‹ Théâtre espagnol contemporainChapitre 17 sur 17 · I . Ouvrage cité déjà · texte numérisé non relu

I . Ouvrage cité déjà

Mais, à ce sujet même, j*ai observé déjà qu'un pareil théâtre ne se crée pas sur de simples désirs, ni en un temps quelconque, ni qu'une fois créé heureusement, il devient ensuite éternel. Il faut se résigner d'un côté aux œuvres prosaïques, fruit de l'expérience, comme disait Schlegel, et réduites à combiner rationnellement les résultats variés qu'offre l'observation de la vie, et de l'autre, appuyer, pour qu'il ne périsse pas, le drame poétique, sur des bases distinctes de celles d'autrefois, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Espagne. Ce qui attire maintenant le plus l'attention de la société cultivée, dans cette sphère supérieure, c'est, je l'ai déjà dit, l'exposition et la résolution des problèmes de la vie, problèmes soit individuels, soit sociaux, et l'étude psychologique des passions humaines sur la scène. Quiconque voudra continuer d'être non seulement auteur, mais encore poète dramatique, devra probablement se soumettre dorénavant à chercher la poésie dans de pareils sujets, la poésie qui, quoiqu'il en soit, sait bien être, elle, partout. Il sera bon dans ces cas de coordonner toujours l'expérience et l'observation avec le sentiment intérieur qui

pousse l'artiste à aimer et à chercher le beau en soi, pour l'offrir aux autres comme re'création. Que cette double obligation coûte du travail, et peut-être de la peine, à quelques-uns de nos poètes modernes, cela n'a rien d'étonnant; mais, enfin, en Espagne même, les modèles ne sont pas loin; il n'y a rien qu'à prendre pour tels VHombre de mundo et Consuelo^ en vers, et, en prose, le Drama mievo.

Rien de tout cela ne veut dire, certainement, que la liberté absolue dont a joui en tout temps le théâtre pour alterner les émotions du public, en mettant la main sur toute espèce de sujet et sur les formes dramatiques de toute nature, il doive l'abdiquer à l'égard des genres auxquels la mode a, un jour ou l'autre, enlevé la faveur, ni que tel ou tel ordre d'inspiration doive être complètement abandonné. Il n'y a pas longtemps, un des critiques français les plus en vogue, écrivit, h propos du Wenceslas^ de Rotrou, pris certainement de notre répertoire, que la tragédie classique revivrait, malgré tous les signes contraires de l'époque ; et il n'en manque pas, même en Espagne, pour reconnaître, comme Tamayo, dans le prologue

de Virginia^ que c'est là « le plus noble genre de poèmes dramatiques » Si donc, d'accord avec les deux, je pense, moi aussi, que la tragédie ne doit pas mourir totalement, comment dois-je penser que notre système national périsse tout entier et que les auteurs de bons drames chevaleresques disparaissent pour toujours? Des choses qui arrivent à naître et à se développer à ce point d'une vie propre, ne disparaissent jamais totalement du monde des lettres, plus inaltérable que la nature, depuis la découverte de l'imprimerie. Mais, règle générale, on ne peut non plus en douter, les temps s'opposent maintenant au genre chevaleresque, non moins qu'au genre tragique, et le genre qui tend à fleurir par excellence, c'est le drame psychologique moderne.

Kn échange, peu d'idées me paraissent plus extravagantes que celle des romanciers prétendant que le théâtre soit aujourd'hui une forme littéraire, par son insuffisance, son inutilité, et à cause de cela même, déjà vieille. Dans leur candeur, ces écrivains, naturalistes^ je suppose, affirment que leurs descriptions équivalent aux décorations, et que, pour s'instruire du lieu et du temps où

se passe une aventure quelconque, il est plus facile et plus agréable de lire une douzaine de pages de Balzac, que de contempler le même tableau simplement par la vue et avec tous ses détails réalisés sur la scène. Ils pensent, d'autre part, que la fable et l'action sont de trop partout; et qu'on ne parle pas de l'intrigue, ils la dédaignent comme une ressource vulgaire. Ils comprennent que le public n'a besoin que de ce qu'ils lui offrent dans leurs volumes, une succession de tableaux peints, au moyen de mots, tantôt en paysages, tantôt en intérieurs d'habitations, où apparaissent des personnes de tout âge et de tout sexe, avec l'unique objet d'exposer tout au long des systèmes spéciaux de morale, de jurisprudence, parfois de politique et surtout de vie pratique. Heureusement pour le roman, il n'est pas incompatible avec le théâtre, l'un et l'autre peuvent également procurer du plaisir à leurs heures. Le roman n'est pas non plus moins fortuné d'être une marchandise à plus bas prix. Avec ce que le théâtre coûte à une famille, même humble, il y a toujours plus qu'il ne faut pour acheter un volume qui, passant de main en main, divertit des centaines d'individus des deux

deux sexes. S'il était donné de commander aux personnes qui peuvent faire la dépense du théâtre, qu'elles aient nécessairement h opter entre celui-ci et les romans, combien y en aurait-il qui se décideraient pour ces derniers? Très peu. La scène prête moins d'espace au développement des caractères et des événements, mais, en échange, elle possède une force de concentration qui domine plus rapidement et beaucoup plus profondément qu'aucun livre, l'âme des spectateurs. Le théâtre, par sa nature, incline a la synthèse^ le roman à Vanalyse, Pourquoi la seconde et la première ne doivent-elles pas se conserver en même temps dans la littérature, comme dans la logique ? Ce qu'il y a de certain c'est que l'analyse, méthode toujours plus positive, si elle ne voit ses résultats sanctionnés par la synthèse, trouve qu'ils restent d'ordinaire à la porte du temple où l'on rend un culte à tout ce qui est éternel, y compris naturellement le beau, culte que le génie de la vérité n'apostasie jamais. Les touches merveilleuses par lesquelles Shakespeare peint un caractère en peu de mots, n'appartiennent-elles pas plus en propre au drame qu'au roman? D'une autre part, ces

admirables phrases synthétiques ne produiront jamais à hi lecture le même effet qu'à l'audition, si elles sont bien déclamées, parce que l'effjt qu'elles produisent maintenant à la lecture naît en grande partie de ce que nous nous imaginons les entendre déclamées, puisque nous les savons écrites à cette fin.

L'émotion dramatique est, en résumé, la plus complète que puissent causer ks arts; elle frappe non-seulement l'esprit, comme le roman, mais l'esprit et les sens, avantage auquel vient se joindre que, dans les sens, la première peut obtenir, jusqu'à un certain point et tout en même temps, les effets particuliers de la sculpture et de la peinture.

Et pour conclure, je ne crois pas, moi, que le roman disparaisse des habitudes, bien qu'aux mains des naturalistes, il tende à déserter la vraie littérature ; le journal ne manquera pas non plus, parce que roman et journal ont pour eux la curiosité, qui est une grande force humaine. Mais le drame sous ses formes distinctes vivra, selon mon idée, autant si non plus, que son rival le roman. Au bout du compte, les hommes ont vécu sans lui plus que sans théâtre, pendant plus lon:;temps, à un plus grand nombre

d'épo|ues et chez un plus grand nombre de nations.

A. Canovas del Castillo.

Madrid, décembre i8S5

CôôU(:cD'

Le Puy. — Imprimerie de Marchessou fils.

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