÈNE II VALENTIN, GENEVIÈVE

GENEVIÈVE, debout sur lé seuil, simple et souriante.

C'est moi, Valentin.

(Elle met son chapeau et son manteau sur une chaise près de la porte.)

VALENTIN

Vous! Que venez-vous faire? Allez-vous-en.

(Il court à la fenêtre, qu'il ouvre rapidement.) GENEVIÈVE, installée, comme chez elle.

Vous ouvrez cette fenêtre? Pourquoi?

VALENTIN

On peut vous avoir vu entrer. Des gens qui passent. 11 ne faut pas du moins qu'on nous croie enfermés. Mais partez, de grâce, partez.

Je ne suis pas venue ici pour m'en éloigner seule. J'y resterai si vous voulez, j'en sortirai avec vous, si vous l'aimez mieux.

VALENTIN, écartant avec sa main le ^rouble de ses idées.

Je ne comprends pas.

GENEVIÈVE

Je vais vous dire, mon ami, c'est que je suis votre femme.

VALENTIN

Ma femme?

GENEVIÈVE

Puisque je vous aime.

VALENTIN

pure, ô magnanime fille!

GENEVIÈVE, très familière, câliDe même.

Mais il faudra, je pense, que nous partions — oh! à moins que vous n'ayez d'autres idées, car vous êtes le maître! Je serai, selon qu'il vous plaira, votre sœur ou voire servante. Je serai très heureuse, parce que vous serez très heureux. Vous parlerez, j'écouterai. Vous me direz que la Providence est bonne, que la vie est belle, je vous croirai, puisque je serai près de vous. Vous ne m'en voulez pas d'avoir été hardie au point de venir vous trouver? J'ai fait cela facilement, comme on rentré chez soi. Dites, quand partons-nous? Vous savez, nous n'avons pour fuir que cette nuit. Demain on s'apercevra de mon absence. Où irons-nous? Oh! vous n'êtes pas obligé de me le dire : quand vous m'aurez conduite où il vous aura plu, je serai où j'aurai voulu aller.

VALENTIN

Mais votre père, votre frère, Geneviève? Votre devoir!

GENEVIÈVE

Mon devoir? -c'est pour l'accomplir que je suis venue ici. Entre mon père que j'aime et mon époux que j'adore, j'aurais pu 'hésiter si mon père avait été malheureux ; mais c'est vous qui souffrez, c'est vous qu'on hait et qu'on méprise, vous, ma passion et ma gloire! De mes deux foyers, j'ai dû choisir le foyer où l'on pleure, puisque je suis celle qui console.

VALENTIN '

Oh! vous êtes la miséricorde du ciel. Mais non, non, vous ne resterez pas ici, et vous en sortirez seule.

GENEVIÈVE

Vous me repoussez?

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dans la vie, faites-y le bien sans orgueil, et sans voub inquiéter des chimères. La paix, sinon le bonheur, est à. ce prix. La société ne pardonne pas à ceux qui veulent vivre hors d'elle, — fût-ce au-dessus!

GENEVIÈVE

Eh ! que sont pour nous deux tous les autres?

VALEXTIN

On ne se désintéresse pas de ses semblables. L'opinion nous tient, on ne nous lâche pas. L avez-vous entendue, tout à l'heure, implacable? C'est elle qui me parlait par la bouche de votre père, et je lui ai dit : « Vous avez raison. » Vous, fuir avec moi! Ah! Geneviève! mais, je ne serais pas votre mari; c'est voire amant qu'aux yeux de tous je serais ! Prévoyez- vous les sourires, quand vous marcheriez à mon bras?

GENEVIÈVE

On peut s^'y dérober.

VALENTIN

Dans la solitude? elle n'existe pas. Quel lieu pourrionsnous choisir, assez lointain des foules, assez sourd aux bruits, pour que n'y parvint pas une voix, un écho, disant : « Cette femme s'est enfuie, un soir, de la maison paternelle. » Dans les yeux de votre servante, vous liriez le mépris; les enfants, sur le chemin, à qui vous feriez l'aumône, auraient l'air de savoir que vous êtes ma maîtresse! Et ne le sût-on pas, ne le dît-on pas, vous penseriez, vous, qu'on peut le savoir et le dire! Oh! le mépris, — que j'ai subi, Geneviève! — la crainte du mépris seulement, on en meurt.

GENEVIÈVE

Vous serez là pour m'en défendre.

VALE^'TIN

Enfant! C'est près de moi surtout, et à cause de moi.

qu'il vous atteindrait. Ce roman* : une jeune fille éprise, enlevée par celui qu'elle aimé, le monde, qui a ses heures de fantaisie, le tolère quelquefois; car le père, plus tard, pardonne 1 Mais moi, je ne suis pas pareil aux autres séducteurs; je traîne après moi une vieille infamie.

GENEVIÈVE

Oh ! ne maudissez pas votre chute, à qui vous devez de vous être relevé si grand !

VALENTIN

Je me suis relevé, soit, et vous le savez. Mais les autres en douteront toujours. La miséricorde humaine, utopie! On ne peut même pas compter sur Toubli. Un jour ou l'autre, en quelque lieu du monde que ce soit, surgit quelqu'un, un. voyageur, un passant, n'importe, qui sait, qui reconnaît, qui parle. L'irrémédiable, voilà, la société étant faite comme elle est, le vrai nom de toute faute. Que feriez-vous donc si, une fois, dans une rue de quelque ville où nous aurait poussés notre caprice, nous nous trouvions tout à coup face à face avec l'homme à qui j'ai pris son argent ?

GENEVIÈVE

Oh! Valentin!

VALENTIN

C'est possible, cela! Mais, quand même le hasard nous épargnerait, quand même nous réussirions à vivre seuls, êtes-vous sûre qu'il ne nous viendrait pas, à nousmêmes, des souvenirs étranges? Vous auriez des silences que j'interpréterais mal, des paroles où je découvrirais deffroyables sens. Il y a certains mots, qu'avertie de mes appréhensions, tu n'oserais plus prononcer; gêne insignifiante d'abord, qui deviendrait une agonie. Tiens, si un soir de printemps, sous un beau ciel étranger, le long de l'eau, parmi les branches, je te prenais en riant un baiser, tu n'oserais pas dire que je te l'ai volé !

Mon Dieu ! - .

VALENTIN

Oh! peut-être, si la maison de ton père se fût ouverte poiir moi, connaissant qui je suis, peut-être aurais-je pu consentir à mon bonheur. Mais te devoir à un vol encore! Par une faute nouvelle ressusciter l'ancienne, te faire commettre quelque chose qui ressemblerait à ce que j'ai fait, te rendre digne ainsi d'un châtiment analogue au mien, et aboutir à ceci, moi, honnête homme, que toi, vierge parfaite, tu sois enfin la concubine d'un repris de justice? Non! non! non! Retourne d'où tu viens, à ton père, à l'estime, aux sommeils sans mauvais rêves. Va-t'en, te dis-je! Je veux que tu t'en ailles.

GENEVIÈVE

Vous ne m'aimez donc pas, Valentin?

VALENTLX

Ahll'insensée!... que j'adore!

GENEVIÈVE

Eh bien ! je ne vous quitterai pas. Ah ! parlez, prouvez, ayez raison, n'imporle, je sais ce que je dis, moi aussi : on ne chasse pas sa femme.

VALENTIN

Ma femme, soit. Comme telle, obéissez. J'estime que votre présence ici peut être mauvaise, et, prolongée, serait coupable. Retirez-vous, je l'exige.

GENEVIÈVE, après une prière muette.

C'est bien, je m'en vais. (EUe fait quelques pas.) Et vous, que ferez-vous ?

VALENTIN

Je partirai.

Sans me revoir?

466 THEATHE EN PROSE

VALENTIX

Sans vous revoir. .

(CTeneviève monte vers la porte, pour reprendre son chapeau et son manteau. Pendant que Valentin s'assied, accablé, sans tourner la tête, sur le divan, elle met Je manteau et le chapeau lentement. Tout à coup, elle aperçoit le réchaud allumé, respire le gaz qui se dégage, jette son manteau, et revient brusquement à Valentin.)

GENEVIÈVE

Vous voulez VOUS tuer.,

VALENTIN

Moi! Quelle idée!

GENEVIÈVE

Ne meniez pas! Cet appareil... Et tout à Fheure, quand je suis entrée, la fenêtre que vous avez ouverte... Vous avez craint pour moi... Jurez-moi que vous n allez pas mourir.

VALENTIN

Je pars. Voilà tout.

GENEVIÈVE

Ah I soit, je vous crois. (Pendant que Valentin, assis, ne peut la voir, elle va v&rs la porte, en relire la clef, redescend, la jette par la fenêtre, et ferme sans bruit la croisée. Puis elle revient sur le devant du théâtre, et s'assied à côté do Valentin, de façon à lui cacher autant que possible la fenêtre fermée. — Très caressante:) Puisque VOUS partCZ, puisque je ne

dois plus vous revoir jamais, jamais! gardez-moi encore quelques instants auprès de vous?

VALENTIN

Non, il est temps.

(Il veut se lever.)

GENEVIEVE

Restez. Je vous promets de m'en aller bientôt. (EUe

s'assied sur jine chaise basse, près du divan.) LaiSSCZ-moi là^ trèS

peu de temps.

VALENTIN

Vous le voulez?

GENEVIÈVE

C'est la dernière fois que je regarde vos yeux. ((îeneviôve

s'accoude au divan. — La nuit se fait pendant cette \irade, très lentement.)

Comme nous aurions été heureux, Valenlin ! Dis? Ah! quelle union, si la cruauté des choses ne nous avait pas désunis. Mon cœur dans ton cœur, ton esprit guidant le mien, comme fait un Irère aîné ! mes heures compagnes de tes heures 1 C'est ici que nous aurions vécu. Qu'elle est charmante, notre maison! Oh! ne la regarde pas, ne regarde que moi. Il y a des fleurs, tant de fleurs, que Ton est un peu oppressé par les parfums. Le soir qui vient enveloppe les choses comme d'une vapeur; mais ce n'est pas une vapeur, c'est l'ombre, qui est la fumée du jour éteint. Tu aurais travaillé, là; je serais venue souvent, sans faire de bruit, mettre m^ têie sur ton épaule, pour lire ce que tu viens d'écrire. Tu ne te serais pas fâché. Tourne ta tête par ici. Je serais restée là, longtemps, comme endormie.

(Valentin regarde Geneviève avec ivresse.) VALENT IN, eu sursaut.

Geneviève! qu'as-tu? Et moi-même? (ii se lùvc.) Comme mon front est lourd! (Avec un cri:) Ah! tu as fermé la fenêtre 1

(Il se précipite, un peu chancelant.) GENEVIÈVE, le devançant.

Oui — et tu ne la rouvriras pas !

VALENTIN, courant à la porto.

Fermée aussi!

GENEVIÈVE

J'ai jeté la clef.

VALENTIN, très affaibli.

Fais-moi place !

GENEVIÈVE

Non. Tu meurs, je meurs. Tu as des raisons, j'ai les mêmes.

VALENTIN

Écarte-toi.

Tu me briserais les bras que tu n'ouvrirais pas celte fenêtre ! — Tu n'as plus de force, d'ailleurs.

VALENTIN, courant vers l'appareil.

GENEVIÈVE, devant lui.

Ah! x^

Non.

VALENTIN

Mais le temps passe! Mais une minute de plus peut être fatale!

GENEVIÈVE

Tant mieux.

VALENTIN, la saisissant.

Laisse-moi passer, te dis-je.

GENEVIÈVE, tombant dans ses bras.

Oh! permets que je meure avec toi, Valentin!

VALENTIN

Non, quitte cette noire folie de vouloir me suivre. Tu m'aimes, je suis heureux. Va-l'en.

' GENEVIÈVE

M'en aller? A quoi bon? Si je le quittais maintenant, est-ce que je ne me tuerais pas tout à l'heure, hors d ici, dès que tu serais mort?

VALENTIN

Dieu!

GENEVIÈVE

Comment veux-tu que je vive, si tu ne vis plus? Puiî^, réfléchis, si je restais seule, mon p-TP, un jour, pourrait exiger que je fusse la femme d'un autre.

VALENTLN

Toi, à un autre!

GENEVIÈVE

Ah! tu vois bien qu'il faut que je meure !

VALENTIN

Eh bien! je vivrai. Nous partirons.

GENEVIÈVE

Tu me trompes. Et puis, partir, c'est impossible, tu me l'as bien expliqué, il y a un instant. Si loin que nocs allions, nous serions suivis par la méchanceté des hommes. Quittons-les, ensemble, délivrons notre amour de leur haine. Je t'adore, mourons.

VALENTIN

Oh! ne me tente pas. C'est un crime que tu me demandes.

GENEVIÈVE

C'est le bonheur que je t'offre. Dans le pays où nous serons bientôt, les hommes, rapprochés de la divinité, ne sont plus mauvais. Là, nous ne trouverons personne pour nous reprocher les fautes passées, et rien ne nous rappellera nos épreuves d'un jour, que Textase éternelle qu'elles nous auront méritée.

VALENTIN, presque (it'faillanl.

Tu le veux! tu ne regrettes rien?

GEiNEVlÈVE

Je regrette de n'avoir pas deux existences à donner eu

lAmp fpmn« mip la tipnnp.

même temps que la tienne.

VALENTIN Eh bien! viens! je t'emmène! (Il la tient étroitement embrassée, et parle au-dessus d'elle, le regard au ciel,) Père, absolvGZ-

nous! absolvez-moi de vous rendre votre ange avant

l'heure que vous aviez marqaée, — mais c'est quelle a raisoQ, c'est que nous ne pouvons plus vivre, — et pardonnez aussi dans votre justice, qui est la clémence, à la

sévère justice des hommes. Pépiant qae Valealia laisse retomber se* Dras. et se scot, comme Geneviève, appesanti 'i»-;à far i asphyxie, od enleal «le» pas et des paroles — et le bruit d'an martca-i «le porte.; EntCnds-

tu? on frappe.

GENEVIÈVE, un peu baletui^îe.

On ne pourra pas entrer; en venant, j'ai poussé la grille, pour qu'on ne pût pas nous surprendre. (On frappe encore , Oh! elle cst très solide, ils ne la briseront pas. Comme il fait sombre! Conduis-moi là... là...

SL'CHOT, au dehors.

Ils doivent être iciî

VALENTIX, secouant sa léthargie.

C'est ton pèreî Ah! tu vois, Dieu ne veut pas que tu meures!

GENEVIÈVE

Reste ! Vivants, nous serions séparés. Laisse-les, reste auprès de moi.

SUCUOT (La voix de;.

Rompez les barreaux.

GEORGES (La voix de}.

Impossible !

VALEMIN

Je te dis que la vie te rappelle !

GENEVIÈVE, s'accrochant à lui.

Ahî ne me quitte pas, la vie, ce serait la mort.

GEORGES

Aucune lumière! ils se sont enfuis.

VALENTIN, brusque et la repoussant.

Attendez! par ici! je viens!

GENEVIÈVE '

Non! tu n'iras pas! Tiens, écoute, plus de bruit, ils sont partis. '

VALENTIN

Ou c'est, peut-être, que déjà nous n'entendons plus,

GENEVIÈVE

Oh! ils sont partis, ils nous cherchent plus loin. Tu vois bien que la mort nous est permise. S'il ne fallait pas que je meure, ils auraient enfoncé la porte, ou quelque autre chose serait survenue. Mais non, non... nous sommes seuls. Ah! comme nous sommes bien plus sauvés que si ces planches avaient volé en éclats! (Eiie ramène vers la fenêtre.) Viens là, près de la fenêtre — pas trop près.

(Enlacés et debout sur les escaliers de la fenêtre, la lumière de la lune» versée par la fenêtre, les enveloppe d'azur et de rêve.) YoiS-tU IC Cicl

à travers la vitre ?

VALEfNTIN

Oui.

GENEVIÈVE

Comme il est bleu! et doux! et clément!

VALENTIN

Clément? tu crois? — Tu souffres!

GENEVIÈVE

Non! je vis plus lentement, c'est tout. L'heure délicieuse se prolonge. Je suis comme j'étais hier, tu te souviens, quand je passais devant ta maison.

VALENTIN, assis près d'elle.

Oui, tu m'as raconté.

GENEVIÈVE

C'était un pressentiment : ta maison qui était blanche comme une belle tombe.

VALENTIN

Et l'étoile! qui était comme un paradis!

GENEVIÈVE

Oh! c'est le paradis... Regarde... nous vois-tu, làhaut?

VALENTIN

Je n'y vois plus.

GENEVIÈVE

Moi non plus. Tu comprends, nous montons, Tétoile se rapproche, c'est ce qui nous aveugle.

VALENTIN, se levant, extasié.

Oui, nous montons.

GENEVIÈVE

Ensemble! Tes bras me soulèvent, je ne souffre plus.

VALENTIN

Tu as souffert?

GENEVIÈVE

Presque pas. — Mais viens donc!

Me voici!

GENEVIÈVE, comme appelant de loin.

Valentin!

VALENTIN, obéissant.

Oui, Geneviève.

(Délicieusement embrassés, ils tombent sur le divan. Ils expirent dans

la clarté.)

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