‹ Théatre en versChapitre 14 sur 103 · LE MASO CE · texte numérisé non relu

LE MASO CE

C'est fait.

BOMBINELLA

Vous êtes beau.

LE MASQUE

Madame, Ceci me flatte et vaut que do toute mon âme.

Je rende grâce à Dieu qui m'a fait naître tel. Donc vous pleuriez; pourquoi?

BOMBINELLA

Pour un chagrin mortel.

LE MASQUE

Pour un chagrin mortel, avez-vous dit? qu'il meure! Par le Cancre, une femme est bien folle qui pleure Quand elle pourrait rire et boire. Prends le deuil De ton chagrin, — le deuil du chagrin, c'est la joie! Debout, la belle fille! il faut que je te voie, La coupe de cristal aux mains, le sein nu, l'œil Brillant, t'asseoir sur mes genoux, — et que tu viennes A mes lèvres en feu rendre en les décuplant Les baisers que j'aurai laissés choir sur les tiennes.

Il s'assied devant la table.

Ce souper, quoique un peu défait, est succuj La chère en est'parfaite et la liqueur exquise. Mouille dans le vin clair ta main qu'une marqi

LE ElOMAN D LNF: jNUlï 53

Envie, ùi qu'il me î^oit donn^, SilAnc heureux, D'aspirer tes doigts blancs de mes lèvres avides, Comme une grappe fraîche aux rai^^ins savoureux. Chère âme, qu'ai-jc vu, les bouteilles sont vides? Pleur à pleur dans mon vcire égrène ton souci, Que je boive ta peine et les larmes!

BOMBINELLA

Non.

LE MASQUE

Si.

Aux choses de la vie ôtes-vous donc si neuve Qu'à ce point un chagrin vous poigne?

BOMBINEKLA

dur remords î Masque, une seule nuit me fait doublement veuve, Et mes plus cfiers amants par ma faute sont morts.

LE MASQUE

Qu'étaient ces hommes?

BOMBINELLA

L'un poète et l'autre riche.

LE MASQUE

L'un ménager d'esprit sans doute, l'autre chiche D'argent? on n'aurait fait qu'un bon amant des deux, es regretter, enfant?

BOMBINELLA

Je n'avais qu'eux.

LE MASQUE

Pauvre Bombinella, sais-tu pas qu*un poète

Est comme ces bouquels qui portent à la tête

Et qu'on doit jeter Iioj's tle sa chambre, la nuit?

Que le riche, cerveau sans lueur, cœur sams tlamme,

A vos pieds bassement fait tapis de son âme.

Vous sert comme un valeï et comme un chien vous suit?

Va, tu mérites mieux, belle fille alléchante,

Que le vieillard qui paye et que renfanl qui chante.

A ta bouche aux désiii^ en cor Tnal apaisL^s

Il faut la lèvre humid^j et rousse aux chauds baisers!

A tes longs cheveux roux une main qui s y noie

Et comme un feu qu'un souffle échevèlc, déploie,

Furieuse, leurs flots «lorès sur ton cou blanc î

A vous, durs blocs neigeux, gorge au bouton sanglant,

Les douces pressions el les caresses molles;

A toi, corps de bacchante, aux altitudes folles,

L'homme qui, dan^ les bras, cambrani dc?reina puissatils.

Mêle, parmi les ris fju\ni sanglot entrecoupe,

A rivresse des sens rivres^^ de la coupe!

L'homme, Bombim*lla. qui, mort depuis douze ans,

Oublié dans ce monde et pourri dans la bière,

Saurait trouver encore une étreinte dernière

Pour t'aimer dans le lit humide du tombeau!

Je suis cet homme-là.

liOStBINELLA

iMonsicurj vous êtes beau,

LE MASQCE

Viens.

BOMBINELLA

Oh! pas cette uuiti

LE MASQUE

Et pourquoi non? la chose Me paraît à moitié faite. Regardez bien.

Depuis quelques instants qu'à vos pieds blancs je cause Vous êtes en chenâise, — et le reste n'est rien.

BOMBINBILA

Les cadavres sont là.

LE MASQUE

Là?

n écarte les rideaux de l'alcôve : les deux corps apparaissent, poitrines sanglantes et visages pâles. Le masque rjecule elfrayé dès qu'il a vu et reconnu Pierrot.

Mon frère !

Il se jette sur Bombinella.

Ah! damnée.

Il poignarde Bombinella : elle tombe, il palpe le corps.

Elle se meurt. La lame était empoisonnée.

Ah ! c'est un frais et beau cadavre. Double sot I Le crime fait du tort au vic6, et j'ai trop tôt Changé le gai boudoir en chambre sépulcrale.

Entre Nérine mi-vêtue.

•NÉRINE

Bon Dieu, quel est ce bruit?

LE MASQUE

Ta maîtresse qui râle.

NÉRINE

"«^ez tuée !

LE MASQUK

Oui, mon enfant. — Les beaux yeux Que les tiens, Nérine !

NÉKINE

Oui, monseigneur.

LE MASQUE

Et, bien mieux, Tu n'es pas, m a-l-on dit, d'une vertu farouche?

NÉRINE

On ne voit pas d'eunuque à Tentour de ma couche.

LE MASQUE

Et dedans?

NÉRINE

Monseigneur m'insulte.

LE MASQUE

Donc, veux-tu.

Pour qu'il me soit donné de boire à ta vertu. Que nous soupions ensemble?

NÉRINE -

Oui-da, la table est mise.

— Si nous jetions les corps dans la rue?

LK MASQUE

A la guise.

NÉRINE

Aidez-moi.

LE MASQUE

J'y consens.

. Le masque va vers le lit. Nérine l'aide à soulever le cadavre de Pierrot. Ils le portent vers la fenêtre, le balancent plusieurs fois, enfin le précipitent. Pour Antonio ils font de même, puis ils relèvent le corps de Bombinella.

NÉRINE

J'aimais Bombinella, Et je souffre à la voir blême comme elle est là !

LE MASQUE

Hou!...

L'ayant jetée par la. fenêtre, ils se mettent à table.

NÉRINE

tendant son y/erre

Je la plains.

LE MASQUE lui versant à boire

Vraiment?

NEHINK buvant

Sans doule.

LE MASQUE en embrassant Nérine

Tu me navres 1

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