SCENE IX HENRI, HILDEGARDE
mLDEGARDË
soulevant la tapisserie
Je n'entends plus de bruit. Il est parti.
Elîe entre vivement.
Le traître !
Ce n'était pas le roi. Quelque voleur, peut-être? Il m'a baisé la main, j'en mourrai de douleur. Hélas ! il n'avait pas la »ine d'un voleur... Mais le fourbe n'en est que plus digne de haine ! " n'être plus roi,
Très bas :
Quand j'étais presque reine.
HENRI
HiWegarde !
HILDEGARDE
Grand Dieu ! le voilà revenu.
UENRI
Je suis resté.
HILDEGARDE
Pourquoi? qui vous a retenu? Que voulez-vous?
HENRI
Vous voir et vous parler encore.
HILDEGARDE
Mais le roi va venir 1 mais il me déshonore, L'affreux homme!
HENRI
De grâce, entendez-moi»
HILDEGARDE
Partez !
HENRI
Après tant de bontés et tant de cruautés Un seul mot! i
HILDEGARDE
Non !
HENRI
Avant de se remettre en route, Le suppliant qu'on chasse a bien droit qu'on l'écoute. Je souffre et je me plains.
UlLDEGj^HDl!!
De quoi vous plaignez-vous?
uEmn
tr&H bes
De rhôtesse trop belle ai de raccueil trop doux.
DILDEGARDE
L'iiniierlinent!
HENRI
ît est donc vrai qu'on me repousse?
HILDEGARDE
Sans doute.
HENRI
Et tant de mal me vient de vous, si douce ?
Peut-elle bien, la maii^.qui trembla dans ma main. De l'ombre où Ton va seul me montrer le chemin ? Rappelez-vous les mots qu'on disait à voix basse, Voire trouble, et mon front courbé qui rendait grâce... Rappelez-vous pourquoi je vous disais merci!
niLDEGARDE
Je ne me souviens plus, oubliez, vous aussi.
Adieu !
Elle veut se retirer. Henri se place devant elle. HENRI
Non, demeurez. C'est une chose infâme!
Vous ne m'aviez donc mis tant de bonheur dans l'âme afin de me laisser plus misérable après ?
ais un vagabond sans rêves ni regrets, [ ne connaissait point l'amour ni ses tortures ; - indompté, fougueux et dans les aventures
Éparpillant sa vie aux quatre vents du sort.
Ce soir, comme un marin perdu qui cherche un port,
J'étais venu, croyant votre seuil charitable.
Je voulais peu de chose : un coin dans une étable.
La chaleur de la paille eût séché mes habits;
Content, j'aurais soupe d'un morceau de pain bis,
Et, dès le jour nouveau, libre et sans amertume.
J'eusse repris ma route, ainsi que j'ai coutume.
Vous n'avez pas voulu! Par un horrible jeu,
Vous avez donné trop à qui demandait peu.
Vous, heureuse, enviant sa joie a^i pauvre hère
Et sa chanson, trésor léger de sa misère.
Vous avez, sans pitié, formé ce plan maudit
Qu'il crût vous posséder, afin qu'il vous perdît!
Comme un ange prendrait un homme sur son aile,
L'emporterait au seuil de la vie éternelle.
Lui dirait : « Vols! » par un raffinement cruel,
Et fermerait la porte entr'ouverte dû ciel!
Ah! cette aumône exquise, étrange, inespérée.
Des mains d'un misérable ébloui retirée.
C'est un crime, et craignez qu'un jour un châtiment,
Par ma plainte évoqué, ne vienne et justement
De toute votre joie empoisonner les charmes,
Pour ce rire de plus fait, hélas ! de mes larmes !
niLDEGARDE
C'en est trop! Le bonheur que vous jugez amer Môme à qui l'a perdu n'a pas coûté trop cher, Et l'on doit, l'ayant eu par surprise ou par ruse. En rendre grâce encor même à qui le refuse!
Henri veut lui rt'pondre.
Non! plus un mot! partez, ou laissez-moi sortir.
Elle s'éloigne.
HENRI
Pardonnez-moi. Restez. J'ai tort. Je vais partir. Je n'accuserai plus. Mes plaintes, ma colère,' Sont absurdeSj c'est vrai. Maiis il faut qu'on tolère Quelque chose des cœurs meurtris. Pitié pour eux, Le malheur rend injuste et je suis malheureux.
HILDEGARDE à part
Le pauvre homme a l'air triste, en effet.
UÊNRI
Je vous jure Qu'à présent je vois bien que je vous fis injure. Vous avez ri de moi? c'était rire d'un fou.
Fantasque voyageur venu l'on ne sait d'où, Conteur à grand fracas d'aventures baroques, Sans bottes ni chapeau, la souquenille en loques Et le naanteau troué comme un vieil étendarS, Joyeux, grossier, moitié jongleur, moitié soudard, Qu'étais-je? un histrion. On a par raillerie Royalement traité ma pauvre seigneurie, On le pouvait; c'était pour se mieux divertir. Puis la farce jouée, on m'a*^dit de partir... Pourquoi pas? un bouffon, ce n'est même pas un hôte. Donc, si je souffre tant, ce n'est pas votre faute, Et tout m'est refusé, jusqu'au mal presque doux. Étant si malheureux, de l'être au moins par vous.
HILDEGARDE
ime sa voix est tendre!
Se reprenant :
Eh bien, qu'est-ce, Hildegarde?
gez que ce n'est pas le roi.
THEATllE EN VERS
HENRI
Je me regarde, xf.Je vous vois.' Vous avez bien fait de me chasser. *^ '' De vous, si belle, à moi, qui suis affreux, penser 5:5/ :Ou'uïi amoureux accord pût se nouer, folie ! ' Car jamais la colombe au hibou ne s'allie, .; ÇJi la gazelle blanche, hélas! à Fours velu 1
>; niLDEGARDE
:• , à part-
^:^ 11, a tort en cecij car, prince, il m'aurait plu.
UENRI
Si vous saviez pourtant la dévote tendresse Qu'à vos pieds j'aurais mise, ô ma dame et maîtresse! Tout mon être sans Gn vous eût crié : merci î Pour vous, le fier soldat par vous seule adouci Aurait pris tous les soins que l'on a lorsqu'on touche Une fragile rose ou quelque oiseau farouche.
ma perle ! pour vous, ce cœur rude et chagrin Se serait fait riant et doux comme un écrin.
Ah ! vous regretterez votre esclave peut-être. Vous prendrez pour époux un duc, un prince, — un maître î Vous devrez obéir, vous eussiez commandé.
Saura-t-il être fier du trésor possédé.
Et sa froide grandeur vous rendra-t-elle heureuse ^.t. Autant que l'aurait fait ma misère amoureuse? f . Être reine, c'est beau, mais vous m'eussiez fait roi, ^ . Et monter est moins doux que d'égaler à soi.
;^'' niLDEGARDE
très troublée
V 11 voudrait me tenter. Dieu merci, je suis forte.
Vous parlez? Ah! j'entends, vous voulez que'je sorte, J'obéis.
Il s'éloigne de quelques pas.
Mais je suis bien triste en m'en allant.
Les gens qui me verront, le front t)as, le pas lent, Diront en s'approcliant pour me prêter main forte : « Où donc est le fardeau que ce pauvre homme emporte? > Tant je me courberai sous ton lourd souvenir, Bonheur qui commenças seulement poiir finir!
Et ce fardeau n'est pas de ceux que dans la plaine On dépose un instant afin de prendre haleine, Ou qu'après tout lin jour de marche, barrasse. On peut, les reins meurtris, jeter dans le fossé. Rien n'en délivrera mon âme haletante.
La nuit, si je m'endors, fatigué, sous la tente, Vous passerez au loin^ blonde, dans mon sommeil, Puis, spectre aux visions d'un malade pareil. Vous fuirez, et mon rêve alors aura plus d'ombre, Comme la nuit, après un éclair, est plus sombre. Le jour, près du soldat pour la bataille armé, *Vous marcherez, disant : « Je ne t'ai pas aimé. » Morne, je haïrai ce qui me plut naguère.
Plus de chansons de joie et plus de cris de guerre. Vaincu sans désespoir, je vaincrai sans plaisir, Jusqu'au jour où, pendant que je voudrai saisir Votre image apparue au loin dans la fumée, Je tomberai, sanglant, sous les pieds de l'armée, ^* croyant voir encor vers l'horizon confus *^uir un ange, avec un geste de refus!
UILDEGARDE
^ure ! Ah ! si c'était le roi !
Mais que je meure Ou non, que vous importe! Adieu, madame.
Il va pour sortir*
HILDEGARDE
UENRI
Il pleure !
[ Oubliez mon passage, et vivez sans remords.
kl HiliUîgûrde va peut-être le rappeler, majs il revient de lui-même, et dit
f d'uji ton très froid :
ï Un mot pourtant avant de retrouver dehors
J Ma mtsèi-e et ma vie errante. Je répare '
L'np faute. J'ai fait un ponte assez bizarre,
L Tout Li l'heure en entrant. On s'en est diverti,
I Mais je ne voudrais pas qu'on dise : « Il a menti. »
l Embu^cuile et larrons, je Tavoue et m'en blâme,
,' J'civais tout inventé; pardon. Voici, Madame,
I La vérité. J'étais prisonnier de l'Anglais,
^ Hier cntiii j'ai pu m'échapper de Calais, '
,' Mais on m'a poursuivi.
f fllLDEGARDE
t Pour vous tuer, peut-être?
r HENRI
Serré do près, j'ai dû, sans «e faire connaître. Entrer cliez vous afin de dérober mes pas.
Je sais sauvé, merci.
HILDEGARDE
Non, vous ne Têtes pas!
On vous poursuit encor.
LA PART DU ItOl ^3
nfiNHi Que m'importe?
niLDKGARDE
Sans doute On a placé des gens armés sur votre route.
BEINRI
Tant mieux.
HILDKGARDE
Ils VOUS tueront!
HENRI
Je les remercîrai.
La mort est douce à qui ne sera point pleuré.
niLDEGARDE
Vous vivrez ! je le veux. ,
UENRI
Pour qui donc? nul ne m'aime.
UILDEGARDE
Pour moi !
HENRI
' Qu'avez-vous dit?
UILDEGARDE
Eh! le sals-je moi-même?
s je vous retiendrai, car partir, c'est mourir.
UENRI
Vous m'aimez donc?
IIILDEGARUE
Hélas! je vous ai fait souffrir.
Accueilli, puis chassé, c'est une affreuse chose. Si votre Cœur me hait, il ne hait point sans cause, Mais mon remords est assez grand de vos douleurs Sans qu'il faille ajouter votre sang à vos pleurs.
ni<:NRi Quoi! vous voyez enfin ma peine et votre crime?
UILDEGARDE ' .
Oui! mais vous resterez ?
UENRI
Mon courroux légitime, Ma plainte à vos genoux, les pleurs que j'ai pleures, Vous les avez compris?
rilLDEGARDE
Oui ! mais vous resterez?
HENRI
Cependant Vous gardiez un silence farouche.
UILDEGARDE
Les mots de repentir se pressaient sur ma bouche
Et, défendant encor mon cœur irrésolu.
Je vous donnais raison plus qu'il n'aurait fallu!
HENRI
Vous VOUS taisiez pourtant !
IlILDEGARDE
J'avais tort. Je m'accuse, — Yous restez, n'est-ce pas? — mais j'avais une excuse : Un rêve fait jadis! Un jour vous apprendrez A quel point j'étais folle et me pardonnerez. Puis, on a des fiertés clont la rigueur persiste; On se dit qu'on est fortç et qu'il faut qu'on résiste, Et Ton accable ceux qui souffrent, sans merci, Pour rhonneur d'être triste et malheureuse aussi.
HENRI
Ahl je reste! — Mais non, non, c'est encore un leurre : Celui qu'on a trompé rie croit plus. Tout à l'heure, Cruelle, votre bouche avait des mots charmants.
UILDEGARDE
Regardez dans mes yeux et dites si je mens.
IJn son de trompe, au loin.