SCÈNE YI ANTOINETTE, MARTIAN
Antoinette regarde s'éloigner Lazare, écoute s'éteindre le bruit des pas, et se tourne vivement vers Martian.
MARTIAN
Je viens vous dire que je pars.
ANTOINETTE
Vous partez?
MARTIAN
Ce soir. Un homme qui portail une dépêche a été blessé, j'ai demandé à le remplacer:
Pourquoi donc?
MARTIAN
Vous resterez auprès de Lazare. Il ne saura jamais que vous n'êtes plus digne de lui. Vous aurez pour châtiment son respect, sa confiance. Qu'il soit heureux, du moins! Son bonheur, qui est votre unique devoir, pourra faire que vous soyez pardonnée. Ne répondez pas. Toute parole de vous à moi est un crime de plus.
ANTOINETTE
Vous extravaguez, j'imagine ! Que veut dire ceci ? Raillez-vous aujourd'hui, ou mentiez-vous hier?
MARTIAN
N'évoquez pas cette heure! Oublions, annulons cette inconcevable démence I Est-il possible, véritablement, qu'une telle action ait été faite ? J'ai trahi Lazare, moi, Martian! Je lui ai pris sa femme, et son honneur, la seule chose qu'il me préférât! Ah! voleur, menteur, lâche! Encore, si je ne Taimais plus, je serais moins malheureux, quoique aussi* coupable. Non, tout indigne que je sois d'être son ami, je n'ai pas cessé de l'être; je suis son bourreau, et son frère; lui-même, il ne souffrirait pas plus que moi du mal que je lui ai fait. Ah ! vous nous avez perdus à jamais! ,
ANTOINETTE
Moi? Le reproche est d'un fat.
MARTIAN
Je ne prétends pas atténuer ma faute en exagérant la vôtre, et je sens bien, au poids de mon désespoir, Ténormité de mon forfait! Mais, enfin, je ne vous attendais pas et vous êtes .venue.
Vous m'aimiez.
MARTÏAN
Je ne vods l'avais pas dit I Pourquoi, dans cette promenade, vous étes-vous appuyée à mon bras? Vous parliez d'une voix si faible que, pour vous entendre, j'étais obligé de me pencher vers votre bouche. Je vous jure que, moi, je ne songeais pas à ce crime! Puis, cette hôtellerie qui s'est trouvée sur notre route. C'est vous qui aviez voulu aller de ce côté. Cet homme qui avait l'air prévenu et qui souriait; le feu allumé, la table mise... Je ne comprenais rien, vous dis-jeî Je ne comprends pas encore pourquoi vous m'avez offert la honte de cet exécrable bonheur.
ANTOINETTE
Vous êtes outrageant.
MARTIAN
J'ai le droit de vous accuser puisque je me condamne. Mais que peuvent les remords et les reproches contre l'irréparable? Adieu.
ANTOINETTE
Et vous croyez que je vais vous laisser partir? Voilà, je vous assure, une idée folle que vous avez eue! On prend une femme, un soir... (Mouvement de Martian.) On l'accepte, soit! la grande différence! Le lendemain, elle a cessé de vous plaire, parce qu'on lui a trouvé le pied trop grand ou les cheveux trop courts. On se garde bien de préciser les raisons véritables, on a meilleure grâce à
faire montre d'une vertu pompeuse, à parler de forfait, de rei^ords et de je ne sais quelles billevesées! Eh! monsieur, c'était hier qu'il fallait s'aviser de cela. Et, après quelques déclamations, on lui dit : « Adieu, madame, faites le bonheur de votre mari. » Cela est fort ingénieux, en vérité, et absurde. Quoi donc î cette femme, à qui son bonheur coûte assez cher, je pense, pour qu'elle feigne au moins d'y tenir, souffrira que son amant la méprise et l'abandonne, comme on laisse du vin dans un verre, après avoir bu? Vous rêvez, à ce que je crois.
MARTIAN
Lazare est offensé, je le venge.
ANTOINETTE
Sur moi.
MARTIAN
Et sur moi.
ANTOINETTE
Par une absence. •
MARTIAN
Éternelle.
ANTOINETTE
Est-ce qu'on se tue !
MARTIAN
On se fait tuer.
ANTOINETTE
Quand on est libre; mais vous m'appartenez.
MARTIAN
C'est là le crime!
Eh bien ! on ne se brouille pas entre complices.
MARTIAN
Je ne suis plus le vôtre
ANTOINETTE
Vous l'avez été, il suffit. Si tu me quittes, je te dénonce.
MARTIAN
Vous diriez à Lazare... ?
ANTOINETTE
Pourquoi non? 11 est intéressé à la chose, je pense.
MARTIAN
Mais il vous tuerait!
ANTOINETTE
Il te tuerait aussi.
MARTIAN
La mort pour nous, soit. Mais lui, si loyal, si pur, quel mal a-l-il fait pour que vous lui arrachiez sa foi dans les deux sentiments qui le font vivre, votre amour et mon amitié?
ANTOINETTE, très furieuse, mais très retenue et très maniérée.
Eh! pourquoi Tépargnerais-je? Est-ce qu'on m'épargne, moi? i\e viens-tu pas de me faire ici le pire des outrages? Instruisez-vous d'une chose, Martian! Une femme peut souffrir en silence, si Ton dédaigne un amour qu'on n'a jamais feint de partager; mais si, après l'avoir accepté, on le repousse, elle se rend redoutable! Et puis, il faut que je vous dise, car, depuis cinq ans, je dissimule, je me masque, et j'étouffe à la fin. Il m'irrite, mon mari, avec son austérité républicaine et ses éternelles vertus. La « Liberté! » la « Nation! », à la longue cela fatigue. Si Lazare me donnait une sérénade, il chanterait La Marseillaise sous mes fenêtres. Tenez, je m'appelle Antoinette, comme la reine ; il m'appelle Sabine. Un nom romain. Est-ce que j'ai l'air dune matrone?
MARTIAN
Eh ! qui vous forçait à devenir sa femme?
ANTOINETTE
Sait-on ce que Ton fait, à dix-sept ans? Il m'a plu d'abord ; il était singulier. Je suis désabusée. Je les ai vus à Tœuvre, lui et ses pareils. Et je les hais. Le luxe, les plaisirs, l'orgueil des races, ils ont tué tout ce qui était la belle vie. Je la vengerai. J'ai commencé. J'achèverai.
MARTTAN
Sur Lazare?
ANTOINETTE
Pourquoi non? Ce que ses amis ont fait, il l'eût fait ! il les approuve! Oh! tous ces hommes brutaux et farouches, je les déleste!
MARTTAN
11 fallait me haïr aussi.
Qui te dit que je ne te haïssais pas, même en te choisissant? Tu sais mal discerner les choses. J'ai le cœur plus subtil. Je suis une ci-devant, comme vous dites :.je suis la fille des belles femmes et des beaux gentilshommes; redoutable peut-être, frivole en môme temps; et qui ne veut pas mourir d'ennui. Ignores- tu ce que c'est qu'un caprice? Je crovais te l'avoir appris, ingrat! Mais, n'importe, tel que tu es, je t'aime, à ma façon. Pourquoi? je ne sais pas bien. Ah! si, je le sais. C'est parce que tu ne veux pas de moi.
MARTIAN
Quoi ! vous êtes ainsi, vous en qui Lazare vénérait la plus chaste des créatures? Eh bien! tant mieux, car, en vous perdant, il n'a rien perdu, et je mourrai moins coupable.
ANTOINETTE
Mourir! cela est donc vrai que vous voulez mourir?
22 THÉÂTRE EX PHOSE
Hélas ! il va se faire tuer, et il n'a que du mépris pour moi ! Ah ! Martian, il ne faut point croire les choses que j'ai dites. Il est aisé de voir que je me suis faite mauvaise par colère. Je suis coupable, à la vérité, mais ce que j ai fait, Taurais-je entrepris, si vous ne m'aviez inspiré de Tamour? Oui, nous eûmes giand tort de tromper Lazare qui montre tant de bonté et de confiance. Vous voyez que je vous dis du bien de votre ami. Mais il faut considérer que je vous adore ! Il y a longtemps que j'ai conçu celte tendresse. Vous-même, vou^ m'aimiez, je pense? Eh bien! non, vous ne m'aimiez pas. Puisque ce mot vous fâche, je ne le dirai plus. Moi seule suis criminelle, si cela vous plaît ainsi. Ne sauriez-vous éprouver quelque pitié? Suis-je donc si laide, aujourd'hui, ou êtes-vous si cruel que je ne puisse vous attendrir? Qu'est-ce que je réclame ? Vous voir, vous parler. Vous ne viendrez ici que lorsque Lazare y sera. Il ne me semble point que je sois trop exigeante. J'aurai de la bonté pour votre ami. Vous le verrez content. Vous restez, je pense? A quoi servirait votre mort? Est ce que, pour venger Lazare, il ne suffit pas que vous ne m'aimiez point ?
MARTIAN
Je ne dois plus vous voir.
ANTOINETTE
Vous êtes résolu?
MARTIAN
Oui.
ANTOINETTE
Ni larmes ni menaces ne sauraient vous retenir?
MARTIAN
Non.
ANTOINETTE
Mon amour, pour vous, est un objet de mépris ?
MARTIAN
De remords.
ANTOINETTE
C'est donc vous, quoi qu'il arrive, qui m'aurez réduite au point de ne rien ménager.
(Elle va vers la table au fond.) MARTIAN
Qu'allez- VOUS faire ?
ANTOINETTE, gracieuse et précieuse.
Moi ? Oh ! peu de chose î rien sans doute. (Eiie écrit, observée avec inquiétude par Martian.) Les femmes couçoivent mille desseins qu'elles ne poussent point jusqu'à l'elFet, et, pour l'ordinaire, elles se montrent peu capables de ces fermes résolutions qui sont le propre des hommes.
MARTIAN
C'est à Lazare que vous écrivez ?
ANTOINETTE
A Lazare ? Quelle idée !
MARTIAN
Jurez-moi que vous ne tentez rien contre lui.
ANTOINETTE, se levant et allant vers la petite porte à gauche.
Je le jurerai, si cela peut vous faire plaisir. (Eiie appelle:) Maguelon ! (a Manian .) Imaginez-vous, Monsieur, que j'avais donné à ma suivante le nom de Florine, qui est tout à fait joli, et qu'on rencontre dans les meilleurs romans; Lazare a insisté pour que je lui rendisse ce vilain nom paysan. (Près de la porte :) Yiendrez-vous, mademoiselle? (A Martian:) Mais, j'y peusc, n'étcs-vous point né vous-même, comme Lazare, dans. un village de Lorraine, près de Remiremont, je crois? De sorte que ma femme de chambre est votre payse. C'est tout à fait galant.