I . Cours de littérature dramatique, tome I
teur. De toutes manières, ni ceci ni cela ne se fait par nécessité, ni pour satisfaire une fin indispensable de la vie, mais comme, je le répète, par divertissement ou jeu. Sur la scène Thomme joue, non pas avec les primitives ou enfantines, et dans les deux cas très grossières imitations de la nature et de la vie, mais avec la passion, le plaisir, la douleur, avec les contrastes de tout ce qu'il y a de plus noble, de plus profond, de plus poétique dans l'âge adulte ; et, en jouant, il se repose ainsi de ce qui est nécessaire, triste par sa propre nature; il se repose de toute la réalité, fréquemment pénible et sombre. D'où résulte, par cela même, une vérité pure de sens commun, que c'est pour se distraire qu'on va au théâtre. Avec une idée pareille, ceux des théologiens qui étaient les plus grands accusateurs des comédies avouaient, à toute extrémité, qu'on devait seulement les approuver « en les concédant à titre de récréation ' ». Les naturalistes français de notre époque me paraissent avoir plus de préjugés et même plus de f<i-
I. Voyez le document déjà cité de D. Luis de Ulioa pour la défense des comédies décentes castillanes.
natisme que lesdits théologiens; eux qui prétendent que le public doit se divertir, qu'il le veuille ou non, par la pure répétition sur la scène de la vie réelle que les spectateurs sont d'ordinaire rassassiés de vivre et de voir vivre ; en prenant, je suppose, pour exacte réalité du monde que ce que eux et rien qu'eux perçoivent directement, ou croient percevoir. Le plus fréquemment il ne peignent ainsi pour l'observateur que ce qu'ils ont observé. Il convient d'ajouter k tout cela que, satisfaisant à sa loi essentielle et divertissant le public, la scène peut aussi réaliser d'autres fins très différentes : elle se fera école de mœurs, comme le prétendirent honorablement les classiques, amphithéâtre d'utopies morales, de conférences psychophysiques ou physiologiques ; elle servira de tribune aux utopies sociales, à la propagande révolutionnaire et anarchique, et à la satire sociale ou politique; elle constituera, finalement, un instrument d'applications multiples, capable de contribuer à des objets distincts et même contraires. Si elle ne divertit pas, elle ne peut rien obtenir en échange ; en effet, pour des choses sérieuses, il y a la vie réelle qui ne laisse rien à désirer en pé-
ripéties et en catastrophes ; il y a là spécialement les affaires qui touchent immédiatement à Tentrecien de l'individu, de la famille, de l'Etat. Si les sujets sérieux, et même tragiques, charment l'homme ce n'est que lorsqu'on les lui présente en spectacle et par voie deye«;dans ce cas, il trouve même une jouissance dans les combats de gladiateurs, dans les tournois avec lance en arrêt, dans les combats de taureaux ; aussi n'y a-t-il rien d'étonnant que les terribles tragédies de Sophocle et d'Euripide aient diverti les Grecs et que nos contemporains aient goûté du plaisir à La Tour de Nesle et à Richard Darlingthon, Si de pareils sujets divertissent l'homme, dans certaines occasions, il est bien naturel qu'il soit encore plus généralement récréé par le spectacle de fictions, quand ces fictions sont en elles-mêmes, belles, tendres, sublimes ou joyeuses, plaisantes ou satiriques. Dans Tun et l'autre cas, la note dominante est de toutes manières jouer à la vie, ou avec la vie.
Il n'y a pas, par conséquent, à s'effrayer de ce que le théâtre arrive par la bassesse jusqu'aux Revistas de Noél ou qu'il s'élève, par la noblesse, jusqu'aux opéras sérieux qui
s'intitulent Les Huguenots ou Robert le Diable. Ni l'invraisemblance de la musique de ces opéras, ni la trivialité de l'imitation ou de la représentation dans ces pièces si vulgaires, ne leur enlèvent ni aux unes ni aux autres leur caractère d'œuvres théâtrales et de légitimes œuvres théâtrales, puisque le public sait s'y complaire. Je ne dois, donc, exclure de la scène aucun genre, sauf celui que Boileau a exclu de partout dans un vers célèbre. Mais, après cette déclaration des plus libérales, sera-ce trop de demander au théâtre, comme dans tous les arts, une place et non des moindres, pour la poésie? Personne, dans sa conception du théâtre, ne l'emporte en réalisme sur celui qui écrivit l'espèce de distique devenu si célèbre :
tt l'orque como las paga el vulgo, es justo Habiarle en nccio para darle gusto ^ ».
C'est lui, cependant, qui a inventé le plus poétique des systèmes dramatiques, qui a démontré que, s'il est nécessaire de divertir
I. « Puisque le vulgaire les paie, il est juste De lui parler niais, pour lui faire plaisir. »
avant tout le public qui paye, qui assiste au the'âtre et qu'on peut qualifier, sans cérémonie, de vulgaire, rien n*empêche de commencera le divertir, dans certaines occasions, beaucoup mieux que par des choses basses, par ce qu'il y a de plus pur et de plus noble dans les productions de l'esprit humain, c'est-à-dire, la condensation de la vie dans les contrastes harmoniques de la poésie.
Cette poésie ne se contente pas, c'est clair, des vers faciles et sonores, magnifique tissu qui peut recouvrir un squelette. Il est indispensable qu'elle remplisse avant tout sa mission essentielle, qui consiste à rendre le beau sensible, et que, par le beau rendu sensible, elle divertisse l'homme. Le poète dramatique, en particulier, peut chercher objectivement des tableaux de la vie aussi intéressants qu'en ont offert longtemps à l'ardente imagination espagnole la chevalerie, rhonneur et l'amour; ou bien pénétrer subjectivement au fond des passions, à la manière dont l'immense intuition de Shakespeare, intuition que Schlegel appelle imagination prophétique, réussit à pénétrer, soit dans ses tragédies, soit dans ses drames historiques, nationaux ou anciens. Quand il
paraît sur la scène une de ces véritables œuvres poétiques, montrant même plus de chaleur d'imagination que de sentiment réel, il est rare qu'elle ne produise pas sur le public plus d'effet qu'aucune autre d'un autre genre. C'est une remarque qui s'applique aussi, si Tœuvre est plutôt épique et lyrique que dramatique, ainsi que le démontrent les grandioses succès de Victor Hugo, mérités par le poète et presque jamais par Tauteur dramatique. On ne doit donc pas penser à exclure la poésie du théâtre, ce serait en exclure ce qu'il y a de meilleur. Mais il faut compter en même temps, que des conceptions réelles ou idéales, aussi durables, aussi fécondes, aussi intimement unies à une individualité nationale, que les conceptions qui ont fait la fortune de l'école espagnole, ne se rencontrent pas à chaque pas.
Outre que d'avoir été durables, cela ne veut pas dire qu'elles seront éternelles. La source de notre art dramatique, par exemple, épuisée au commencement d.u xvm® siècle, et retrouvée de nos jours d'une manière inespérée, ne pouvait, par des motifs divers que j'ai cherché à expliquer sommairement, obtenir, dans sa seconde époque, la longueur
de vie de la première; mais pourquoi ne pas le dire franchement ? Il me semble, à moi, que la nouvelle source est aujourd'hui aussi, de'jà épuisée. Le public qui a le pas plus lent que les poètes, continue d'applaudir, et applaudira encore longtemps, comme tous les signes l'indiquent, le Don Juan Tenorio. par exemple; mais qui tenterait aujourd'hui de récrire de nouveau, alors que Tauteur lui-même le renie? Et si quelqu'un se déterminait à une pareille tentative, la réaliserait-il ?
11 résulte de ce qui est dit que je ne partage pas l'opinion du comte de Schack, si docte, si méritant de notre littérature; il s'oppose formellement à ce que la scène reçoive d'autres œuvres que des œuvres d'art et des œuvres poétiques; il en vient jusqu'au point de préférer qu'elles disparaissent toutes, avant de voir alterner les œuvres éternellement belles des maîtres, avec des pièces d'une qualité basse ou vulgaire. Cette divergence provient, non pas que je laisse également de préférer que l'art prédomine sur la scène, mais de ce que je juge impossible, dans la pratique, que le fait se réalise jamais. Les bons drames ne suffisent pas à
pourvoir les théâtres de nouveautés et ce sont des nouveautés qu'on demande à la fois sur des centaines de scènes. On ne peut oublier, d'un autre côté, que la démocratie a toujours, au bout du compte, triomphé au théâtre qui, par sa nature, appartient à tous et doit être pour tous, sans espérer que le siècle actuel Texalte et la préconise dans les autres sphères. Nous ferons assez, nous, si nous obtenons que la poésie ne soit pas aujourd'hui arrachée du théâtre; c'est elle qui contiendra le mal, le compensera en grande partie, en maintenant vivant, de toutes manières, le feu sacré du beau, qu'ont coutume de conserver sous la cendre les époques, ou les nations les plus dégradées.
En échange, je crois fermement, avec l'illustre poète et critique allemand, à la supériorité absolue du drame populaire sur tout autre genre parce que « il utilise tous les éléments nationaux, qu'il condense dans son sein les intérêts les plus élevés et les plus sacrés, qu'il acquiert de cette manière une existence propre et qu'il a, pour le fond et pour la forme, une raison d'être spéciale ' »