SCÈNE II
Les Mêmes, RHODZKO
les gentilshommes Oui a parlé? D'où viens-tu? Un espion? saisissons-le!
monsieur l'écuanson Tu n'as pas voix!
LES MEKES ENNEMIES 231
MONSIEUR LE PANETIER
Silence!
MONSIEUR LE STAR0S7E
Qai es-tu, d'abord?
Qui je suis?
LES OENTILSUOMMES
Oui.
RHODZKO
L'un de vos serfs.
MONSIEUR LE PANETIEU, éclatant de rire.
Un serf! ah! ah!
MONSIEUR l'ÉCHA\SON
Et qui proposes-tu pour chef?
RUODZKO
Moi.
(Les éclats de rire redoublent.) MONSIEUR l'ÉCUANSûN
Hors d'ici, impudent!
MONSIEUR LE STNWC
Prenez garde! cet homme a surpris nos secrets. (A Rhodzko.) ISomme-toi. Explique-toi.
IIQDZKO, après un silence, très lentement, comme quelqu'un qui se parle à lui-mèime.
On raconte dans vos castellanies qu'une femme blanche erre la nuit, parmi les sépultures, en gémissant. C est le spectre de l'antique Pologne, qui est trépassée! Oui, la vieille Pairie est morte. Et celui qui la nommera par trois fois et la saluera ressuscitée, ce ne sera pas l'un des faibles hommes, enfants abâtardis des forts, qui chassent dans ses forêts et boivent dans ses châteaux ; ce ne sera pas l'un des moines qui sermonnent dans ses cha-
i;i THEATdE EN PRO>E
p-.les ou s'agfnoaiilenl devant les croix an détour de r*-H cïiftiii'iTi^. Vous serez vaincus, gentil shonimes, pr -Ires, tout le pas-é! Mais une foule robuste ^rrandit sur i>:Me terre, urj«i foule Ion crtemps- cour bt^e sous le sabre d*'^ nobles. lon^^teraps agenouillée sous la crosse des <v»5ques. Géante aux millions de bras, c'est elle qui peut chasser le Russe. Eh bien, je vous le dis. cette multitude, c est moi. Une race, un jour, s'incarne dans un tiomine : je suis toute la vieille servitude polonaise, et je fais, en cjevant les bras, un bruit d'innombrables chaînes.
MO.V-IEUR l'ÉCHANSON
Un fou?
MONSIEUR LE S'\'>"DÎC.
Dangereux, peut-être.
RliOnZKO
M'avez-vous compris, gentilshommes? Ce que j'apporte pour la commune délivrance, c'est moi-même d'abord, bras srlir et ferme esprit, soldat et chef! — Vous avez hien obéi à Sawa, le tueur de taureaux, qui était Kosak et ne me vahiit pas; pourquoi ne pas m'obéir? — Et je donne bien plus à la patrie : quatre millions de ses enfants qui se lèveront à ma voix. Ce que je lui apporte pour son salut, c'est Timmémoriale misère, c'est la soif, la faim, la nudité, les coups de bâton subis, la rancune d'un peuple martyr, c'est l'innombrable, l'invincible î Mais considérez que les serfs sont las, enfin, des héroïques duperies; ils trouvent trop lourde la corvée de la bataille et mesurent la redevance du sang. S'ils bénissent encore la terre où ils sont nés, ils maudissent les usurpateurs pour lesquels ils travaillèrent et moururent en vain, ils ne veulent plus suer pour le noble ni saigner j)our le moine. Eux qui plantent la vigne, ils sont las de tant d'ivrognes; eux qui sèment le blé, ils sont las de tant de goinfres; ils prétendent ne vendanger que pour leur soif, ne moissonner que pour leur faim et ne com-
battre désormais que pour leur propre indépendance ! Comprenez donc et répondez. Serons-nous vos égaux? Dois-je convoquer aux armes les esclaves devenus citoyens, et s'ils succombent, donnerez-vous la liberté aux fils en échange des cadavres paternels?
MONSIEUR L'ÉCHANSON
Les serfs sont nés esclaves et doivent mourir tels.
RUODZKO
Pour vous!
MOiNSIEUR LE PANETIER
Ils ensemencent le sol...
RHODZKO
Pour vous !
MONSIEUR LE PANETIER
Ils doivent le défendre ...
RHODZKO
Pour vous!
MONSIEUR l'ÉCHANSON
Puisque nous les possédons, le sol et eux I
RHODZKO
Voleurs!
(Les gentilshommes se précipitent sur lui, le sabre hors du fourreau. V Mais Monsieur le Staroste les arrête d'un geste, pendant qu'accou-
rent les serviteurs qui 's'étaient éloignés en emmenant les chevaux.)
MONSIEUR LE STAROSTE
Ne frappez pas. Le premier sang versé dans notre entreprise de délivrance ne doit pas être du sang polonais.
MONSIEUR l'ÉCHANSON
Que voulez-vous donc faire? Laisser un effronté esclave libre de nous trahir?
234 THEATUE EiN PROSE
MONSIEUR LE SïAROSTE iNOlî. (Aux serviteurs, en leur montrant Rhodzko et l'arbre que Monsieur l'Échanson a bûcheronne tout à l'heure.) EmpareZ-VOUS de Cet
homme et liez-le solidement à cet arbre.
(Les serviteurs se jettent sur Rhodzko qui se débat en vain.) MONSIEUR LE SYNDIC
Ehî eh! l'idée est excellente. Beaucoup d'ours et d'autres bêtes fauves rôdent la nuit dans ces sauvages
halliers. (Il s'approche en dénouant la corde qui lui sert de ceinture.)
Justement, voici une corde.
(Les serviteurs lient Rhodzko avec la corde du moine.) MONSIEUR LE STAROSTE ,
Que la Sainte-Trinité dispose de lui! Nous, rentrons dans nos maisons; il sera prudent sans doute d'ajourner nos projets.
(Ils soileiit par le fond à droite. Chaque gentilhomme, en passant, s'a^'cnouille et se signe devant la croix. Le Tartare va pour les suivre, puis s'arrête. Le soleil s'est caché, la clairière est obscure.)
SCÈAE III
RHODZKO, LE Tariare
RHODZKO
Vaincu. Immobilisé. Vais-je donc mourir ici, sous la dent de quelque bête, ou de faim? Oh î ils triomphent encore, toujours eux, les maîtres!
(Le Tariare s'approciie lentement.)
Je suis h\.
Détache-moi.
LE ïARTARb:
RHODZKO
LE TARTA-RE
Je suis resté pour te délivrer. Je n'ai pas compris tout ce que tu leur as dit, mais j'ai entendu que tu parlais
des hommes égaux. Tu avais raison. Quiconque sait monter un cheval nu, à la crinière rase, fendre un Kosak d'un seul coup de sabre du crâne à Tentre-cuisse, et boire un seau de lait fermenté sans reprendre haleine, est un homme qui n a pas de maître. Le steppe est assez grand pour que tous les vents y soufflent; et le vent du sud n'est pas le seigneur du vent septentrional. C'est pourquoi je suis resté. Tu es libre. Voici ton cheval, fuis.
(Rhodzko. dégagé des liens, étend ses bras longuement.) RHODZKO, d'une voix farouche.
Tu te détireras ainsi, antique servitude, après les tyrans égorgés ! (ii court vers son cheval.) Merci î adieu !
LE TARTARE
Où vas-tu?
RIIODZKO, la main sur l'encolure de son cheval.
A Varsovie.
LE TARTARE
Chez le roi Stanislas?
RUODZKO
Chez le roi.
LE TARTARE
Pourquoi! Que lui diras-tu?
RDODZKO
Je lui dirai : « Voulez- vous être le chef de quatre millions-d^hommes libres, au lieu d'être le valet de quelques grands seigneurs? Délivrez les esclaves, ils vous livreront les maîtres. »
LE TARTARE
Tu veux que la Pologne se soumette?
RHODZKO, à cheval.
Pour que SOS meilleurs fils se redressent !
LE TARTARE
Le roi Stanislas, c'est Catherine, c'est la Russie.
# RUODZKO
Qu'importe de quel côté souffle le vent de la liberté !
LE TARTARE
Comme Stanislas, tu seras un traître.
(Rhodzko, en passant devant la croix, lui montre le poing.) RflODZKO
Jésus-Christ peut-être avait humilié Judas!
(H disparaît.)