SCENE PREMIERE HÉLYONNE KILINSKA, Un Jeune Garçon, en habit de paysan
lithuanien, puis ETIENNE BOLESKl HÉLYONNE, en brodant à la fenêtre, chante :
« Quand son seigneur l'envoyait dans la forêt guerrière, quand ces vassaux assemblés lui disaient un dernier adieu, je lui ai dérobé son mouchoir et je Tai trempé dans la source du ravin. Je voulais retenir mon ami quelques instants de plus î
« Ah! le mouchoir s'est séché, et maintenant je le mouille de mes larmes.
«< Il est parti si loin, si loin, que je ne vois plus voler la poussière derrière le galop de son cheval.
« Mais de bons signes accompagnèrent son départ, la cigogne faisait son nid, la corneille ne croassait pas. Bientôt il va revenir, et la pie m'a prédit le chemin de son retour.
« Il délivrera nos terres et nos demeures. C'est ici qu'il a
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commencé à marcher, ici qu'il a pris des forces, ici que ses aïeux dorment sous la croix sacrée.
« Quand il reviendra, je verrai du haut de la montagne luire sa lance et flotter sa banderolle ! Son seigneur admirera son courage, car il nous rapporfera la vie et la patrie; on viendra de bien loin pour l'embrasser et le bénir, et le joyeux hydromel ruissellera des cruches comme pour le saint jour de Noël.
« Mais, moi, je le conduirai dans un bosquet où j'ai planté des fleurs; je lui montrerai la clairière ombragée de feuilla-;es. Qu'elle sera belle, la couronne que je tresserai pour le jour de nos noces! »
(Pendant qu'Hél3onne chante, un jeune garçon en babit de paysan n'a cessé de l'observer ardemment, passant la tête entre les branches. Tout à coup, Holyonne s'est levée, car elle a vu un cavalier qui vient vers elle. Ce cavalier qui se hâte, et doat la monture s'arrête au fossé du châtoâiu, c'est Etienne Boieski. le tils d'Elisabeth Boleska. — Le petit paysan a disparu.) , •
ETIENNE BOLESKI, à cheval, le front vers la fenêtre.
Hélyonne Kilinska, avez-vous prié Dieu, hier soir, pour votre ange gardien? car vous êtes toute parfaite, et il fait, je vous le dis, plus de pêches que vous.
^ IlÉLYONNE KILINSKA
* Que le nom de Jésus soit glorifié!
ETIENNE
Tant que je t'aimerai.
HÉL YONNE
Ahî vous répondez mal, Étieune Boleski.
ETIENNE
Dans les siècles des siècles! N'est-ce pas la même chose?
IlÉLYONNE
Non, je n'ai pas prié Dieu pour mon ange gardien, car je suis une grande pécheresse; tout à l'heure encore, j'ai eu des distractions pendant que Monsieur le Staroste, mon père, disait les oraisons du malin.
ÉTIENIVE
A qui donc songiez-vous, Hélyonne?
HÉLYONNE
Je ne songeais pas <'i quelqu'un. Il faut avouer, Monsieur, que depuis un temps, vous vous en faites bien accroire; c'est en France, certainement, que vous avez pris celle vanité d'imaginer que vous inquiétez la pensée des jeunes filles.
ETIENNE
Je me corrigerai, Mademoiselle..
hélyonnï; Je pensais à une ceinture que je brode.
ETIENNE
Pour parer quelque sainte dq votre chapelle?
UÉLYO^NE
Ni les saintes ni les femmes ne portent de telles parures.
ETIENNE
Pour décorer l'image d'un bienheureux ou du Christ même ?
HÉLYONNE
dn ne brode pas des gardes de sabre et des aigles aux vêtements des bienheureux.
ÉTIENNK
Vous donnerez la ceinture à votre père Je Staroste, tout à l'heure, quand il montera sur son vieux cheval d<i f;uerre?
UÉLVONNE
Mon père a d'autres ceintures où le sang des Russes a mis des broderies rouges, et celles-là lui suffisent.
ÉTIBINNE
Puisqu'il en est ainsi, je ne devine pas ce que vous ferez de votre ouvrage.
nÉLYONNE .
C'est que vous êtes bien peu courtois, Monsieur Etienne Boleski ! Car je suis d'âge à être mariée, je pense, et comme beaucoup de gens ne me trouvent pas laide, vous pourriez bien dire que j'ai un fiancé à qui je veux faire un présent.
ETIENNE
Ah ! vous avez un fiancé, Hélyonne Kilinska?
HÉLYONNE
Non, Monsieur, non, car si j'en "avais un, il aurait deviné depuis longtemps que la ceinture est pour lui, et il ne serait pas cause que j'ai envie de pleurer.
ETIENNE
Il a peu? de s'en faire accroire.
nÉLYONNE Oh! qu'il est rancunier! (EUe prend à pleines mains la mousseline tout étincelante de fleurs d'or et d'emblèmes.) TienS, regarde, la
trouves-tu jolie? Je te la donnerai dans la chapelle de Mikalina, quand le père Dominique l'aura bénie,~et lu la porteras dans la bataille. (Une cloche sonne au loin.) Qu'annonce cette cloche ?
ETIENNE
La dernière messe avant le combat. Puisque, après dix-sept années de détestable servitude, les magnats de Lithuanie ont décidé de défier les Russes, je vais, de château en château, de bourgade en bourgade, porter la nouvelle de la rébellion.
HÉLYONNE
Hâte-toi donc, tu as eu tort de suivre cette route, si elle n'était pas .ton chemin.
' LES MÈKES ENNEMIES 241
ETIENNE
Ta fenêtre est toujours sur mon chemin! Et, grâce au ciel, mon cheval est rapide.
HÉLYONNE
Qu'il vole, quand lu chargeras les Rusiies!
ETIENNE
Mais, qu'il s'abatte, si je fuyais!
(Il pique des deux et disparaît. En se penchant, en agitant vers lui Técharpe, Hélyonne la Uisse choir sur le chemin.)
nÉLYONNE
Ah! l'écharpe! Je la vois, il faut que j'aille la chercher.
(Elle disparaît de la fenêtre. Le jeune paysan sort d'entre les branches, ramasse l'écharpe, la baise furieusement, s'enfuit. Après un instant, Hélyonne pousse la porte, s'avance dans la cUiriùre, regarde çà et là, ne retrouve pas l'écharpe.)
HÉLYONNE
C'est singulier, je suis bien sûre de l'avoir vue, là, —
et il ne fait point de vent. (Elle cherche encore, elle s'arrête, elle
sourit.) Je parie qu'Etienne est revenu, — et qu'il l'a emportée. (Elle retourne vers le château, elle chante à mi-voix : )
« ... Qu'elle sera belle, la couronne que je tresserai pour le jour de nos noces! »
(Le rideau baisse.)