‹ Théatre en versChapitre 65 sur 103 · LES TROIS FOLLES · texte numérisé non relu

LES TROIS FOLLES

DéUbérons !

Elles échangent des signes rapides. Sur la terrasse, les musiciens commencent à jouer. Les danseuses, en très petit nombre, ne descendent pas encore sur la scène ; mais, sur la terrasse, sur les marches où elles montent et descendent en des pas rythmiques, c'est comme le prélude d'un ballet; et la musique semble aussi être l'accompagnement dee paroles que disent les folles. — On voit à peine, derrière les courtisans en cercle, le mouvement des danses.

VIOLA

à la reine.

Cousine, il n'est pas une chose.

Au dire des maris nombreux dont c'est le cas. Plus fertile en tourments, plus féconde en tracas, Que d'avoir épousé dans un jour de mégarde Une femme menteuse, ou coquette, ou bavarde; — Or, moi, je parle, parle, et parle jour et soir. Ainsi qu'une perruche au bord de son drageoir!

VIOLINE

Je suis menteuse autant qu'une voix de sirène !

VIOLETTE

Je suis coquette, moi, presque autant que la reine !

Viola est montée sur la seconde marche du trône ; les deux autres folies, comme assesseurs, la rejoignent à droite et à gauche.

VIOLA

d'un ton de juge

Dçnc, nous, Folles, tenant en ce lieu notre cour, Ayant pesé le contre et médité le pour.

Jugeant qn'un telforfait vaut une peine énorme, Par cet arrêt, sans nul recours, en bonne forme, Voulons et commandons qu'on donne pour mari, A moi, Castiglione!

VIOLlNE

A moi, Jean Vasari!

A moi, Cortezl

VIOLETTE

VIOLA

Disons que le triple supplice ii'f liûn sans nul sursis ; et, quant à leur complice,

le désigne Jeaa Cesano.

Lieiidra, frappé par la même équité,

VIOLINE et VIOLETTE

Ou le mien !

VIOLA

Pour être exécuté !

POMPEO CORTEZ à Orlaada

Madame, un pareil jeu...

JEAN VASARI

Silence. Attends. Peut-être Ne sait-elle pas tout? et l'homme va paraître*

Pompeo Cortez baisse la tête, comme consentant à l'affroni. ORLANDA

Vous avez bien parlé, folles ! et vous aurez

Des musiques pour prix, et des bonbons ambras!

Pendant que la reine se dirige vers le trône, df.s pngee offirenL des dragées aux folles qui croquent les épices à bellos donls.

GIORGIO d'aST

Non 1 elle est trop charmante enfin pour qu elle meure I

D'une voix forte, qui fait se taire les instruments de musique vur la terrasse :

Qu'on ferme les portails et les grilles sur rheurel

La reine se tourne vers la voii.

ORLANDA

Qui parle?

A tous :

Demeurez!

Redescendant.

* Ah! c'est vous, mon mari.

bas et vite.

Un danger...

ORLANDA ,

* Il est tard pour en être attendri, Giorgio d'Asti — Taisez-vous. En vain je m'étudie A comprendre quel est dans cette comédie Votre rôle, mais vous en êtes à coup sûr.

Je sens rôder, tout près, votre vouloir obscur, Comme on pressent dans l'ombre une mouche qui vole. Je ne puis pas vous faire épouser une folle, C'est déjà fait! Mais voufi partirez dès demain Pour Sammoggia. Si vous ignorez le chemin Je vous promets jusqu'à la prison une escorte Très sûre pour ouvrir et refermer la porte.

Assez d'autres valets, sans vous, me trahiront I

GIORGIO d'ast ndal

ORLANDA

J'ai parlé.

GIORGIO d'aST

s'éloignant

Meurs donc ! pour cet affront I

Les musiques sonuent vivement. Les danseuses, à qui d'autres danseuses se sont jointes, descendent l'escalier, se placent au milieu du théâtre. C'est un ballet, très court, très lent, d'une mytholog^ie surannée et charmante.

La reine est assise sur le trône, un peu vers la gauche, tournant le dos au palais, la main appuyée sur Tépaulede Ciuarina, qui s'accoude au genou do la reine et regarde avec inquiétude vers l'escalier, là haut ; les folles et les pages sont groupés sur les marches du trône.

Toute la cour, en demi- cercle, entoure la danse, laissant un espace vide, entre le trône et l'escalier.

Au second plan, à droite, les quatre conspirateurs, groupés, regard »at vers le fond du théâtre.

Giorgio d'Ast, accoudé à la statue de Diane, observe anxieusement la porte du palais.

Les danses ont à peine duré quelques secondes quand Danielo, sombre sur le fond blanc des architectures, entr'ouvre le portail, tout k fait en haut, et commence à descendre le plus lointain escalier, tantôt visible, tantôt se dérobant derrière un vase de marbre. Giorgio d'Ast et les conspirateurs l'aperçoivent.

GIORGIO D AST

Ahl — rhomme!

CniARlNA à voix basse, en tremblant

Il vient, madame!

La reine fait signe que c'est bien, continue à regarder les danses. Danielo a descendu lentement le haut escalier, il est maintenant sur la terrasse. Les danses et les musiques n'ont pas cessé.

GIORGIO D'aST

Il s'avance !

GUIARINA

Madame, Il descend Tescalier!

Danielo vient d'apercevoir le trône.

GIORGIO d'aST Il la voit!

Danielo, derrière les groupes des seigneurs,- a tiré son poignard.

Luit!

Bien !

CHIARINA

Oh I la lame

GIORGIO d'aST

CHIARINA

Il est tout proche !

GIORGIO D AST

Elle est perdue!...

CHIARINA

Il n'a

Plus qu'à lever la main !

En effet, Danielo, montant une marche du trône, lève la main. — La reine, toujours souriante, n'a pas daigné se retourner.

GIORGIO D AST

entre les dents

Va!

DANIELO d'une voix terrible, le poignard levé

Meurs, impie!

reine s'est retournée, toujours souriante, presque avec un rire, vers anielo, qui recule épouvanté, pendant qu'à son cri les danses et les

mnsiqaes s'interrompent, et que les conrtisans se jettent vers lui avec de grandes clameurs.)

Hélénal

Mais la reine, d'un geste impérieux, a arrêté le mouvement de la cour; sans aucune apparence d'émotion; pendant que tout le monde recule, elle descend du trône, marche, un peu de moquerie aux lèvres, vers Danielo qui s'écarte à reculons, stupide d'étonnement et d'hor • reur. Ils traversent ainsi la moitié du théâtre. II tourne, toujours suivi par Orlanda qui rit; au premier plan, à gauche, il s'arrête, hébété, laissant tomber son poignard. — Giorgio d'Âst, stupéfait, observe et comprend. — Lia cour vent encore se précipiter sur l'assassin. Mais Orlanda s'y oppo6e d'un geste, et, doucement gaie, envoie un baiser à Danielo plein d'horreur, tandis que }a toile descend très lentement.

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